Louis-Christian Gautier propose aux lecteurs d’EuroLibertĂ©s un « rĂ©cit historique » en plusieurs Ă©pisodes : « Naissance de la propagande de guerre : un « incident de frontiĂšre » Ă  l’origine de celle de Sept Ans (1756-1763) et ses consĂ©quences inattendues, lointaines et actuelles. »

 

La mort d’un officier français instrumentalisĂ©e, RĂ©cit de l’anglophobie (Ă©pisode 1), cliquez ici.

 Le malheureux Jumonville n’aurait sans doute pu imaginer qu’il passerait Ă  la postĂ©ritĂ© grĂące Ă  l’instrumentalisation de sa mort survenue lors de ce que l’on appellerait en langage moderne un accrochage : jusqu’à la fin de l’Ancien RĂ©gime, il sera citĂ© dans les ouvrages traitant des gloires nationales, aux cĂŽtĂ©s de Bayard, Du Guesclin et Jeanne d’Arc. La rĂ©volution lui substituera des hĂ©ros plus « rĂ©publicains », mais comme nous l’avons vu, au moins un jeune officier poĂšte n’avait pas oubliĂ© de lire la littĂ©rature qui lui avait Ă©tĂ© consacrĂ©e, et notre hymne national a en partie sa source dans la mort d’un officier du roi Louis XV. D’ailleurs Lefebvre de Beauvray avait sans doute lui-mĂȘme empruntĂ© Ă  de Coulange, qui Ă©crivait l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente (1756) :

« Puissiez-vous aborder sur leurs propres rivages

Et de leur sang parjure arrosant les sillons  »

Ces amabilitĂ©s Ă©taient contenues dans l’Ode sur les anglois au sujet de la Guerre prĂ©sente, et avaient toujours leur origine dans l’« assassinat » de Jumonville.

Il est intĂ©ressant de souligner, outre l’irruption de la propagande dans l’art de la guerre qui Ă©tait vu jusqu’alors comme un moyen de rĂ©soudre des conflits d’intĂ©rĂȘts entre monarchies, la diffĂ©rence d’approche de part et d’autre de la Manche.

En effet, les Anglais continuent d’exploiter les thĂšmes anticatholiques hĂ©ritĂ©s des guerres de Religion du XVIe siĂšcle (et de leurs prolongements au XVIIe), tandis que les Français ont une approche nationale du problĂšme. Ceci, mĂȘme si la fidĂ©litĂ© des Huguenots du royaume est parfois suspectĂ©e.

L’historien amĂ©ricain Bell emploie d’ailleurs la formule « patriotisme royal » : vu du Continent, il s’agit bien d’un conflit franco-anglais et non catholiques-anglicans. Pour cet auteur, la RĂ©volution française n’aura ensuite qu’à renchĂ©rir dans le domaine de la xĂ©nophobie, qualifiant ainsi le ministre anglais Pitt d’« ennemi de la race humaine » et ses compatriotes de « race de cannibales ».

Quant au conventionnel BarĂšre, le mĂȘme qui rĂ©clamait par ailleurs la destruction de la VendĂ©e, il voit dans les Anglais « un peuple Ă©tranger Ă  l’humanitĂ©, qui doit disparaĂźtre ». GrĂące Ă  lui, l’AssemblĂ©e prendra un dĂ©cret enjoignant aux commandants militaires de ne pas faire de prisonniers chez les Britanniques. Mais ceci est une trĂšs lointaine et probablement inconsciente vengeance de la mort de Jumonville.

« Sauvages de l’Europe » ou « Nouveaux Barbares » ?

La guerre de Sept Ans peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme le premier conflit mondial en ce sens qu’elle s’est dĂ©roulĂ©e non seulement sur le sol europĂ©en, mais aussi en Afrique, Asie et AmĂ©rique de nord, ainsi que sur toutes les mers du globe.

Mais elle a aussi innovĂ© dans d’autres domaines. En particulier, nous l’avons dit, celui de l’utilisation de la propagande, du moins du cĂŽtĂ© français.

Ce n’était certes pas la premiĂšre fois que l’on vilipendait l’adversaire, on l’avait dĂ©jĂ  vu lors de la guerre de Cent Ans et dans celles de Religion. Cette fois, la nouveautĂ© rĂ©sidait principalement dans l’utilisation systĂ©matique de l’arme psychologique lors d’une campagne intensive et durable visant Ă  mobiliser l’énergie nationale contre une autre nation.

La diabolisation de l’ennemi n’avait Ă©tĂ© jusqu’ici pratiquĂ©e que dans le cadre interne des guerres de Religion, en France ou en Allemagne. Cette fois, le mauvais n’était pas l’hĂ©rĂ©tique mais l’étranger, voisin en l’occurrence. Lors des conflits, on avait jusqu’ici tirĂ© surtout des coups de canon. Cette fois, on tirait beaucoup de papier imprimé : deux fois plus qu’à l’occasion de la guerre de Succession d’Espagne, par exemple. Ce qui suscite l’étonnement du Journal encyclopĂ©dique par une sociĂ©tĂ© des gens de lettres, lequel constate que la guerre franco-anglaise se fait autant sur le papier que sur mer.

Il est difficile d’estimer avec prĂ©cision la diffusion de cette propagande imprimĂ©e. À titre indicatif, L’Observateur hollandois de Jacob-Nicolas Moreau Ă©tait vendu Ă  8 000 exemplaires. Il ne faut pas perdre de vue qu’à l’époque seule une Ă©lite intellectuelle, gĂ©nĂ©ralement citadine, lisait couramment. En revanche, une gazette avait souvent plusieurs lecteurs, et autour de ceux-ci pouvaient se rĂ©unir un plus ou moins grand nombre d’auditeurs.

C’est cet organe de presse qui relata en l’instrumentalisant la mort de Jumonville, repris par de nombreux journaux Ă©trangers. Cette exploitation ne faiblira pas tant que durera le conflit, avec pour points forts la prise de Port-Mahon et la mort hĂ©roĂŻque du chevalier d’Assas en 1760 devant Clostercamp. Est-ce pour son dernier cri « À moi, Auvergne, ce sont les ennemis ! » ou parce qu’il a Ă©tĂ© glorifiĂ© par Voltaire lui-mĂȘme ? Il restera cĂ©lĂšbre auprĂšs des Ă©coliers jusqu’à nos gĂ©nĂ©rations, alors que la mĂ©moire du malheureux Jumonville ne survivra pas Ă  la RĂ©volution.

L’on a entendu pire depuis, mais au siĂšcle des LumiĂšres et de la « courtoisie française », les termes employĂ©s pour qualifier l’ennemi anglais Ă©taient relativement d’une violence inouĂŻe : « vautours », « race perfide » qui « aveuglĂ©e par la colĂšre » et conduite par une « haine inextinguible » s’est retranchĂ©e d’elle-mĂȘme « de la RĂ©publique universelle qui rĂ©unit toutes les nations. »

(Suite de ce rĂ©cit de l’anglophobie demain).

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