28 novembre 2020

Macron ou l’inconstance électorale

Par Franck Buleux

Le quinquennat Macron ne semble pas excessivement compatible avec la question de l’exercice électoral. Le soutien politique de ce mandat est La République en marche (LaREM), un mouvement issu d’En marche ! – structure digitale mise en place pour investir des candidats aux élections législatives de juin 2017 et « donner une majorité au président » qui venait d’être élu. L’élection des députés ne fait que mécaniquement confirmer le choix présidentiel des Français comme c’est le cas depuis la réforme du quinquennat (2002, 2007, 2012 et 2017) ou lors des dissolutions de l’Assemblée pour cause d’incompatibilité politique entre l’élu essentiel de la nation et les députés en 1981 et 1988. L’erreur politique de Chirac (encore une) fut d’ailleurs de ne pas dissoudre l’Assemblée dès 1995, ce qui lui aurait probablement évité la défaite de 1997 et le gouvernement de gauche plurielle entre 1997 et 2002 mais il est vrai que l’ancien maire de Paris s’entendait tellement bien avec les forces progressistes qu’il évita de dissoudre une nouvelle fois l’Assemblée entre 1998 et 2001.

Pour en revenir au quinquennat commencé en 2017, son maître ratisse large en matière électorale : pour les élections européennes de 2019, il y avait, en pole position, Nathalie Loiseau et, un peu plus loin sur cette liste « Renaissance », l’italien Sandro Gozi, tous deux issus de la jeunesse que leurs propres amis appellent « d’extrême-droite ». Malgré cela, c’est la liste du Rassemblement national (RN) qui sortira en tête. Depuis, tout est fiasco ! La plupart des maires élus ne représentent que la mobilisation de leurs propres, et parfois maigres, troupes, laissant planer sur les métropoles des scores de 70 % d’abstentions. La démocratie option Coronavirus est atteinte par la défection électorale et la peur. La défection des urnes était relativement connue en France, mais pour la peur de voter, de se déplacer, il a fallu attendre le plus jeune président de la République. Celui qui sortait avec l’une de ses enseignantes, sans doute pour éviter d’affronter le monde, les autres. Spectacle ahurissant d’un vieux monde dirigé par un jeune homme, qui n’a de « jeune » que l’état civil.

La critique des systèmes électoraux russe et américain est facile et d’ailleurs permanente sur les médias mainstream. La France, fille aînée de la laïcité, se porte, quant à elle, pour le mieux et semble vivre, malgré – ou à cause – de la dictature sanitaire qui vient, dans le meilleur des mondes, système totalement encensé par les voies officielles des médias. Chaque voix discordante est qualifiée, a minima de complotiste et, au-delà (si récidive) de fascisme. Le professeur Raoult se situe entre les deux.

Après les élections (sic) municipales, le pouvoir exécutif s’attaque aux élections départementales (les dernières datent de mars 2015) et aux régionales (les dernières eurent lieu en décembre 2015). À vrai dire, il ne s’agit pas de les organiser mais de trouver comment faire pour qu’elles n’aient pas lieu. C’est un exercice qui peut paraître difficile dans notre vieille démocratie mais la modernité a ses raisons que les urnes ne connaissent pas.

Mars 2021 était (j’écris « était ») la date prévue pour l’organisation, probablement concomitante, de l’élection des conseillers départementaux et régionaux. Mais, comme chacun sait, la crise sanitaire bouleverse l’ensemble de la vie des citoyens et le vote démocratique n’y échappe pas.

La question du report en juin 2021 des élections régionales et départementales a, semble-t-il, été tranchée au plus haut niveau par le couple infaillible (sinon, c’est du complotisme) Macron-Castex : on n’attend plus que la simple validation réglementaire, par un vague et rapide décret, du gouvernement. Arguer des inconvénients de la crise virale qui gênerait la tenue normale d’une campagne électorale pourrait paraître raisonnable, d’autant plus que la mauvaise gestion du précédent des élections municipales laisse un goût amer de confusion tout à fait regrettable.

Ce que craignent aussi les autorités, c’est que le maintien en mars 2021 des scrutins ne favorise – proximité d’un éventuel confinement – un fort taux d’abstention. L’argument, là, est moins pertinent : qui peut dire que la grève des votes n’est seulement due qu’à des contingences extérieures, sanitaires principalement ? En effet, plus de 51 % des Français se sont abstenus de voter lors du premier tour des législatives de 2017, saluant à leur façon l’intérêt d’un scrutin qui ne sert qu’à valider l’élection présidentielle qui s’est déroulée un mois auparavant. Les européennes de 2017 ont connu, elles aussi, un fort taux d’abstention de près de 50 %.

Bref, un électeur inscrit sur deux ne se déplace pas, que ce soit pour l’Assemblée nationale ou le Parlement européen et il n’y avait pas encore de Covid-19. En 2020, 55 % des Français (puis 58 % en juin pour le second tour) ne se sont pas déplacés, soit 5 points de plus environ qu’en 2019, l’effet Covid-19, ni plus, ni moins.

Pourquoi juin 2021 et pas septembre de la même année ? Là, est soulevé le lièvre que tout le monde subodore : d’après le rapport de Jean-Louis Debré, Il faut éviter des scrutins trop rapprochés de l’élection présidentielle du printemps 2022… à cause des interférences dommageables. D’ailleurs la pratique veut qu’il n’y ait pas d’élection l’année qui précède « la reine des scrutins ». Dommageables pour qui ? Certains disent que le président de la République craint une candidature de Xavier Bertrand, le président de la région des Hauts-de-France, qui profiterait de son score potentiel pour passer de Lille à Paris… Pourquoi ? Les interférences entre élections régionales et départementales et l’élection présidentielle risquent de nuire à l’intérêt même de la consultation… C’est évident, mais il ne faut pas se faire d’illusions : quelle que soit la date des élections des collectivités territoriales, elles seront perturbées et dénaturées par la perspective du scrutin présidentiel. Donc juin ou septembre, c’est du pareil au même !

Allons encore plus loin : le système du quinquennat, très grave remise en cause des institutions de la Ve République, entraîne, dans la foulée des présidentielles, la tenue des élections législatives. De ce fait, n’est-il pas à prévoir que, lors des élections régionales et départementales, aient lieu des tours de chauffe des aspirants à la députation ?

Où se trouvent les intérêts des régions et des départements dans cet embrouillamini voulu et cette confusion des niveaux de consultations démocratiques ?

Autre série de questions à poser : pourquoi faire le même jour les élections départementales et les élections régionales ? Vont s’opposer deux logiques de systèmes électoraux : le scrutin régional de listes départementales à la proportionnelle (corrigée par la prime majoritaire au second tour) et le scrutin uninominal en binôme paritaire homme-femme dans les cantons pour les élections départementales. On laisse imaginer le confusionnisme au sein des formations politiques qui, d’un côté, doivent individualiser les candidatures, de l’autre, promouvoir par avance les alliances au sein des listes. Ne parlons même pas de la complexité électorale pour l’électeur !

Et puis se pose aussi le fait que, par les lois de décentralisation (de la loi Defferre en 1982 à la loi NOTRe en 2015), règne une confusion des compétences entre la région, le département, les communes, et même maintenant les métropoles et les pôles métropolitains… Tout cela embrouille la perception des citoyens.

Le brouillage électoral est une spécialité de notre système : des élections groupées avec des modes de scrutin différents, des reports d’élection, y compris entre les deux tours, des confusions de compétences entre les différentes collectivités, que l’on multiplie pour semer la confusion dans l’esprit des électeurs.

Et si nous votions pour élire l’ensemble des élus un mois après la bataille des batailles, celle que le général de Gaulle, dans sa brillance institutionnelle, nous a imposée, comme le combat principal, à partir de décembre 1965 ? Ainsi, les élus de la République ne seraient que des « délégués » de celui qui se nomme lui-même « le maître des horloges ». Proposons donc à Macron de reporter les élections départementales et régionales en juin 2021, ce n’est pas si loin et notre président, ayant toutes les perspectives d’être réélu face à une opposition carencée, pourra exercer son second mandat en toute tranquillité.

Macron, celui qui n’avait jamais affronté le suffrage universel avant 2017, n’aime pas les élections. Il essaie de les regrouper, de les reporter, de les minimiser face à la peur du virus.

Ce ne sont ni Trump, ni Poutine, les manipulateurs de scrutins mais Macron. Entouré de conseillers et de médecins, il définit la vie privée des Français (sortir, se réunir, prendre un verre…) et organise la vie publique ou ce qu’il en reste.

Voici deux ans, des manifestants mettaient à mal la sérénité de nos gouvernants, leur faisant connaître le sentiment de peur. Celle-ci a changé de camp. Tout est sous contrôle.

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