L’équitĂ© se dĂ©finit comme la justice en valeur absolue. Pas plus que le bien ou le mal ne sont dĂ©finissables, le juste et l’injuste ne le sont dans l’absolu. On ne peut demander Ă  l’organisation judiciaire d’agir en Ă©quitĂ©, mais on doit exiger qu’elle fasse respecter une lĂ©gislation, en principe fondĂ©e sur l’ordre public. Justice et ordre ne vont pas obligatoirement de pair, alors qu’ils devraient le faire.

Justice

Si l’on accepte cette Ă©vidence : « une sociĂ©té  produit nĂ©cessairement ordures et dĂ©chets » (Nietzsche, in VolontĂ© de Puissance), le droit pĂ©nal est, par dĂ©finition, chargĂ© de combattre et de punir tous ceux qui troublent la paix intĂ©rieure d’un État, aussi bien ce qui menace la production de biens et le commerce que les paisibles activitĂ©s des honnĂȘtes membres d’une sociĂ©tĂ©. « La justice n’est pas une fin en soi. Sa fonction est de maintenir l’ordre dans la sociĂ©tĂ©, sans lequel il n’y a ni civilisation ni progrĂšs ».

Un Droit inefficace est invalide. En ce sens, la phrase de Goethe dĂ©jĂ  citĂ©e non seulement se comprend bien, mais s’avĂšre fort sage : « Je prĂ©fĂšre une injustice Ă  un dĂ©sordre ». C’est l’inefficacitĂ© de la justice qui rĂ©alise le summum du dĂ©sordre dans un État, car elle dĂ©sespĂšre l’honnĂȘte citoyen. À terme, l’accumulation d’injustices rĂ©pĂ©tĂ©es, la constatation de l’inefficacitĂ© des maĂźtres de l’État, surtout s’ils sont corrompus, justifie l’insurrection, droit reconnu aux Nations opprimĂ©es ou malheureuses depuis l’AntiquitĂ©. Le bon citoyen doit ĂȘtre protĂ©gĂ© et le mauvais puni ou mis hors d’état de nuire : c’est lĂ  l’essence du Droit. Toute autre conception du juste et de l’injuste est absurde.

De fait, les fondements du Droit sont des variables sociales, dĂ©pendant pour l’essentiel de l’idĂ©ologie dominante. Tour Ă  tour, triomphent le sentiment religieux ou sa variante laĂŻcisĂ©e : la niaiserie humanitaire, l’égoĂŻsme Ă©conomique ou un dogme politique. Les codes de lois sont aussitĂŽt adaptĂ©s aux lubies des maĂźtres et les juristes suivent le mouvement sans trop se soucier de l’équitĂ©, notion plutĂŽt pernicieuse Ă  qui veut faire une belle carriĂšre. C’est ainsi que, selon les endroits et les pĂ©riodes, le Droit sacralise ou diabolise l’esclavage, la peine de mort, le suicide, le divorce, les frasques sexuelles, l’avortement de complaisance, la guerre, le vagabondage, la mendicitĂ© ou la raison d’État.

La Justice a pour finalitĂ© de diffĂ©rencier l’ami de l’ennemi, en matiĂšre d’ordre public et de la production de biens et de services. Est « ami » de la sociĂ©tĂ© qui est honnĂȘte et productif ; en sont « ennemis », le voleur, l’escroc, le plagiaire, l’assassin, le violeur, le trublion politique ou religieux.

Il est de bon ton depuis le XVIIIe siĂšcle de disserter sur la proportionnalitĂ© du crime et de la peine. Comment punir l’assassinat, si l’on ne peut plus condamner Ă  la peine de mort un homme qui a volontairement pris la vie d’autrui ? Comment se comporter face Ă  des terroristes qui tuent des innocents ou commanditent ce genre de meurtres, multiples et prĂ©mĂ©ditĂ©s ? Tant que les citoyens de l’Europe actuelle n’auront pas rĂ©pondu Ă  ces questions et aux autres du mĂȘme type (car les narcotrafiquants sont des meurtriers potentiels Ă  grande Ă©chelle), les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes seront fragiles et instables, en plus d’ĂȘtre indignes de leurs grands ancĂȘtres
 en clair, le dĂ©sordre continuera de rĂ©gner.

DĂ©pitĂ© par la justice des hommes, pas toujours efficace et parfois monstrueusement erronĂ©e, le croyant peut toujours espĂ©rer en une justice divine, tandis que l’athĂ©e bafouĂ© n’a d’autre perspective que la rĂ©signation, Ă  moins qu’il ne se dĂ©cide Ă  rendre justice lui-mĂȘme ou Ă  s’insurger contre les « maĂźtres » dĂ©faillants, ce qui est, bien sĂ»r, interdit par la loi et confine au dĂ©sordre absolu, soit l’anarchie. L’état de droit se dĂ©finit par son rĂ©sultat : la paix civile et sociale, soit les composantes fondamentales de l’ordre.

L’harmonie d’une vie ne peut provenir des seules satisfactions personnelles. La cĂ©lĂšbre interprĂ©tation par Martin Heidegger du mot allemand Dasein ne signifie rien d’autre que l’établissement par chaque ĂȘtre humain non idiot de sa propre conception du monde. L’intelligence humaine prend conscience de l’Univers, Ă  commencer par l’étude, la comprĂ©hension et l’utilisation des autres humains. Selon ce que lui dicte son programme gĂ©nĂ©tique, elle le fait de façon contemplative ou active.

Ce qui est trĂšs efficace pour calmer l’angoisse existentielle, c’est de se plier Ă  un dogme et Ă  des rites, et l’on voit Ă  quel point religion et politique sont de mĂȘme essence. L’obĂ©issance et la routine conjuguent leurs effets pour libĂ©rer l’homme de ses tourments principaux, qui sont en grande partie l’essence mĂȘme de toute existence : le libre arbitre et l’élĂ©ment alĂ©atoire, source de dĂ©sordre, voire de chaos.

L’ordre, la norme calment l’angoisse et gĂ©nĂšrent l’ennui ; l’alĂ©atoire, le dĂ©sordre font exactement l’inverse. Entre ennui et angoisse, il faut choisir. L’avantage des esprits libĂ©rĂ©s rĂ©side dans l’intermittence de leur choix : ils se sentent libres de quitter temporairement le monde des normes et du dogme pour celui de l’alĂ©atoire, puis de revenir Ă  un monde de rĂ©gularitĂ© hautement prĂ©visible, aprĂšs avoir goĂ»tĂ© un moment de haute fantaisie.

Si l’homme vouĂ© aux grandes aventures collectives est fanatiquement dĂ©vouĂ© Ă  l’ordre idĂ©al qu’il s’est choisi, l’individualiste est trop souvent tentĂ© de faire sienne la phrase d’un grand amateur de paradis artificiels : « Pour autant qu’il reconnaisse mon importance, l’ordre des choses est bon » (Aldous Huxley, Le meilleur des mondes).

Bibliographie sommaire

  1. Ardrey : Le territoire. EnquĂȘte personnelle sur les origines animales de la propriĂ©tĂ© et des Nations, Stock, 1967
  2. Ardrey : La loi naturelle. Une enquĂȘte personnelle pour un vrai contrat social, Stock,1971
  3. J. Bachofen : Du rĂšgne de la mĂšre au patriarcat, Éditions de l’Aire, Lausanne, 1980 (compilation de textes Ă©crits de 1861 à 1887)
  4. Brugger, R. E. Graves : Right hemispacial in attention and magical ideation, European Archives of Psychiatry and Clinical Neuroscience, 1997, vol. 247, p. 55-57
  5. Cuénot : La genÚse des espÚces animales, Alcan, 1911
  6. D. McLean, R. Guyot : Les trois cerveaux de l’homme, Laffont, 1990
  7. Nietzsche : Le livre du philosophe, Aubier-Flammarion, 1969 (textes de 1872 et 1873)
  8. Poincaré : La science et l’hypothĂšse, Flammarion, 1902
  9. Scarani : Initiation à la physique quantique, Vuibert, 2003
  10. Sperry : Science and moral priority, Blackwell, Oxford, 1983

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.