Marie de Hennezel vient de publier chez Fayard le rĂ©cit de sa longue complicitĂ© avec François Mitterrand oĂč l’inquiĂ©tude mĂ©taphysique du personnage apparaĂźt nettement.

Le titre, d’ailleurs, Croire aux forces de l’Esprit, s’il n’est pas trĂšs accrocheur, est trĂšs explicite du contenu
 Quant Ă  l’auteur, chrĂ©tienne trĂšs libĂ©rĂ©e me semble-t-il, mais psychothĂ©rapeute de talent, elle s’est trouvĂ©e en sympathie naturelle avec l’ancien PrĂ©sident, et il n’est pas de sentiment de cet ordre qui n’ait pas de rĂ©fĂ©rence quelque peu spirituelle.

Si les deux personnages n’en sont pas au mĂȘme niveau de spiritualitĂ©, il semble qu’ils se soient augmentĂ©s l’un l’autre de leurs parcours diffĂ©rents.

Il n’y a eu qu’un « glissement » sentimental de Madame de Hennezel en dehors de l’institution ecclĂ©siale. Il y a eu rupture chez François Mitterrand, mais toujours nostalgie.

Mitterrand fut un homme de droite, et la Francisque, reçue du MarĂ©chal PĂ©tain, ne fut nullement une couverture quoi qu’en dise une gauche, qui, Ă  une certaine Ă©poque, voulait tout justifier de lui.

Quant Ă  sa foi, j’ai eu le tĂ©moignage d’un de ses camarades de captivitĂ©, qui m’affirmait qu’à cette Ă©poque, dans le camp de prisonniers, Mitterrand priait Ă  genoux avant de se coucher. On peut prĂ©sumer que son mariage avec Danielle issue d’un milieu franc-maçon, bien qu’il se dĂ©fĂźt assez vite sans se rompre, le fit lentement Ă©voluer vers le doute.

Curieusement, il se déclara homme de gauche, aprÚs avoir été élu sur une liste « de droite ». Ce comportement le fit accuser de machiavélisme. Le livre de Hennezel permet de nuancer ce jugement.

Pour le grand public, le comportement ambigu du prĂ©sident parut assez mystĂ©rieux pour qu’on le surnommĂąt « Le Sphinx », ou « le Florentin ». Hennezel a eu le privilĂšge rare de percer les dĂ©fenses de l’homme, non point par habiletĂ©, mais parce que Mitterrand, extrĂȘmement mĂ©fiant mais intuitif, avait discernĂ© chez elle la capacitĂ© d’écoute affective qu’il n’avait jamais trouvĂ©e ailleurs.

Cependant, Mitterrand avait bien fait sienne cette formule du Cardinal de Retz : « On ne sort de l’ambiguĂŻtĂ© qu’à son dĂ©triment ! »

Plus le temps passait, plus Mitterrand cherchait des rĂ©ponses Ă  ses incertitudes. Il en avait fait l’aveu Ă  Jacques Chancel lorsqu’à l’issue de sa Radioscopie, celui-ci lui posa la question rituelle : « Si vous rencontriez Dieu aprĂšs votre mort, qu’aimeriez-vous qu’il vous dise ? »

Le Président répondit sans hésiter : « Et bien maintenant, tu sais ! »

Homme Ă©minemment politique, c’est-Ă -dire confrontĂ© Ă  un monde sans concession, Mitterrand, pour paraĂźtre assurĂ©, avait dĂ» dissimuler ses doutes, car ils eussent Ă©tĂ© exploitĂ©s comme une faille. L’homme, naturellement pudique, avait jugĂ© stratĂ©gique ce qu’avait mis en pratique Ă©galement de Gaulle, Ă  savoir qu’il faut se faire une armure de silence et de solitude pour n’ĂȘtre point vulnĂ©rable, mais ce qui Ă©tait chez De Gaulle une stratĂ©gie de pouvoir, m’a semblĂ© chez Mitterrand s’augmenter de vĂ©ritables scrupules : c’est qu’on ne sort pas d’une enfance religieuse pour mener une vie dissolue, sans qu’il en reste le sentiment persistant de la « faute ».

Or, sans croire aux pratiques infĂąmes dont l’accusait Jean-Edern Hallier, Mitterrand eut toujours le dessein de sĂ©duire sans se livrer. Il semble cependant qu’il se soit trouvĂ© en dĂ©faut lorsqu’il sĂ©duisit Anne Pingeot qui avait 18 ans Ă  l’époque, alors qu’il en avait 46


L’homme qu’il Ă©tait en puissance s’est trouvĂ© dĂ©vorĂ© par le masque qu’il s’était donnĂ©. RĂ©aliste et partisan de l’AlgĂ©rie Française au point que 45 rebelles furent condamnĂ©s Ă  mort durant son mandat, il se trouva Ă  la tĂȘte d’un peuple tellement imbĂ©cilisĂ© qu’il tenait le parjure de Colombey pour un Grand homme. En sus, les synarques qui avaient entourĂ© De Gaulle, avaient livrĂ© la nation Ă  l’économie amĂ©ricaine, mais un instant, avant que la dette n’implosĂąt, la sociĂ©tĂ© de consommation avait donnĂ© l’illusion des « 30 glorieuses. »

Mitterrand se trouva ĂȘtre le syndic d’une faillite, dont peu d’« économistes » avaient conscience. Il devait un jour oser dire : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre contre les États-Unis [
] Une guerre Ă©conomique, une guerre inconnue, une guerre permanente apparemment sans morts, et pourtant une guerre Ă  mort ! »

Cette certitude lui avait fait mener une politique extĂ©rieure extrĂȘmement prudente. On se souvient comment, lors de la premiĂšre guerre d’Irak, Le Clemenceau louvoya dans la mer pour n’arriver en position de combat qu’une fois le conflit terminĂ©.

Plus Ă©clairant encore fut le drame du « Drakkar » oĂč il lui fallut rĂ©pondre au choc Ă©motionnel provoquĂ© dans notre peuple qui souhaitait des reprĂ©sailles. Celles–ci impliquaient notre aviation capable d’infliger Ă  l’armĂ©e syrienne la punition qui allait de soi. Mitterrand en donna l’ordre. Mais l’on sut plus tard qu’il avait fait avertir le gouvernement syrien de cette opĂ©ration de reprĂ©sailles, afin qu’il fĂźt Ă©vacuer les positions concernĂ©es. De ce fait, nos bombes n’écroulĂšrent que des immeubles vides. Le souci de Mitterrand avait Ă©tĂ© celui de ne pas dĂ©clencher des rĂ©actions en chaĂźne, afin d’éviter un conflit qu’il jugeait ne pouvoir assumer.

Ses successeurs n’eurent au contraire que le souci de donner des gages d’obĂ©issance aux Yankees, car c’étaient les lobbys qui dĂ©sormais contrĂŽlaient l’élection du PrĂ©sident français. C’est ainsi qu’il a pu dire de son successeur : « AprĂšs Chirac, n’importe qui peut ĂȘtre prĂ©sident de la RĂ©publique ! »

Le pronostic allait se révéler exact.

Dans son souci de composer, il accepta de ministrer quelques socialistes qui, sauf peut-ĂȘtre Hubert VĂ©drine, furent d’une remarquable incompĂ©tence. C’est ainsi qu’émergea Laurent Fabius, personnage parfaitement surfait, mais dont la nomination Ă©tait destinĂ©e Ă  rassurer certains, inquiets de ce que le PrĂ©sident fit fleurir la tombe du MarĂ©chal PĂ©tain et de son refus catĂ©gorique de reconnaĂźtre la responsabilitĂ© de la France dans la dĂ©portation et la « Shoah ». On se souvient d’ailleurs de la rĂ©ponse sans rĂ©plique au journaliste qui semblait mettre en cause ses sentiments vis-Ă -vis des fonctionnaires de Vichy : « Taisez-vous jeune homme, vous n’y entendez rien ! »

Tout cela est connu qui laissa voir la nature complexe de l’homme, lequel s’affirmant socialiste, libĂ©ra tout de mĂȘme le syndicalisme agricole, que le Premier ministre Chirac, Ă  la suite de de Gaulle, avait soviĂ©tisĂ©. Mais ce sera le mĂ©rite de Madame de Hennezel de nous faire dĂ©couvrir un personnage que l’on savait esthĂšte et cultivĂ©, mais dont on ignorait qu’il assistait secrĂštement Ă  des cĂ©rĂ©monies religieuses et qu’il avait des contacts suivis avec le pĂšre AbbĂ© de TaizĂ© auprĂšs duquel il allait parfois se ressourcer.

Cela cependant n’avait pas suffi Ă  lever les incertitudes qui l’assaillaient. Il est vraisemblable que son inconduite matrimoniale lui Ă©tait un obstacle pour s’engager plus avant dans les quelques disciplines morales qu’exige la foi, et qui lui eussent fait sacrifier les avantages mondains de son Ă©tat.

Il a avouĂ© ne pas savoir « s’il croyait », alors que, comme la soif prouve la fontaine, sa soif spirituelle Ă©tait inextinguible. Mais l’argument de « ne pas savoir » Ă©tait un prĂ©texte qui lui permettait de temporiser encore, et de ne pas s’engager plus avant.

Il me semble qu’il aimait la foi « libĂ©rĂ©e » de son interlocutrice, alors que cette facultĂ© de vivre sans dualitĂ© dans la contradiction est rĂ©servĂ©e Ă  la femme. Il cherchait Ă  se rassurer sans changer, et il me paraissait chercher la contagion de la sĂ©rĂ©nitĂ© de son amie. Il est possible aussi qu’un certain abandon de soi, sans lequel il n’y a point de paix, lui parut une dĂ©mission. OpposĂ© Ă  de Gaulle, il en avait les nombreux dĂ©fauts, mais avec l’énorme diffĂ©rence que, lui, n’avait nullement la sinistre assurance du mythomane.

Le seul entretien que j’ai eu avec François Mitterrand m’a fait pressentir chez le personnage tout ce que nous en rĂ©vĂšle Madame de Hennezel.

Ce fut immĂ©diat, et je crois qu’il sut comme moi que nous jouions un jeu verbal qui, par tempĂ©rament, nous plaisait, mais qu’il prĂ©ludait Ă  quelque chose d’essentiel.

J’étais Ă  ce moment-lĂ  PrĂ©sident National de la FĂ©dĂ©ration Française de l’Agriculture, ce qui m’avait conduit un instant dans les geĂŽles de la RĂ©publique. Le PrĂ©sident en Ă©tait parfaitement au courant, mais le dĂ©bat glissa trĂšs vite de l’économie au politisme, puis Ă  l’histoire, enfin Ă  la religion.

Je ne sais comment nous en arrivĂąmes au Livre de Job qui me paraĂźt ĂȘtre le tĂ©moignage salutaire de l’acceptation, parce que tout simplement, toute autre attitude est une impasse.

Le prĂ©sident me rĂ©pondit par un biais : « Mais vous savez que le Livre de Job est tirĂ© du paganisme et qu’il n’a Ă©tĂ© introduit dans la Bible que tardivement ? »

« Oui, lui dis-je, il a Ă©tĂ© tirĂ© d’un texte sumĂ©rien, qui date d’un millĂ©naire au moins avant Abraham, mais cela ne prouve-t-il pas que la rĂ©vĂ©lation fut « une », et que les religions sont nĂ©es de sa fragmentation ? »

Les yeux de Mitterrand eurent alors cet Ă©clat presque insoutenable que beaucoup de ses proches ont noté : c’est que nous Ă©tions dans un domaine qui lui Ă©tait familier, mĂȘme si son parcours y Ă©tait erratique.

Nous en arrivĂąmes Ă  la tradition Ă©gyptienne, dont il Ă©tait obsĂ©dĂ©, ce qui explique la fameuse pyramide du Louvre, et comme il n’avait point lu les ouvrages de Slosman sur le sujet, je me permis de les lui conseiller. J’eus le plaisir de l’entendre demander Ă  sa femme d’en prendre note. Ce qu’elle fit.

Je me suis demandĂ© ce que signifiait pour le prĂ©sident la Pyramide du Louvre. Sans comprendre les tĂ©moignages anciens, il est commun qu’on espĂšre en recevoir quelque rĂ©vĂ©lation en les reproduisant.

Je pense que Mitterrand eut Ă©tĂ© intĂ©ressĂ© par l’hypothĂšse rĂ©cente d’Anton Park qui glose sur le cĂ©notaphe vide Ă  l’intĂ©rieur de la Grande Pyramide, Ă  savoir que MoĂŻse en aurait emportĂ© le contenu, peut-ĂȘtre la momie D’Osiris, vers la terre promise, ce qui aurait motivĂ© la poursuite des fugitifs par Pharaon, jusqu’au dĂ©sastre de la mer des Roseaux.

Ce n’est qu’une hypothĂšse. Et Mitterrand par la grĂące de Dieu, en sait maintenant dans « l’Ailleurs », plus que nous.

Je ne sais rien d’autre du cheminement de l’homme, sinon ce que m’en a contĂ© une parente du GĂ©nĂ©ral de BĂ©nouville qui avait aidĂ© Mitterrand Ă  entrer en RĂ©sistance, tout en restant fidĂšle au MarĂ©chal PĂ©tain et Ă  ses convictions religieuses. C’est lui qui, requis Ă  dĂ©jeuner par le PrĂ©sident un peu avant sa mort, le supplia de faire le geste ultime de rĂ©conciliation avec le Dieu de son enfance. Et Mitterrand aurait fait le nĂ©cessaire. Ce qui explique des obsĂšques religieuses que n’aurait certainement pas souhaitĂ©es l’arĂ©opage socialiste !

Reste la phrase terminale de son dernier message aux Français : « Je crois aux forces de l’Esprit : Je ne vous quitterai pas ». C’est une phrase qui paraĂźt trĂšs assurĂ©e de la vie qui continue au-delĂ  de l’existence.

Marie de Hennezel semble dĂ©montrer au cours de son tĂ©moignage que Dieu s’obstine. On le savait par d’incroyables conversions rĂ©centes aussi inexplicables humainement que celle de Paul de Tarse sur le chemin de Damas.

« Croire aux forces de l’esprit » en montre quelques Ă©tapes qui devaient aboutir Ă  ce que Mitterrand ait citĂ© avec dilection un peu avant sa mort cette phrase de MaĂźtre Eckart : « Quiconque croit que l’Esprit est prĂ©sent en lui-mĂȘme, ne pĂ©rira pas, mais jouira de la vie Ă©ternelle. »

Les fameuses « Transcommunications », obtenues par la commission scientifique du Vatican et qui relĂšvent d’un nouvel aspect des plus hautes sciences vont dans ce sens ; il est possible que le PrĂ©sident les ait connues, et qu’il ait connu l’impossibilitĂ© du laĂŻcisme Ă  les rĂ©futer. C’est parfois par l’intelligence que s’animent les cƓurs


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