Louis-Christian Gautier propose aux lecteurs d’EuroLibertĂ©s un « rĂ©cit historique » en plusieurs Ă©pisodes : « Naissance de la propagande de guerre : un « incident de frontiĂšre » Ă  l’origine de celle de Sept Ans (1756-1763) et ses consĂ©quences inattendues, lointaines et actuelles. »

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Comme nous l’avons vu plus haut, les accusations d’« hĂ©rĂ©sie », utilisĂ©es lors des guerres de Religion, avaient au XVIIIe siĂšcle cĂ©dĂ© la place Ă  celles de « barbarie », le clivage n’étant plus fonction des convictions religieuses, mais des mƓurs et de la culture.

Cependant cela n’avait pas Ă©tĂ© sans laisser des traces, au moins sous-jacentes, et avant mĂȘme la RĂ©volution, la « patrie » Ă©tait devenue objet de culte. Ce transfert est illustrĂ© par le ministre français des affaires Ă©trangĂšres, Vergennes lui-mĂȘme, qui en 1782 employait les mots « nation », « sacrifice », « devoir religieux », et Ă©crivait que le Français portait un « culte » Ă  sa « patrie ». Nous dirons que si l’on ne faisait plus explicitement rĂ©fĂ©rence Ă  la religion, les attitudes du moins avaient Ă©tĂ© conservĂ©es.

Il y avait un prĂ©cĂ©dent dĂšs la Renaissance et les guerres de Religion, oĂč pour la premiĂšre fois les Ă©crits avaient Ă©tĂ© largement utilisĂ©s pour dĂ©stabiliser l’adversaire.

Ainsi ceux que l’on appelait « Politiques » et qui soutenaient le roi de Navarre, futur Henri IV, contre celui d’Espagne, employaient des arguments Ă  caractĂšre religieux dans un conflit dĂ©jĂ  national. La Coppie de l’anti-espagnol, faict Ă  Paris d’Antoine Arnaud, pamphlet datĂ© de 1589, est Ă©loquente Ă  ce sujet : « Quoi ! Ces Marranes deviendraient nos rois et princes !
 La France devrait-elle ĂȘtre ajoutĂ©e aux titres du roi de Majorque, ce demi-Maure, demi-Juif, demi Sarrasin ? » (1)

Il est Ă  vrai dire difficile de dĂ©terminer si le rĂ©dacteur dĂ©nonçait la religion ou la race, ou les deux. L’historien Bell y voit un parallĂ©lisme « entre le processus de construction d’une Ă©glise au XVIe siĂšcle et celui d’une nation au XVIIIe. »

Il y avait eu, semble-t-il, un simple glissement faisant par exemple qu’alors que les JĂ©suites voyaient antĂ©rieurement les Indiens comme des ĂȘtres Ă  Ă©vangĂ©liser, les hommes des « LumiĂšres » les percevaient comme un peuple Ă  civiliser. Mais l’idĂ©e missionnaire Ă©tait toujours lĂ . Et l’on put passer sans difficultĂ© Ă  la diffusion de l’image d’Anglais « barbares » qui refusaient les bienfaits de la civilisation portĂ©e par la France. En cela, ils redevenaient hĂ©rĂ©tiques.

On les assimilait aussi assez facilement aux Juifs, les uns comme les autres Ă©tant supposĂ©s avoir en commun un orgueil dĂ©mesurĂ©, une haine irrationnelle pour les autres peuples, une volontĂ© de domination mondiale, et aussi et surtout une passion dĂ©vorante pour le commerce et l’argent : le conventionnel BarĂšre Ă©voquera Ă  la tribune la « horde mercantile ».

En 1756, dans Un nouveau patriotisme, Elie FrĂ©ron rĂ©sume ainsi ces accusations : « L’intolĂ©rance des Juifs en matiĂšre religieuse a dressĂ© contre eux l’ensemble de l’univers. L’intolĂ©rance des habitants de Tyr et de Carthage dans le domaine commercial a hĂątĂ© leur destruction. Les Anglais doivent craindre le mĂȘme sort, car toute l’Europe leur reproche d’avoir les mĂȘmes principes, les mĂȘmes visĂ©es et les mĂȘmes vices. »

À l’origine de cette Ă©volution se trouve un homme ordinaire, simple mais courageux, Joseph Coulon de Jumonville, qui va devenir l’archĂ©type du nouveau martyr laĂŻc : jusqu’au milieu du XVIIIe siĂšcle, les publications consacrĂ©es aux gloires nationales françaises ne cĂ©lĂ©braient que des personnalitĂ©s de haut rang – Ă  l’exception de Jeanne d’Arc, mais qui Ă©tait d’abord perçue comme relevant de l’histoire religieuse plus que militaire. DĂ©sormais ce type de littĂ©rature va honorer des individus plus modestes, dans lesquels l’ensemble du peuple français pourra se reconnaĂźtre. Ceci Ă  l’imitation de la cohorte des saints et martyrs chrĂ©tiens, constituĂ©e majoritairement d’hommes (et de femmes) du commun. Bell voit ainsi dans Jumonville « le premier martyr de la France moderne », qui annonce ceux de la RĂ©volution : chacun a en mĂ©moire l’instrumentalisation de la mort du « petit Bara » censĂ© expirer en criant « Vive la RĂ©publique ! » tandis que pour Jumonville « De la France en mourant le tendre souvenir, Vient charmer sa grande Ăąme Ă  son dernier soupir » selon le poĂšte Thomas.

L’universitaire amĂ©ricain David A. Bell, auquel nous avons largement empruntĂ© jusqu’ici, clĂŽt ce chapitre de son Ă©tude sur la vision française des diversitĂ©s humaines et les origines du nationalisme Ă  fondement ethnique.

ConformĂ©ment aux affirmations de la Bible, on considĂ©rait jusque-lĂ  l’humanitĂ© entiĂšre comme issue d’un ancĂȘtre unique, Adam. Le recul du christianisme, du moins chez les Ă©lites dans le courant du XVIIIe siĂšcle, aurait amenĂ© Ă  remettre ce postulat en question. L’on assistait Ă  un dĂ©veloppement concomitant des sciences, en particulier biologiques, alors fortement portĂ©es au classement et Ă  la hiĂ©rarchisation. De l’étude des diffĂ©rences raciales entre EuropĂ©ens et non-EuropĂ©ens, on serait vite passĂ© Ă  celles entre les EuropĂ©ens eux-mĂȘmes. (2)

Ainsi la science nouvelle, aprùs avoir servi de justification à l’esclavage, sera mise au service du nationalisme.

Pour l’auteur citĂ©, les Français auraient eu alors le souci de se diffĂ©rencier d’un peuple proche Ă  plus d’un titre, mais qui Ă©tait aussi celui qui menaçait le plus ses intĂ©rĂȘts : les Anglais. Cependant, il doit reconnaĂźtre que mĂȘme les rĂ©volutionnaires « ont rarement dĂ©crit les diffĂ©rences entre Anglais et français en termes biologiques », le mot « race » Ă©tant plutĂŽt employĂ© dans un but polĂ©mique (« race de cannibales »). En fait, c’est le mental des Anglais que l’on a attaquĂ©, plutĂŽt que le physique.

Il n’empĂȘche que l’excitation des passions nationales a amenĂ© Ă  s’interroger sur les diffĂ©rences entre peuples, que les diffĂ©rences climatiques ne suffisaient plus Ă  expliquer. Avec pour conclusion que « les groupes (3) Ă©taient liĂ©s par une origine commune plutĂŽt que par une foi commune. »

L’importance de l’emploi des mots « sauvages » et « barbares » apparaĂźt ici : ceux-ci n’étaient pas scientifiques, mais posaient le problĂšme de la diffĂ©rence, engageant Ă  des recherches auxquelles s’appliquera la science Ă  partir du dĂ©but du XIXe siĂšcle. On passera ainsi des explications sociologiques aux explications biologiques, dans la mesure oĂč l’on ne parvenait pas Ă  comprendre « pourquoi certains peuples n’avaient pu progresser dans l’histoire. »

Le point de dĂ©part de tout ceci avait Ă©tĂ© l’image du « barbare anglais », qui en massacrant un plĂ©nipotentiaire avait en mĂȘme temps tuĂ© sa propre humanitĂ©.

Rien que pour cela, le nom de Jumonville mĂ©rite de ne pas disparaĂźtre dans les oubliettes de l’histoire.

 

Notes

  • Les Marranes Ă©taient des Juifs convertis. Il y a redondance, sans doute volontaire, entre les mots « Maure » et « Sarrasin », le premier dĂ©signant habituellement les Musulmans en Espagne, le second au Proche-Orient.
  • Dans la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle, l’Éducation nationale ira plus loin : nous avons sous les yeux un manuel de gĂ©ographie hĂ©ritĂ© d’un oncle, oĂč dans la IIe partie « GĂ©ographie humaine », chapitre I « Population de la France », on voit des clichĂ©s anthropomĂ©triques avec les lĂ©gendes suivantes : « Race brune, dolichocĂ©phale, de petite taille, appelĂ©s ibĂ©ro-insulaire », « Race brune, trĂšs brachycĂ©phale, de petite taille, appelĂ©s race cĂ©venole ou occidentale », « Race blonde, dolichocĂ©phale, de trĂšs grande taille, appelĂ©e race nordique». Malheureusement la couverture et la page de garde manquent, mais la rĂ©fĂ©rence au recensement de 1926 permet de dater l’ouvrage de la fin de la IIIe RĂ©publique. Les premiĂšres lignes de la « Conclusion » du livre mĂ©ritent d’ĂȘtre citĂ©es comme prolongement de notre texte principal d’ensemble : « La France, la plus ancienne nation de l’Europe, y a tenu pendant des siĂšcles tantĂŽt le premier, tantĂŽt le second rang, et de l’Europe son action, Ă  la fois politique et Ă©conomique, intellectuelle et morale, s’est Ă©tendue Ă  la terre entiĂšre. »
  • Bell utilise le terme « groups », dont la traduction littĂ©rale en français reste vague : il faut comprendre « groupes humains ».

Pour en savoir plus, l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence est The cult of the nation en France – Inventing Nationalism, 1680-1800 de David A. Bell, professeur d’histoire Ă  l’universitĂ© Johns Hopkins (USA), publiĂ© en 2001 par les Presses de l’UniversitĂ© d’Harvard. Malheureusement adepte des techniques modernes, l’auteur dĂ©clare impossible de fournir une bibliographie et des annexes complĂštes dans le cadre du livre et renvoie Ă  son site Internet : www.davidbell.net.

Les livres de Louis-Christian Gautier sont principalement publiés aux éditions Dualpha. Pour en savoir, www.francephi.com.

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