Louis-Christian Gautier propose aux lecteurs d’EuroLibertĂ©s un « rĂ©cit historique » en plusieurs Ă©pisodes : « Naissance de la propagande de guerre : un « incident de frontiĂšre » Ă  l’origine de celle de Sept Ans (1756-1763) et ses consĂ©quences inattendues, lointaines et actuelles. »

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Lorsqu’en 1763 la France et l’Angleterre eurent signĂ© la Paix de Paris qui mettait fin Ă  la Guerre de Sept ans, on assista Ă  un revirement brusque dans l’attitude vis-Ă -vis de l’ennemi d’hier (et de demain). Jumonville ne fit plus recette, et Lefebvre de Beauvray, qui peu avant parlait encore de « race parjure », donnait le ton :

« Le Français et l’Anglais, par les talents unis.

Émules en tous temps, trop souvent ennemis  »

Les « barbares » devenaient civilisables.

Lesuire l’imitera dans une version rĂ©visĂ©e de ses Sauvages de l’Europe, publiĂ©e en 1780 : l’Angleterre y est devenue « une nation rivale, que nous devons estimer, car elle nous est comparable sur de nombreux points. »

Il est vrai qu’entre-temps Ă©tait intervenue la Guerre d’IndĂ©pendance, terminĂ©e entre Anglais et Franco-espagnols par le traitĂ© de Versailles de 1783. Et que si celle-ci avait Ă©tĂ© encore menĂ©e contre le « barbare anglais », le chef des « Insurgents » que soutenait la France n’était autre que l’ancien « chef barbare », comme le qualifie Bell. Cependant, selon cet auteur, les publicistes français ayant souvent Ă©corchĂ© le nom de Washington, on ne fit que rarement le rapport entre le meurtrier de Jumonville et le futur premier prĂ©sident des États-Unis. NĂ©anmoins nous ne pouvons nous empĂȘcher de penser qu’au moins les dirigeants de la France de Louis XVI Ă©taient mieux informĂ©s, et que ceci peut expliquer le bĂ©mol mis Ă  la propagande anglophobe officielle.

Toujours est-il que l’on se contenta alors d’accuser les Anglais de fiertĂ© excessive et de volontĂ© de dominer les mers : le flot d’injures dĂ©versĂ© Ă  l’occasion de la Guerre de Sept ans Ă©tait loin.

Ce n’est pas pour autant que l’on avait renoncĂ© en France aux campagnes d’opinion, mais elles avaient changĂ© de ton, passant de ce que nous appellerons le « patriotisme nĂ©gatif » au « patriotisme positif » : au lieu de vilipender l’adversaire, le ministre Vergennes faisait appel par voie de presse Ă  la gĂ©nĂ©rositĂ© des sujets pour Ă©quiper la marine de guerre, et mettait en valeur les exploits des combattants français.

À ses dĂ©buts, la RĂ©volution française ne prĂŽnait pas la guerre entre nations. Au contraire, l’AssemblĂ©e constituante « dĂ©clarait la Paix au Monde », et BarĂšre, le futur Ă©radicateur de la VendĂ©e, lançait cette interrogation : « Quel peuple ne dĂ©sirerait pas devenir français ? »

En quelques annĂ©es, ces peuples qui n’avaient pas Ă©tĂ© sĂ©duits par le credo rĂ©volutionnaire allaient ĂȘtre convertis Ă  la pointe des baĂŻonnettes, et plusieurs d’entre eux se retrouver pour quelques temps Ă  l’intĂ©rieur des limites de nouveaux dĂ©partements : ils Ă©taient devenus français.

Les opĂ©rations militaires tournant mal, la Convention redĂ©couvrit les recettes xĂ©nophobes de la Guerre de Sept ans. Et mĂȘme en inventa d’autres, en particulier visant les Ă©trangers rĂ©sidant en France. Ainsi un projet non concrĂ©tisĂ© Ă©tait de les obliger Ă  porter en permanence comme signe distinctif un brassard tricolore.(1)

De nouveau on dĂ©clara que l’Angleterre s’était mise d’elle-mĂȘme au ban de l’humanitĂ©. Le Club (!) des Jacobins insistait sur le fait qu’une haine inextinguible sĂ©parait les Anglais des Français : la notion d’ennemi hĂ©rĂ©ditaire, sinon le mot, Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sente. Le 30 janvier 1794, Robespierre dĂ©clarait : « Je n’aime pas les Anglais, car le mot mĂȘme Ă©voque pour moi l’idĂ©e d’un peuple insolent qui ose faire la guerre Ă  un peuple gĂ©nĂ©reux qui a recouvrĂ© sa liberté  jusqu’à ce que ce peuple renverse son gouvernement
 je lui vouerai une haine implacable ». Saint-Just renchĂ©rissait en ressortant la formule « autre Carthage ». Un Club de province vouait « une haine Ă©ternelle Ă  cette race de cannibales » : cette fois les publicistes de Louis XV Ă©taient dĂ©passĂ©s.

BarĂšre fera un rapport sur Les crimes anglais contre le peuple français : on n’était pas loin de l’idĂ©e de crime contre l’humanitĂ©. Le mĂȘme demandait que « les jeunes rĂ©publicains apprennent la haine du nom Anglais en tĂ©tant le lait de leur mĂšre ». Le mot « haine » revient comme un leitmotiv dans les dĂ©clarations de l’époque, celui de « barbares » aussi.

Que de chemin parcouru depuis les premiers jours de la RĂ©volution, oĂč la monarchie parlementaire anglaise semblait le modĂšle Ă  imiter. Les rĂ©volutionnaires français ont peut-ĂȘtre Ă©tĂ© cruellement déçus, d’autant plus que dans leur imaginaire la souverainetĂ© populaire Ă©tait dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ©e en Angleterre, donc son peuple Ă©tait responsable de l’attitude de ses gouvernants.(2) On revenait ainsi Ă  la guerre d’une nation dans son ensemble contre une autre.

On repeignait donc le diable au mur, en forçant un peu le trait : comme nous l’avons vu au dĂ©but de cet article, Rouget de Lisle n’était pas allĂ© chercher loin son inspiration. Quant Ă  l’inĂ©puisable conventionnel BarĂšre, il reformulait : « C’est une tribu Ă©trangĂšre Ă  l’Europe, Ă©trangĂšre Ă  l’humanitĂ©. Elle doit disparaĂźtre ». Sauf Ă  attribuer ceci Ă  une obsession purificatrice de celui qui dĂ©clarait aussi Ă  la tribune « DĂ©truisez la VendĂ©e ! » La Convention voyait mĂȘme plus large : en 1794, un rĂ©dacteur anonyme Ă©tablira une sorte de programme visant Ă  « ruiner » les Pays-Bas, abattre la maison royale d’Espagne et conquĂ©rir la Prusse. Quant aux Autrichiens et aux Anglais, ils devaient ĂȘtre « exterminĂ©s ».(3)

 

Notes

  • Au Moyen Âge, les Juifs Ă©taient astreints au port d’une rouelle jaune, qui rĂ©apparaĂźtra sous forme d’étoile de David lors de la IIe Guerre mondiale : rien de nouveau.
  • C’est du moins la thĂ©orie de Sophie Wahnich dans L’impossible citoyen.
  • L’historien amĂ©ricain Bell cite ses sources : Archives du MinistĂšre des Affaires Ă©trangĂšres, mĂ©moires et documents, 651 fol. 239.
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