30 mai 2026

Abattage : quand la tradition et l’industrie légitiment le meurtre !

Par Jill-Manon Bordellay

Chaque année , les images de l’Aïd al-Adha (Adha vient de la racine qui signifie « sacrifice » ou « immolation ») (Sourate 37 du Coran) ou les rapports sur l’abattage rituel suscitent une vague d’émotion légitime au sein d’une société française de tradition chrétienne et laïque.

L’égorgement à vif d’animaux conscients apparaît à beaucoup comme un anachronisme insoutenable. Pourtant, s’arrêter à la seule critique de la pratique rituelle revient à ignorer la structure globale qui légitime la mise à mort des animaux. En ce début de siècle, la science vétérinaire et les neurosciences ont définitivement arraché l’animal à son statut cartésien « d’animal-machine » pour en faire un être sentient, doté d’une conscience, d’une intelligence et d’une sensibilité propres.

Dès lors, le débat ne peut plus se cantonner au seul mode d’abattage. Si la saignée à vif est un acte de cruauté caractérisé, la suppression délibérée d’une vie consciente doit être interrogée dans son essence même : n’est-elle pas, fondamentalement, un meurtre ?

Cette violence terminale s’enracine d’ailleurs dans un système plus vaste, celui de l’élevage intensif, qui organise à l’échelle industrielle la chosification et l’exploitation du vivant.

En quoi l’abattage sans étourdissement, loin d’être une simple exception rituelle, constitue-t-il le révélateur d’une violence systématique et d’une exploitation morale indéfendable envers les êtres sentients ?

L’abattage sans étourdissement est un acte de cruauté validé par la science.

En effet, la mise en avant des données scientifiques (INRAE, EFSA) montre que la section des tissus innervés provoque une douleur aiguë immédiate. Il faut notamment noter la persistance de la conscience pendant la saignée (de plusieurs secondes à plusieurs minutes chez les bovins) et l’effroi de la suffocation. Les études de l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) révèlent que le cerveau d’un ovin peut rester pleinement conscient et sensible à la douleur pendant une durée allant de 14 secondes à plus de 2 minutes (parfois jusqu’à 5 à 6 minutes en cas de complications) après que la gorge a été tranchée. L’EFSA qualifie la douleur ressentie lors de l’égorgement à vif de « sévère ».

Pourtant on peut constater un paradoxe concernant des dérogations légales en France, car le Code civil reconnaît l’animal comme « doué de sensibilité », mais le Code rural maintient une exception religieuse au nom de la liberté de culte.

Heureusement que nos voisins européens (la Suisse, La Belgique, la Scandinavie) prouvent que l’interdiction de la souffrance animale aiguë peut légitimement primer sur le dogme religieux.

Ce qui succède à la cruauté est le « meurtre » à savoir l’illusion de l’abattage humanisé.

L’animal ne peut pas être considéré comme « marchandise » ou « propriété » humaine. Si l’animal a conscience de son existence et désire vivre, lui ôter la vie de manière non nécessaire rompt le contrat moral : c’est un homicide interspécifique (un meurtre).

Ces concepts ont été utilisés à bon escient par Peter Singer avec son ouvrage publié en 1975 La libération animale et Tom Regan (1938-2017) a publié Les Droits des animaux (1983) : la barrière de l’espèce n’excuse pas la domination.

Mais déjà à la fin du XVIII è siècle, Jeremy Bentham (1748-1832), le père de l’utilitarisme, pose en 1789 la question fondatrice de l’antispécisme moderne : La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ?”

L’étourdissement préalable (pistolet à tige perforante, électronarcose) adoucit la conscience humaine mais ne change pas la nature de l’acte : cela reste la suppression programmée d’un individu innocent.

En amont, on peut dénoncer l’élevage intensif qui est une structure de l’exploitation globale du vivant.

En effet, la ferme-usine est justement la mécanisation de la souffrance.

Pour l’exemple, les cages de gestation des truies mesurent 60 cm de large sur 2 mètres de long. L’espace est si restreint que la truie peut uniquement se tenir debout ou se coucher sur le flanc. Il lui est impossible de faire demi-tour ou de marcher pendant des semaines.

Pour les poules pondeuses vivant en batterie, elles disposent d’un espace équivalent à une feuille de papier A4.

Nous avons tous vu des vidéos de la L 214 qui montrent la vie en claustration (hors-sol, cages de gestation, surpopulation) où les besoins éthologiques fondamentaux de l’animal sont niés pour le profit.

D’autre part, la sélection génétique outrancière transforme le corps de l’animal en une machine biologique défaillante (croissance ultra-rapide, épuisement productif). Le poulet « Broiler » dont la croissance est hors-contrôle ou la vache « Blanc Bleu Belge »i limite normalement la croissance des muscles. Sans ce frein biologique, la vache développe ce que l’on appelle le caractère « culard » : une hypertrophie musculaire double (les muscles fessiers et de la cuisse sont géants).

Alors que penser des consommateurs de ces viandes ? C’est pourquoi les antibiotiques deviennent inefficaces chez l’homme à force d’avoir été surutilisés pour engraisser des poulets ou des porcs, des infections humaines aujourd’hui bénignes (une coupure, une pneumonie) redeviennent mortelles.

C’est pourquoi, nous devons conduire nos pas vers une éthique abolitionniste. Comment accepter de lier la violence de l’abattage au modèle économique libéral et consumériste qui exige de la viande à bas coût ?

Il est temps de passer d’une société de domination à une société de cohabitation respectueuse avec les autres espèces.

En définitive, l’égorgement sans étourdissement n’est que la partie émergée et la plus visible d’un iceberg de violence légitimée par notre société. Si ce rituel choque à juste titre nos consciences contemporaines par sa cruauté brute, il doit nous forcer à ouvrir les yeux sur l’ensemble de la chaîne de production carnée.

On ne peut décemment condamner la saignée à vif d’un côté et fermer les yeux de l’autre sur l’enfer quotidien de l’élevage intensif ou sur le principe même de la mise à mort industrielle. Reconnaître la sentience (conscience, ressenti que les animaux ont de leurs émotions et de leurs souffrances) de l’animal implique un choix de civilisation sans compromis : cesser de considérer le vivant non humain comme une ressource exploitable à merci. Le véritable progrès éthique de notre siècle ne consistera pas à rendre l’abattage plus “propre” ou plus discret, mais à acter l’abolition d’un système qui commet, chaque jour, des millions de meurtres légaux au nom du goût et du profit.

N’oublions pas en France, que le nombre d’animaux terrestres tués dans les abattoirs s’élève à environ 1,1 milliard par an (soit environ 3 millions d’animaux par jour) et pour les agneaux et moutons égorgés à vif, il y en a 3,5 millions par an.

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