La France est devenue un paquebot de croisiĂšre spĂ©cialisĂ©e dans le passager folĂątre et contestataire. Plagiant Henri Rochefort, on peut affirmer qu’elle frise les soixante millions de sujets
 sans compter les sujets de mĂ©contentement. Mais ce constat, si solidement ancrĂ©, peut-il dĂšs lors suffire Ă  rassurer par la seule vertu du « Bof ! on en a connu d’autres ! »

Les vingt derniĂšres annĂ©es de navigation nationale, tous commandants confondus, se caractĂ©risent par le recours permanent aux expĂ©dients et par le grignotage furtif de la cargaison. Bien sĂ»r, en pĂ©riode de passation de commandement, il ne saurait ĂȘtre question (sous peine de mutinerie ?) de remettre en cause les grands Ă©quilibres sociaux. En consĂ©quence de quoi


En consĂ©quence de quoi, s’il est Ă©tabli, comme une fatalitĂ©, que l’équipage est frappĂ© de langueur, non du fait d’un scorbut vicieux, mais du fait d’une anĂ©mie Ă©lectorale endĂ©mique, la cure salvatrice n’est pas pour demain.

Le rĂ©aliste Ă  sang froid, comme le serpent, Ă©tant en voie de disparition, notre chĂšre vieille nef n’est presque exclusivement peuplĂ©e que de ravis inconsĂ©quents et de ronchons Ă©grotants. Les premiers croient dur comme fer Ă  l’établissement prochain d’un vent favorable nĂ© des dĂ©pressions crĂ©Ă©es par des dĂ©cisions Ă©conomiques plus ou moins courageuses et pertinentes que prendront puissances Ă©trangĂšres ou instances internationales. Les seconds, attentifs Ă  l’ultime saute d’un vent funeste qui ne saurait tarder, rĂąlent contre la mondialisation, l’Europe, la dĂ©localisation, la bureaucratie, la centralisation, la rĂ©gionalisation, le socialisme, le libĂ©ralisme, le capitalisme, le collectivisme
 en un mot contre tout et son contraire.

Et pourtant ces deux populations ont un point commun majuscule qui, en y rĂ©flĂ©chissant bien, les confond irrĂ©sistiblement : le salut ne peut venir que d’ailleurs ; les douloureuses et nĂ©cessaires remises en cause, la solidaritĂ© Ă©quitable et rĂ©aliste, c’est pour l’autre. « Aide-toi, le ciel t’aidera ! Connais pas  »

Sans remonter Ă  la marine Ă  voile, il faut bien admettre qu’aujourd’hui, dans nos eaux territoriales, les volontaires sont plus nombreux pour grimper dans les hamacs plutĂŽt que dans la mĂąture, Ă  la manƓuvre. Un dĂ©tail Ă©chappe pourtant Ă  la majorité d’entre eux : les expĂ©dients et grignotage des rĂ©serves Ă©voquĂ©s plus haut, ont trouvĂ© leurs limites.

Mais enfin, pareil Ă©chouage Ă©tait-il imprĂ©visible ? Pourquoi un tel aveuglement des hommes de quart devant les Ă©cueils et les bancs de sable ? La situation dĂ©licate dans laquelle nous nous dĂ©battons n’est pas le fait d’une quelconque mĂ©connaissance, mais bien d’un refus rĂ©solu de prendre au moment opportun les dĂ©cisions qui s’imposaient, aussi pĂ©nibles fussent-elles.

« Hauts fonds, droit devant ! À 20 ans ! » : c’est ce qu’aurait pu crier la vigie Jean FourastiĂ©, prĂ©sident d’une commission du Plan qui, en 1965, alertait dans son ouvrage Les 40 000 heures des pouvoirs publics dubitatifs quant Ă  ses conclusions et Ă  certains de ses postulats : les dĂ©penses collectives sont celles qui augmentent plus vite que la moyenne, le plein coĂ»t des lois sociales est toujours largement diffĂ©rĂ©, il n’existe aucun rĂ©servoir de richesses qui puisse ĂȘtre alimentĂ© sans travail, les gros revenus ne pourront jamais couvrir les dĂ©penses de la masse.

Concernant l’intĂ©gration future des jeunes classes dans la vie professionnelle, il soulignait que si le progrĂšs technique est capable de rĂ©duire les inĂ©galitĂ©s dans le domaine Ă©conomique, il est impuissant pour ce qui est des aptitudes scolaires du fait d’un Ă©lĂ©ment durablement restrictif : « les aptitudes du cerveau humain. »

L’évolution des compĂ©tences technologiques aura de ce fait des consĂ©quences dommageables sur la sociĂ©tĂ© si l’instruction publique refuse de tenir compte de cette rĂ©alitĂ©.

« Voies d’eau Ă  bĂąbord ! Voies d’eau Ă  tribord ! » : des dizaines d’annĂ©es ont passĂ© depuis que FourastiĂ© a alertĂ© les pouvoirs publics. La question de savoir si les timoniers qui ont successivement pris la barre de « L’État providence » en ont tenu compte, ne se pose mĂȘme pas. Il suffit de se rĂ©fĂ©rer aux tableaux comparatifs de l’évolution des prix et des salaires, du coĂ»t de la politique de l’emploi, des dĂ©penses gĂ©nĂ©rales de SĂ©curitĂ© sociale.

Concernant l’Enseignement, nul ne saurait contester que le problĂšme posĂ© a Ă©tĂ© saisi Ă  bras-le-corps par des manchots. Ils ont accumulĂ© les rĂ©formes en trompe-l’Ɠil en prenant Ă  l’endroit du corps enseignant les mĂȘmes prĂ©cautions qu’un dĂ©mĂ©nageur hĂ©miplĂ©gique devant un vase Ming rempli de nitroglycĂ©rine : « N’y touchons surtout pas ! »

Laissons parler Maurice T. Maschino, homme de gauche, qui dans son ouvrage L’école, usine Ă  chĂŽmeurs, paru en 1974, souligne que ladite Ă©cole ne dĂ©veloppe plus les capacitĂ©s propres Ă  chaque enfant, mais qu’elle les Ă©crase pour qu’elles correspondent Ă  ses normes. Elle impose Ă  tous le mĂȘme moule mutilant, puis rejette « pour malfaçon » ceux qui ne s’y adaptent pas.

PĂ©remptoire, il conclut : « De la maternelle Ă  l’UniversitĂ© les apprentis Khmers rouges du quartier gĂ©nĂ©ral poursuivent mĂ©thodiquement leur Ɠuvre de dĂ©sĂ©ducation nationale. »

Voies d’eau à bñbord ! Voies d’eau à tribord ! Pompez ! Pompez encore ! Pompez toujours !

« Les pompes ne fonctionnent plus ! SOS ! Nous coulons ! »

La coque racle et se dĂ©chire sur les hauts-fonds. Les flux sociaux ne sont plus maĂźtrisĂ©s. Ils s’engouffrent dans les cales. L’équipage attend les ordres. Le commandement, aboulique, alterne selon l’humeur, incantation et gesticulation. Chacun espĂšre peut-ĂȘtre, secrĂštement, l’intervention, du mythique homme providentiel. Les passagers, inconscients, se pressent et se bousculent dans les salles Ă  manger et les salons. Ils continuent Ă  se goberger et Ă  faire la fĂȘte en hurlant sur l’air des lampions : « Vous mettrez ça sur le compte de l’État ! » Admettront-ils enfin l’inaptitude de « l’État Providence » Ă  conduire Ă©quipage, passagers et cargaison Ă  bon port ?

FrĂ©dĂ©ric Bastiat dans les annĂ©es 1840 le savait bien, lui qui affirmait dĂ©jĂ  que l’État Providence, c’est la grande fiction par laquelle chacun peut vivre aux dĂ©pens de tout le monde.

Cet article a été écrit (et publié) en juin 1998.

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