Louis-Christian Gautier propose aux lecteurs d’EuroLibertĂ©s un « rĂ©cit historique » en plusieurs Ă©pisodes : « Naissance de la propagande de guerre : un « incident de frontiĂšre » Ă  l’origine de celle de Sept Ans (1756-1763) et ses consĂ©quences inattendues, lointaines et actuelles. »

 

La mobilisation des Ă©nergies nationales n’est pas une invention de la RĂ©volution française, l’utilisation de la propagande de guerre et l’appel aux sentiments patriotiques et xĂ©nophobes non plus. Une Ă©tude publiĂ©e par l’universitĂ© d’Harvard le met en Ă©vidence.

Saviez-vous que Rouget de Lisle Ă©tait un plagiaire Ă©hontĂ© et que dans son Chant de guerre pour l’armĂ©e du Rhin, devenu La Marseillaise, il s’était inspirĂ© de vers composĂ©s une trentaine d’annĂ©es plus tĂŽt, mais dirigĂ©s contre l’Angleterre ?

« Va, pour t’entredĂ©truire, armer tes bataillons

Et de ton sang impur abreuver tes sillons  »

L’auteur en Ă©tait Claude-Rigobert Lefebvre de Beauvray, dans son « Adresse Ă  la nation angloise » de 1757.

Et c’est un historien amĂ©ricain, David A. Bell, qui nous le rappelle dans une savante Ă©tude universitaire intitulĂ©e Le culte de la nation en France, sous-titrĂ©e « L’invention du nationalisme, 1680-1800 ». Son idĂ©e maĂźtresse, dĂ©veloppĂ©e sur trois cents pages, est que la RĂ©volution a succĂ©dĂ© Ă  l’Église catholique dans la tĂąche d’uniformisation du pays.

Nous nous contenterons de traiter d’un aspect particulier de la constitution du sentiment national français : l’anglophobie, qui a connu de nombreux avatars, de la guerre de Cent Ans Ă  l’Union EuropĂ©enne. Ses dĂ©veloppements inattendus seront aussi Ă©voquĂ©s.

La mort d’un officier français instrumentalisĂ©e

C’était il y a longtemps, au XVIIIe siĂšcle. TrĂšs exactement le 28 mai 1754. Le royaume de France et le Royaume-Uni (mais les textes français parlent toujours d’« Angleterre ») s’efforçaient concurremment de s’attribuer les plus vastes territoires possible en AmĂ©rique du Nord. Chacun Ă©levait des fortins en rondins et y plaçait des garnisons. Chacun recrutait aussi des auxiliaires « indiens » : qui, sur plusieurs gĂ©nĂ©rations, n’a pas lu Le dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper ?

Un officier français du nom de Coulon de Jumonville, accompagnĂ© de neuf soldats, se dirigeait de Fort Duquesne (actuellement Pittsburgh) vers Fort Necessity pour enjoindre aux « Anglais » de se retirer sans tarder d’une contrĂ©e considĂ©rĂ©e comme appartenant au roi de France. Une soixantaine de kilomĂštres sĂ©paraient les deux places, aussi un bivouac s’imposait-il.

Des Peaux-Rouges de la tribu des Seneca, qui fournissaient des « scouts » (Ă©claireurs) aux Anglais, alertĂšrent le commandant de Fort Necessity de ce mouvement. Et leur chef, Tanaghrisson, qui lui-mĂȘme dĂ©testait les Français, persuada l’officier de Sa MajestĂ©, ĂągĂ© de vingt-deux ans seulement et inexpĂ©rimentĂ©, qu’il s’agissait de l’avant-garde d’une force d’invasion. Un coup de main fut montĂ© sur le campement, et Ă  l’aube, aprĂšs un Ă©change de coups de feu, la petite troupe française Ă©tait submergĂ©e. Jumonville, blessĂ©, Ă©tait achevĂ© par le chef des Peaux-Rouges, et ceux-ci rapportaient une collection de scalps.

De son cĂŽtĂ©, le jeune officier britannique Ă©crivait fiĂšrement Ă  son frĂšre : « J’ai entendu siffler les balles, et crois-moi, c’est une musique charmante. »

Les protagonistes de l’accrochage l’ignoraient forcĂ©ment, mais ils venaient d’enclencher un processus qui allait conduire Ă  la guerre de Sept Ans.

Peu aprĂšs Joseph Coulon de Jumonville sera vengé : un dĂ©tachement commandĂ© par son propre frĂšre enleva Fort Necessity, dont le commandant anglais si fier de son « exploit » sera contraint de signer une dĂ©claration oĂč il reconnaissait avoir « assassiné » un plĂ©nipotentiaire. Heureusement pour lui, la notion de criminel de guerre n’existait pas encore, et le « hĂ©ros » limitera les dĂ©gĂąts vis-Ă -vis de ses compatriotes en dĂ©clarant n’avoir pas compris le sens du texte rĂ©digĂ© en français. Ceci mettra nĂ©anmoins un terme prĂ©maturĂ© Ă  la carriĂšre dans l’armĂ©e de Sa MajestĂ© britannique de cet officier peu versĂ© dans une langue parlĂ©e alors par l’ensemble des Ă©lites europĂ©ennes. Cependant, il « rebondira » dans un domaine proche : il s’appelait Georges Washington. Mais ceci est une autre histoire.

Ce qui nous intĂ©resse ici est que si la France n’est pas rancuniĂšre vis-Ă -vis de l’individu, elle le restera vis-Ă -vis du pays dont il Ă©tait alors le loyal sujet : en mĂȘme temps qu’une guerre « classique », une campagne d’opinion Ă©tait dĂ©clenchĂ©e, et qui, elle, allait durer plus de sept ans.

Il est permis de considĂ©rer ce conflit comme celui qui a donnĂ© naissance Ă  l’utilisation systĂ©matique de la « propagande de guerre », dont on sait le large usage fait depuis et jusqu’à nos jours.

Le support matĂ©riel de cette propagande Ă©tait alors essentiellement l’imprimerie. En ce qui concerne les thĂšmes exploitĂ©s, la France utilisera largement la mort « par traĂźtrise » de Jumonville, vĂ©ritable leitmotiv. Elle donnera en particulier naissance Ă  un poĂšme Ă©pique de soixante pages composĂ© par Antoine-LĂ©onard Thomas en 1759, et intitulĂ© « Jumonville » :

« Par un plomb homicide indignement percé,

Aux pieds de ses bourreaux il tombe renversé [
]

De la France en mourant le tendre souvenir,

Vient charmer sa grande Ăąme Ă  son dernier soupir.

Il meurt : foulĂ© aux pieds d’une troupe inhumaine

Ses membres dĂ©chirĂ©s palpitent sur l’arĂšne  »

On relĂšve des formules que la propagande rĂ©volutionnaire reprendra Ă  son compte une trentaine d’annĂ©es plus tard : « bourreaux »  « troupe inhumaine » : il ne s’agit plus de combat entre adversaires loyaux, mais d’une lutte entre « bons » et « mĂ©chants ». Les gravures illustrant le texte sont aussi explicites : Jumonville est frappĂ© dans le dos par un supposĂ© Indien
 vĂȘtu Ă  la turque ! Lui-mĂȘme est Ă©quipĂ© comme un chevalier mĂ©diĂ©val, du moins vu par un artiste du XVIIIe siĂšcle. Le message est clair : il s’agit d’une nouvelle croisade oĂč les Français jouent le rĂŽle des ChrĂ©tiens, et les Anglais celui de renĂ©gats alliĂ©s aux InfidĂšles. La Civilisation contre la Barbarie. Ouvrons une parenthĂšse pour rappeler que certains monuments aux morts français de la guerre 1914-1918 parlent de « DĂ©fense de la Civilisation ». Et chacun sait que quelle que soit l’époque, les CivilisĂ©s, c’est nous.

(Suite de ce rĂ©cit de l’anglophobie demain).

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