Fils d’un peintre en bñtiments calviniste puis catholique, Jean-Paul Mara, puis Marat (1743-1793) naüt dans une enclave prussienne de Suisse. Il tentera vainement de se faire naturaliser sujet britannique puis espagnol.

C’est au plan moral un sosie de Jean-Jacques Rousseau, le talent littĂ©raire et la tenue en moins. Il a soif de reconnaissance sociale et dĂ©veloppe la mĂȘme haine que le cĂ©lĂšbre littĂ©rateur pour les personnes Ă  situation faite. Se croyant perpĂ©tuellement la victime d’une cabale, il se considĂšre comme un gĂ©nie mĂ©connu.

Il fait des Ă©tudes vĂ©tĂ©rinaires, puis mĂ©dicales en Grande-Bretagne, de 1765 Ă  1776. Il publie en 1774 Les chaĂźnes de l’esclavage, dĂ©nonçant « l’inĂ©galitĂ© sociale » et appelant Ă  l’insurrection contre les rois et les riches
 ce vaste programme sera trĂšs minutieusement Ă©tudiĂ© par Pierre-Joseph Proudhon et Karl Marx.

De 1777 Ă  1786, il est mĂ©decin des gardes du comte d’Artois et joue au noble, se faisant appeler « de Marat ». Partisan de Franz-Anton Mesmer (un remarquable mĂ©decin, excellent thĂ©rapeute des nĂ©vroses fĂ©minines, hĂ©las avide d’argent et de gloriole), il publie, sans grand succĂšs, une quinzaine de mĂ©moires sur l’optique, l’électricitĂ© et son usage en thĂ©rapeutique. En 1782, l’un de ses frĂšres participe aux Ă©meutes de GenĂšve, en compagnie d’Étienne ClaviĂšre.

En 1788, Marat est dans un Ă©tat voisin de la misĂšre. Il est atteint d’une maladie invalidante autant qu’exaspĂ©rante. Il souffre de dĂ©mangeaisons chroniques, qu’il nomme « eczĂ©ma » ; il pourrait s’agir d’une gale, les bains de liqueur soufrĂ©e amĂ©liorant ses symptĂŽmes.

De 1788 Ă  sa mort, profitant de l’agitation rĂ©volutionnaire, il publie une trentaine de pamphlets politiques et cinq journaux, dont un seul connaĂźt un succĂšs : Le Moniteur patriote, publiĂ© Ă  compter du 12 septembre 1789 et renommĂ© L’Ami du Peuple Ă  partir du 16. Il en poursuivra la rĂ©daction jusqu’au 21 septembre 1792, avec quelques interruptions pour cause de fuite devant la justice (aux printemps de 1790 et de 1792) ou de saisie de sa presse Ă  imprimer.

Curieusement, une fois Ă©lu dĂ©putĂ© Ă  la Convention Nationale, il publie un autre quotidien : Le Journal de la RĂ©publique Française, du 25 septembre 1792 au 11 mars 1793 : le paranoĂŻaque Marat a peut-ĂȘtre pensĂ© qu’une fois Ă©lu Ă  l’AssemblĂ©e nationale, ses idĂ©es devenaient ipso facto officielles, puis Le Publiciste de la RĂ©publique Française, du 12 mars 1793 Ă  la veille de sa mort.

Ses idĂ©es restent les mĂȘmes que durant l’ultime dĂ©cennie de l’Ancien RĂ©gime : nivellement des fortunes, droit Ă  l’insurrection du peuple contre les riches et les puissants, guerre au clergĂ© et Ă  tous les « ennemis de la LibertĂ© et de l’Égalité ». Il y ajoute un monceau d’injures envers ses adversaires, soit tous les gens connus, qu’ils soient monarchistes, rĂ©publicains voire « ultra-rĂ©volutionnaires ». En 1791, avant la fuite Ă  Varennes, il est encore partisan d’une monarchie parlementaire ; ensuite, il rĂ©clame la mort du roi, l’établissement d’une RĂ©publique et le recours Ă  la dictature en cas de guerre.

Il n’a guĂšre de chance : il dĂ©pend, du fait de son domicile, de la 41e section de Paris, la section du ThĂ©Ăątre-Français, oĂč il y a plĂ©thore de dĂ©magogues : Jean-Nicolas Billaud-« Varenne », Philippe Fabre « d’Églantine », Pierre-Gaspard dit « Anaxagoras » Chaumette, François Vincent, Antoine Momoro et Georges Danton !

Il doit, pour se distinguer du lot, hurler des calomnies : contre Gilbert du Motier de La Fayette, le premier gĂ©nĂ©ral de la Garde Nationale, contre l’astronome et acadĂ©micien Jean-Sylvain Bailly, le premier maire de Paris, contre le couple royal, contre les « monarchiens » etc. Cette noble activitĂ© lui vaut plusieurs dĂ©crets d’arrestation, devant lesquels il fuit, aidĂ© par Danton qui est ravi de son Ă©loignement (octobre 1789 ; printemps de 1790 ; juillet 1791, aprĂšs l’affaire du Champ de Mars ; mars 1792).

De fĂ©vrier Ă  mai 1790, il se rĂ©fugie en Grande-Bretagne, puis il revient lancer un appel au meurtre des « contre-rĂ©volutionnaires » (en juillet) : mĂȘme s’il ne remporte aucun succĂšs sur le moment, il tient son personnage et ne variera plus. Il se veut le « tigre de la RĂ©volution ».

De temps en temps, il est acclamĂ© aux « Cordeliers », quand Danton n’y est pas. À d’autres moments, Ă  partir de l’étĂ© de 1792, il est dĂ©passĂ© dans la surenchĂšre par le « trio d’enragĂ©s » : l’ex-prĂȘtre Jacques Roux, le trĂšs jeune (il n’a pas 23 ans) Jean Leclerc et le postier Jean-François Varlet, ainsi que par Jacques HĂ©bert, dont le journal Le PĂšre Duchesne, lancĂ© en septembre 1790, a beaucoup plus de succĂšs que le sien.

On le tient Ă  l’écart — parce qu’il sent trĂšs mauvais du fait de ses bains soufrĂ©s, parce qu’il est espionnĂ© par les mouchards de la police et parce qu’il hurle Ă  tout instant – de la prĂ©paration de l’insurrection des 9 et 10 aoĂ»t 1792, mais il sort aussitĂŽt de sa taniĂšre. Il vole des presses Ă  l’Imprimerie Nationale, les siennes ayant de nouveau Ă©tĂ© saisies le 3 mai. Il parvient, avec peine, Ă  ĂȘtre admis comme membre adjoint du ComitĂ© de surveillance de la Commune insurrectionnelle, le 2 septembre, et hurle qu’il faut assassiner les nobles, les prĂȘtres, les parents d’émigrĂ©s : cette fois, il est entendu. Il est mĂȘme Ă©lu dĂ©putĂ© de Paris Ă  la Convention Nationale.

Il y siĂšge au plus haut degrĂ© de la « Montagne », interrompant les orateurs de ses hurlements, au point qu’à plusieurs reprises se pose la question de son internement aux « Petites maisons », le terme dĂ©signant alors l’hĂŽpital psychiatrique. Il n’est admis aux « Jacobins » qu’une fois Ă©lu dĂ©putĂ©. DĂšs le 25 septembre, Ă  la Convention, « Girondins » et « Brissotins » veulent le faire juger pour son rĂŽle dans les « septembrisades ». Il est dĂ©fendu par Danton et Robespierre. En dĂ©cembre 1792, il demande la grĂące de soldats français ayant massacrĂ© des prisonniers de guerre prussiens
 ce genre de comportement sera monnaie courante durant les guerres du XXe siĂšcle, mais Ă  l’époque il est encore considĂ©rĂ© comme un acte criminel, dĂ©shonorant parce qu’immoral.

En fĂ©vrier 1793, il est accusĂ© (Ă  tort) d’avoir fomentĂ© une Ă©meute Ă  Paris. Mais le 12 avril, il est arrĂȘtĂ© Ă  la Convention, pour avoir publiĂ© des articles poussant « le peuple de Paris » Ă  tuer les dĂ©putĂ©s « girondins » et « brissotins ». AprĂšs une parodie de procĂšs, le Tribunal RĂ©volutionnaire l’acquitte le 24 avril, et Marat est triomphalement accompagnĂ© Ă  la Convention par une foule de « sans-culottes ».

Les 1er et 2 juin, il stimule l’ardeur des Ă©meutiers qui veulent faire ce qu’il avait prĂ©conisĂ© en avril. La proscription des amis de Brissot, qu’il considĂšre comme son Ɠuvre, le rend plus agitĂ© qu’auparavant : il attaque dans son journal, les taxant de mollesse, Danton et Robespierre. À l’inverse, il s’en prend Ă  Jacques Roux, dĂ©nonçant, le 4 juillet 1793, ses appels Ă  la « Loi agraire » (la collectivisation des terres arables) : Marat n’est nullement un adepte du communisme de production.

Le 13 juillet, la Normande Charlotte Corday – une rĂ©publicaine, proche des Girondins et des FĂ©dĂ©ralistes – met un terme Ă  cette carriĂšre, si noble et si utile Ă  son pays d’adoption. Jacques-Louis David, conventionnel « montagnard », proche de Maximilien Robespierre, et peintre trĂšs cĂ©lĂšbre dĂ©jĂ  en son Ă©poque, organise ses funĂ©railles, le 16, oĂč seuls 89 dĂ©putĂ©s assistent.

Roux et Leclerc, de façon sĂ©parĂ©e, reprennent le titre L’Ami du peuple. C’est durant la phase thermidorienne, le 21 septembre 1794, que sa dĂ©pouille est transfĂ©rĂ©e au PanthĂ©on et ceci n’apparaĂźt curieux que si l’on ignore que Maximilien Robespierre s’y Ă©tait formellement opposĂ©e le 16 juillet 1793, jugeant prĂ©maturĂ©e la panthĂ©onisation de Marat : ce n’est pas « le tigre » que l’on fĂȘte, mais Robespierre dont on conjure le souvenir. La dĂ©pouille de Marat est sortie du PanthĂ©on en fĂ©vrier 1795 et ses ossements jetĂ©s dans une bouche d’égout de la rue Montmartre.

Il fut le premier thĂ©oricien de la « RĂ©volution permanente », de la responsabilitĂ© familiale des crimes commis contre la RĂ©volution, des exĂ©cutions de masse « pour affermir la RĂ©volution » (et ce tendre amant du peuple exigeait 200 000 tĂȘtes)
 s’il fut un ancĂȘtre d’un quelconque rĂ©volutionnaire sanguinaire, c’est de Lev Bronstein-« Trotski » !

Il avait une taille avoisinant le nanisme : 1,62 m, soit en-dessous de la taille minimale pour ĂȘtre acceptĂ© comme volontaire aux armĂ©es, mĂȘme Ă  la pire Ă©poque de la saignĂ©e en hommes, en 1798-99, qui a motivĂ© la Loi Jourdan portant sur la conscription, celle qui lança le service militaire obligatoire – un « acquis de la RĂ©volution » –, avant que l’on juge bon d’en revenir Ă  l’armĂ©e de mĂ©tier, qui Ă©tait une conception d’Ancien RĂ©gime.

Marat Ă©tait fort laid en plus d’ĂȘtre dotĂ© d’iris presque jaunes, ce qui l’a fait comparer Ă  un fĂ©lin. C’était un couard, qui ne participa jamais Ă  une « émotion populaire », s’il les encourageait avec la derniĂšre Ă©nergie
 verbale ! Ce mĂ©decin Ă©tait surtout un psychotique, en l’occurrence un paranoĂŻaque dĂ©lirant
 en langage vulgaire, un fou furieux.