16 novembre 2016

L’élection de Donald Trump et la Défense européenne

Par Hans Joachim Froh

 

L’élection triomphale et inattendue de Donald Trump, après le Brexit, ridiculise un peu plus l’« unanimisme médiatique » en faveur de sa concurrente et meurtrit durement l’Union européenne tout en moquant ses dirigeants non élus. En effet que peut-on dire dans un premier temps, à chaud, de ces élections ?

Les Américains semblent avoir voulu se débarrasser d’un système à bout de souffle et malgré certaines excentricités du show US, semblent aussi vouloir refuser de maintenir en place un système mondialisé de délocalisation sans limite, qui creuse toujours plus les inégalités. L’élection de Trump comme Président montre l’effondrement des partitocraties traditionnelles et ceci peut être perçu comme un avant-goût de ce qui va se produire en Europe.

Le choix qui était posé aux Américains était cornélien : d’un côté, l’interventionnisme fou d’une « va t’en guerre », représentante d’un système à bout de souffle ; de l’autre un candidat anti-système qui a multiplié les outrances et les provocations pour sortir du lot.

La volonté de Donald Trump d’en finir avec la politique étrangère qui a provoqué le chaos dans le Moyen-Orient, ainsi qu’un rapprochement vivement souhaité avec la Russie est un premier gage de paix !

Les peuples aspirent tous à une société plus juste, avec une reprise en main de leur destin, tout en préservant leur identité face aux vagues successives d’invasion en cours et veulent voir leurs légitimes intérêts nationaux défendus par des politiques réellement responsables. On pourrait aussi rajouter : Le refus de disparaître des « petits blancs » déclassés, dont le vote s’est révélé plus déterminant que celui des latinos, une volonté de réappropriation de la machine « USA » par les Américains, en s’opposant aux délocalisations mortifères, la recherche de la grandeur perdue ET le refus de l’islam et de l’invasion migratoire.

Cette lucidité d’un peuple qui, défiant tous les pronostics, affirme dans les urnes son instinct de survie, a lieu quelques mois après la surprise du Brexit et plusieurs mois avant les élections présidentielles en France et les élections législatives en Allemagne. Cette évidence chronologique, au maximum d’une phase de tension extrême avec la Russie, inspire certains à Bruxelles dont les yeux se dessillent.

Ainsi, pour Alain Lamassoure [i], l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis est l’occasion pour l’UE de finir de bâtir une véritable Europe de la défense, ainsi qu’une Europe politique. Laissons pour l’heure de côté l’Europe politique, pour nous intéresser aux questions posées au candidat à la présidence du Parlement européen quant à l’Europe de la Défense, par la revue EurActiv : « La victoire de D. Trump pourrait accélérer un phénomène entamé par ses prédécesseurs, à savoir un retour vers l’isolationnisme américain. Obama avait déjà annoncé et mis en pratique une politique étrangère qui situe les intérêts stratégiques américains plutôt vers l’ouest, vers le Pacifique et notamment la Chine. Et selon lui, il revenait aux Européens de s’occuper de ce qu’ils appellent l’arrière-cour. Et ils l’ont montré dans les réactions aux printemps arabes, dans la guerre de Syrie, et dans le conflit Ukrainien – dans cette partie du monde, c’est aux Européens de jouer les premiers rôles en matière politique, diplomatique et éventuellement en matière militaire, eux-mêmes se tenant en deuxième ligne. »

Pour Alain Lamassoure « cette victoire de Trump doit être vue côté européen comme une très grande urgence maintenant pour nous de prendre en main notre propre destin, notre propre défense et donc notre propre politique étrangère. Nous n’avons que trop tardé », précise-t-il et « il faut rattraper ce retard. »

D’autre part, si « le dernier sommet de l’OTAN a décidé de mettre en place un corps de 5 000 soldats qui vont se promener à la frontière de l’Alliance Atlantique pour faire une sorte de gesticulation face à la Russie de Poutine […] les Américains n’ont eux, pas voulu faire partie des accords de Kiev qui ont permis de stabiliser le problème ukrainien a défaut de le résoudre, et c’est Angela Merkel et François Hollande qui ont négocié avec les présidents Porochenko et Poutine. »

« Donc c’est une évolution qui était déjà engagée et qui de toute manière est irréversible. Depuis la fin de la Guerre Froide et la chute du mur de Berlin, il n’y a plus ce couplage automatique induit par la menace nucléaire entre défense et survie de l’Europe et des Etats-Unis. […] et ce qui était prévisible depuis vingt-cinq ans, c’est cet éloignement progressif des Etats-Unis qui peuvent maintenant avoir d’autres priorités. Et nous n’avons rien fait pour nous y préparer. Il faut désormais urgemment prendre en main notre propre défense » et il faut désormais « utiliser les dispositions que nous avons introduites dans le Traité de Lisbonne depuis 2009 pour jeter les bases d’une Europe de la défense. C’est maintenant qu’il faut le faire ! »

Toujours selon Alain Lamassoure, « cette élection doit nous conduire à une profonde remise en cause de la manière dont nos démocraties fonctionnent dans chacun de nos pays. Et au niveau de l’Union Européenne, d’achever de bâtir une véritable Europe politique, parce qu’au-delà des problèmes de défense, on ne peut plus attendre de l’Amérique que son président défende les grandes valeurs démocratiques que nous partageons. Pour défendre la démocratie, les droits de l’Homme, la dignité humaine, etc., l’Europe va se retrouver extrêmement seule. Et donc nous avons la responsabilité de reprendre en main notre propre sécurité, notre propre défense, nos propres intérêts – mais aussi pour être le flambeau de la démocratie et de la liberté dans le monde ».

De son côté, Michel Barnier [ii], conseil spécial du président de la Commission sur la question de la défense a plaidé pour consacrer jusqu’à 3 à 4 milliards d’euros du budget européen aux enjeux de la défense et appelé à mutualiser l’effort de défense en Europe, lors d’une conférence organisée par le think-tank Europanova, le 15 octobre dernier.

« Nous avons accumulé un retard d’investissement énorme ! » a assuré l’ex-candidat à la présidence de la Commission européenne, en assurant « qu’il fallait de façon urgente utiliser tous les outils disponibles dans l’arsenal européen pour développer une vraie politique de défense. »

Un point de vue a priori soutenu par l’opinion publique française : 6 Français sur 10 se disent convaincus que l’Europe apporte des solutions sur la question de la sécurité. Le premier enjeu, celui du financement, est selon lui crucial. Il pourrait prendre la forme d’un fonds européen de défense, réalisé dans l’esprit du plan Juncker.

« On pourrait avoir un budget de 3 à 4 milliards d’euros dans le prochain paquet budgétaire. Cela permettrait d’assurer environ un million d’emplois hautement qualifiés […] Aux États-Unis, ce sont 18 milliards d’euros qui sont consacrés à la recherche en matière de défense », a rappelé Michel Barnier, en reconnaissant que l’Europe n’arriverait pas au même résultat, mais pourrait au moins se dire autonome sur les composants clés.

« Aujourd’hui, nous avons 6 pays européens qui construisent des frégates militaires, et 23 modèles d’hélicoptères. Il faut mutualiser les efforts budgétaires et les concentrer » assure l’ancien commissaire, qui « déplore que les budgets de défense en Europe se consacrent à 55 % en dépenses de ressources humaines, contre seulement 33 % aux États-Unis. »

Selon Michel Barnier toujours, « la création de brigades communes pourrait répondre à l’éclatement actuel des capacités militaires. La coopération structurée est un des outils disponibles pour les États qui le souhaitent, qu’il serait possible de mettre en place entre Allemands, Italiens, Français et Polonais. »

Quant aux conséquences du Brexit, l’ancien Commissaire européen estime que « sur la défense, c’est à la fois grave et à la fois avec moins de conséquences que pour les autres sujets, pour eux et pour nous » et que « les Anglais n’ont jamais voulu être dans des opérations communautaires, et se sont toujours opposés à l’idée d’un QG européen », dont l’idée a été remise sur la table le 14 septembre dernier lors du discours sur l’État de l’Union de Jean-Claude Juncker.

Sur la question de la création d’une armée européenne, évoquée par Juncker, M. Barnier a indiqué que le mot avait été prononcé pour tâter le terrain, mais que « le sujet n’était pas d’actualité pour une question de souveraineté » : il faudrait en effet pour cela changer les traités.

En revanche, il a estimé que l’Eurocorps, à Strasbourg, qui participe régulièrement à des opérations de l’OTAN, est la bonne formule.

Enfin, l’ancien commissaire a clos son intervention en faisant référence à la déclaration de Saint-Malo signée par Tony Blair et Jacques Chirac en matière de défense, qui faisait référence à une stratégie « autonome et solidaire ». « Si nous ne sommes pas ensemble, nous sommes foutus » a résumé le conseiller de la Commission européenne.

La position de Messieurs Juncker, Barnier et Lamassoure tous trois europhiles et atlantistes, représente certes une prise de conscience intéressante et une avancée urgente et nécessaire et le général de Gaulle s’en réjouirait certainement.

Néanmoins, comme semble l’entendre Michel Barnier, nous sommes très loin du compte et l’instauration d’une réelle défense européenne convaincante et efficace, ne pourra en aucune manière faire l’économie de réflexions approfondies sur les questions suivantes : une défense européenne réellement indépendante, prenant acte de l’éloignement américain, ou soumise à l’OTAN ?

Une défense effectivement européenne et continentale avec les pays fondateurs et la Russie ou une défense européenne distendue avec l’ensemble des États membres, dont certains violemment anti-russes ? La mutualisation des armements oui, elle est indispensable, mais quid des commandes systématiques de matériels américains de certains pays ?

L’exemple de la Pologne est ici édifiant : la veille de son adhésion à l’UE en mai 2004, elle dénonce le projet d’achat d’avions de chasse français et au mois d’octobre 2016, elle met fin, en violant son propre engagement, au projet d’accord d’achat d’hélicoptères Caracal, dont la production avait déjà commencé ?

Quid du siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU et quel rôle particulier et fort serait appelé à jouer notre pays, en s’appuyant sur l’Allemagne, dans le cadre d’une véritable défense européenne ?

Qu’en serait-il des conditions d’utilisation des vecteurs nucléaires français eu égard à la position particulière de la France, 3e puissance nucléaire militaire au monde, en termes de missiles intercontinentaux ?

À supposer que des réponses, puis qu’un accord soit obtenu sur ce qui précède, comment confirmer une conception multipolaire européenne de défense, indépendante, sans un nouveau traité entre états européens prenant pleinement en considération notre interdépendance avec la Russie et nos liens anciens avec les Etats-Unis ?

En épilogue, afin de mieux comprendre, par certains exemples, quels défis majeurs, urgents et divers représente une véritable défense européenne, nous rappellerons l’économie générale de l’intervention de Jean-Luc Schaffhauser[iii] le 10 novembre, devant la sous-commission Défense du Parlement européen :

– en matière de coopération européenne, le projet d’avion Eurofighter, plurinational, est un échec patent, alors que le Rafale existe, qu’il est unique au monde par ses performances techniques et qu’il a coûté beaucoup moins cher que son concurrent ;

– l’Europe attend toujours le projet de porte-avions commun, entre la France et le Royaume-Uni ;

– des pistes intéressantes, selon la loi du possible, devraient consister en des travaux communs dans le cadre de l’institut franco-allemand de Saint-Louis et dans le développement d’une véritable politique européenne de défense en matière de cyber-sécurité, en en maîtrisant tous les stades, toute la chaîne, car sans une maîtrise totale, dont bien sûr les constituants matériels (puces, routeurs, etc.), nous sommes tous à la merci d’un agresseur puissant et nous risquerions un échec total, par une prise de contrôle d’une puissance étrangère. Il nous faut ici au niveau européen, d’urgence, une injection de 200 milliards d’euros, dans ce secteur d’activité et dans le cadre des travaux de l’Institut Saint-Louis, alors que nous n’avons pas hésité à injecter 1 000 milliards d’euros pour sauver les banques ;

– En terme budgétaire, même si la France doit s’obliger à une réduction planifiée de son déficit budgétaire, si celle-ci durant les 30 dernières années, avait consacré la même proportion de sa richesse à la défense nationale que l’Allemagne, son déficit public serait équivalent à celui de la République fédérale ; à propos de l’Allemagne, il faut d’ailleurs s’étonner que les appels d’offres publics dans ce pays, en matière de défense, soient ouverts à tous, au lieu d’être réservés aux entreprises européennes.

Notes

[i] Alain Lamassoure est eurodéputé membre du Parti populaire européen (PPE). Très proche d’Alain Juppé, il est candidat à la présidence du Parlement européen, qui devrait changer en janvier 2017.

[ii] déclarations reprises par EurActiv.

[iii] Membre du Groupe « Europe des Nations et des Libertés » au Parlement Européen.

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertés.

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