Louis-Christian Gautier propose aux lecteurs d’EuroLibertés un « récit historique » en plusieurs épisodes : « Naissance de la propagande de guerre : un « incident de frontière » à l’origine de celle de Sept Ans (1756-1763) et ses conséquences inattendues, lointaines et actuelles. »

 

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Parce qu’il s’est achevé par les guerres de la Révolution suivies de celle de l’Empire, on a généralement oublié (ou occulté) le fait que le XVIIIe siècle a été aussi celui du renouveau de la conscience européenne, du moins dans les milieux intellectuels.

En France, celle-ci s’incarnait en particulier en la personne de Voltaire : chacun connaît son séjour auprès de Frédéric II de Prusse dont il aspirait à devenir la « conscience ». Il a été par ailleurs le chantre de l’Angleterre dans ses Lettres philosophiques. Même dans le cadre d’une œuvre traitant d’un conflit entre souverains européens tel le Poème sur la bataille de Fontenoy, il écrit dans son Discours préliminaire que « les peuples d’Europe ont en commun des principes d’humanité que l’on ne trouve pas ailleurs dans le monde… Un Français, un Anglais et un Allemand lorsqu’ils se rencontrent semblent être nés dans la même ville ». Voltaire eurofédéraliste ?

Quant à Diderot, rappelons que lui aussi séjourna auprès d’un souverain étranger, passant sept mois à la cour de Catherine II de Russie. Rousseau jeune entonna également son couplet européiste.

Dans son étude originale sur L’invention du nationalisme, Bell dit que « l’idée de l’Europe comme unité politique » avait alors derrière elle une « longue et auguste tradition », et que le mythe impérial avait toujours survécu, opinion à laquelle nous nous rallions.

En 1760, dans le Journal encyclopédique, un rédacteur anonyme mettait en valeur les points communs entre les pays d’Europe et leurs différences d’avec les Asiatiques, allant jusqu’à écrire que « les Orientaux eux-mêmes reconnaissent la supériorité mentale des Européens… » : le développement des connaissances et des moyens de communication, en permettant de découvrir et d’étudier le reste de la planète, aboutissait à la mise en lumière d’une identité européenne.

Certains propagandistes tournèrent ceci au profit de leur démonstration : ainsi dans les Mémoires de Trévoux, il est écrit que le bas peuple anglais fait preuve d’une « férocité étrangère aux mœurs européennes ». La notion de culture européenne commune ne fait que mettre en valeur par contraste la « barbarie anglaise ». On peut dire que les propagandistes français ont alors visé à exclure les Anglais de la communauté européenne qui correspondait au monde civilisé, en les renvoyant en « Barbarie » ou en assimilant leurs mœurs à la « sauvagerie des Indiens d’Amérique. »

Pour l’universitaire américain qui s’est penché sur le sujet, vus par les Français « les Anglais, ou du moins la majorité d’entre eux, semblent seulement européens ». Ils se sont d’eux-mêmes retranchés du concert des nations civilisées. Un thème qui sera plus tard repris « au profit » des Allemands lorsque la France aura changé d’ennemi héréditaire.

Dans le même temps où l’Angleterre « barbare » était exclue de facto des nations européennes, la France était symétriquement placée au centre du continent.

Là encore, on trouve une différence fondamentale dans la façon dont les propagandistes des deux pays présentent ceux-ci : les Anglais se voient en nouvel Israël, peuple élu du siècle ; les Français donnent de leur pays l’image d’une nouvelle Rome, centre d’une civilisation universelle.

Ce « cosmopolitisme français » du XVIIIe siècle relativise la notion de patrie, souvent mise à contribution ainsi que nous l’avons vu. Mais comme la Rome antique, si la France s’ouvre au monde, c’est pour que celui-ci se rallie à ses valeurs, et non l’inverse. D’ailleurs lorsque les hommes des « Lumières » parlent du monde dans ce contexte, ils sous-entendent « civilisé », autant dire limité aux pays peuplés d’Européens – l’Angleterre en étant exclue par les propagandistes français.

La « Théorie des Climats » exposée par Montesquieu et Buffon (1) est bien connue, mais l’on peut remonter plus loin : en 1566, Jean Bodin publiait Methodus ad facilem historianum cognitonem (Méthode pour une compréhension facile de l’Histoire) où figure déjà l’idée selon laquelle le plus haut stade du développement humain est non seulement européen, mais plus particulièrement français. Ce privilège étant généralement imputé à la fertilité et au climat tempéré du pays, dont la conséquence est le développement intellectuel et le caractère modéré des habitants (2).

On y voyait un idéal à atteindre par toutes les nations.

À la fin du siècle, ceci sera formulé par celui que Voltaire qualifiait de « Français par excellence », Antoine de Rivarol, qui dans son Discours sur l’universalité de la langue française souligne que le climat doux de la France n’aurait pu faire que le Français soit rude, et qu’il est ainsi « l’homme de toutes les nations ». La Révolution survenant peu après, il mettra néanmoins la Manche entre lui et la « douceur » de ses compatriotes.

Mais l’important dans le cadre que nous nous sommes fixé consiste moins dans les faits que dans les idées défendues par les publicistes nationaux de l’époque, auxquels on peut ajouter les noms d’Espiard de la Borde et de l’abbé Thomas-Jean Pichon : l’esprit des Français « capable de toutes les adaptations, est en quelque sorte comme leur territoire en mesure de produire toutes sortes de fruits. »

De là à prétendre que la France n’est pas seulement le siège mondial du savoir, mais que ses habitants ont aussi vocation à en être les enseignants, il n’y a qu’un pas vite franchi. Il ne reste à ses voisins qu’à copier volontairement ses modes et adopter sa langue.

L’argument n’est pas sans fondement, car après le « Grand Siècle » ou « Siècle de Louis XIV », partie admiration pour sa culture, partie aussi du fait de sa puissance militaire, la France à connu un rayonnement sans équivalent. L’Europe s’est alors couverte de palais inspirés de Versailles et ses élites ont mis un point d’honneur à ne s’exprimer entre elles qu’en Français. Un cas d’école est fourni par Frédéric le Grand, roi de Prusse, ses relations avec Voltaire, et l’érection de son célèbre château de « Sans-Souci ».

Ces thèmes ressurgiront en force à l’occasion de la « guerre psychologique » accompagnant celle de Sept ans. Revenons encore au Jumonville de Thomas :

« Les grossiers habitants de ces lointains rivages (le Canada)

Formés par nos leçons, instruits par nos usages

Dans l’école des Arts et de l’humanité

De leurs sauvages mœurs corrigent l’âpreté… »

La théorie de la « mission civilisatrice » de la France se trouva ainsi exposée en vers.

Le poète continue dans la même veine, présentant la mort de son héros comme une leçon salutaire pour les « sauvages », qui impliqués dans le « crime de Washington » (sous-entendu en profitant de leur naïveté), sont saisis de pitié pour la victime.

Robert-Martin Lesuire ira plus loin. Dans Les Sauvages de l’Europe, il fait faire son autocritique par un Anglais plus sympathique que les autres : « Aussi longtemps que nous haïrons les Français, nous resterons des barbares ».

Conclusion suggérée : les « sauvages » d’Amérique peuvent se civiliser au contact des Français (3), tandis que les Anglais y opposent une mauvaise volonté perverse. Ainsi pour Lefebvre de Beauvray, c’est « dans leur poitrine » que les Anglais portent « la cruauté ».

Notes

  • Qui poussant cette théorie jusqu’à l’extrême déclarait que des Africains transplantés en Scandinavie deviendraient blancs à la longue.
  • À la Renaissance du moins, il ne fallait pas compter sur les Italiens pour défendre ce point de vue, eux qui à l’occasion des guerres menées sur leur sol trouvèrent l’expression « furia francese ».
  • Ainsi dans le Canada français les indigènes qui se convertissaient au catholicisme étaient « considérés et réputés français d’origine. »
"Voltaire antijuif", Henri Labroue, éd. Déterna.

« Voltaire antijuif », Henri Labroue, éd. Déterna.

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