En effet, est survenu Ă  Saint-PĂ©tersbourg le massacre du dimanche 22 janvier 1905 (dans le calendrier grĂ©gorien ; il faut dĂ©caler de 13 jours les dates russes du calendrier julien qui retarde d’autant). Un pope honnĂȘte, Ă©mu par la misĂšre du peuple – et nullement indicateur de police, contrairement Ă  la lĂ©gende bolchevique –, Gueorgui Gapone organise une procession qui est en mĂȘme temps une manifestation de revendication salariale. Il en a averti les autoritĂ©s du ministĂšre de l’IntĂ©rieur deux jours auparavant. Le tsar, mal informĂ©, prend peur et ordonne d’interdire au cortĂšge l’accĂšs au Palais d’Hiver oĂč il rĂ©side (Mousset, 1945). Ce jour, le sang coule : 170 morts et plusieurs milliers de blessĂ©s sĂ©parent dĂ©finitivement le monde ouvrier du rĂ©gime.

Un portrait du dernier tsar Nicolas II caché pendant 90 ans sous celui de Lénine.

Un portrait du dernier tsar Nicolas II caché pendant 90 ans sous celui de Lénine.

Pour exciter davantage encore le peuple, les marxistes fomentent, le 8 juillet, une mutinerie, pour un prĂ©texte ridicule (de la viande avariĂ©e, comme on en sert quotidiennement, Ă  cette Ă©poque, en toute armĂ©e, française comprise), sur le cuirassĂ© Potemkine que les mutins font passer de SĂ©bastopol Ă  Constanza, en Roumanie. Les historiens ne citent jamais que cette mutinerie, alors qu’il y en eut prĂšs de 200, durant cette annĂ©e 1905, dans la Flotte russe. En octobre, « Trotski »-Bronstein, encore Menchevik, tente d’organiser une grĂšve gĂ©nĂ©rale. Le tout est tramĂ© en une annĂ©e de guerre extĂ©rieure trĂšs rude, ce qui est l’idĂ©al pour obtenir une rĂ©pression sanglante : le cycle terrorisme-rĂ©pression-rĂ©volution est le grand classique marxiste.

On perçoit l’une des diffĂ©rences fondamentales entre Nicolas II et Louis XVI. Le Français rĂ©pugnait Ă  faire couler le sang de ses sujets, mĂȘme agitĂ©s. Le Russe, trĂšs complexĂ© par sa stature ridicule, si on la compare Ă  celle de ses oncles et cousins, a fait couler le sang, lorsqu’il a Ă©tĂ© physiquement confrontĂ© Ă  une Ă©motion populaire, soit parce qu’il a paniquĂ©, soit pour faire croire qu’il est un dur, alors qu’il est d’une insigne faiblesse avec les vĂ©ritables agitateurs.

Car, vis-Ă -vis des marxistes, socialistes et anarchistes de tous poils, les gouvernements tsaristes dĂ©portent en SibĂ©rie bien plus qu’ils n’exĂ©cutent. On se contente, durant ce rĂšgne lamentable, d’exiler les 7 000 agitateurs, jugĂ©s et non convaincus d’acte terroriste ayant entraĂźnĂ© la mort, en une province trĂšs Ă©loignĂ©e, oĂč ils sont contraints aux travaux forcĂ©s durant cinq annĂ©es
 on est trĂšs loin des centaines de milliers d’assassinĂ©s lors des purges staliniennes et des millions de dĂ©tenus de la chaleureuse administration dĂ©nommĂ©e Goulag.

En 1903, la plus grosse officine subversive, le Parti Social-dĂ©mocrate, s’est scindĂ©e en bolcheviques (majoritaires, partisans de l’insurrection et d’un parti ne contenant qu’une « élite » des agitateurs, dirigĂ©s par Vladimir Oulianov- « LĂ©nine ») et en mencheviks (minoritaires, dont tous les chefs sont juifs, dont « Trotski » et « Martov », qui voudraient en faire un parti de masse, in Liebman, 1967).

Les Juifs honnĂȘtes, gĂ©nĂ©ralement oubliĂ©s des auteurs de lamentations communautaires, ont Ă©tĂ© fort bien traitĂ©s par les tsars et par l’administration russe (Troyat, 1959). Un Juif converti Ă  la religion orthodoxe, qui est religion d’État, peut ĂȘtre anobli s’il le mĂ©rite : contrairement Ă  ce qui se passe en Grande-Bretagne ou en Italie, on n’achĂšte pas de titre nobiliaire en Russie (pas plus que dans le Reich, d’ailleurs).

Nicolas II, comme son pĂšre, poursuit une politique de faiblesse extrĂȘme Ă  l’égard des fous furieux. La tolĂ©rance vis-Ă -vis des terroristes est la pire erreur politique : l’exemple russe le dĂ©montre Ă  l’évidence.

PlutĂŽt que de continuer Ă  gĂ©mir sur une soi-disant omniprĂ©sence des polices de l’Empire (comme le fait Marc Ferro, 1990), on ferait mieux de penser Ă  ce que serait devenue la Russie sans les criminels bolcheviques. L’État se serait probablement muĂ©, dĂšs 1917, en une RĂ©publique de type prĂ©sidentiel et autoritaire, puisque le peuple russe a toujours aimĂ© se sentir dirigĂ©. Au lieu de cette Ă©volution bĂ©nĂ©fique, les Slaves de l’Est connurent la plus fĂ©roce et la plus abjecte dictature de tous les temps : l’URSS, ridicule par ses prestations Ă©conomiques, mais dont l’impĂ©rialisme et l’exemple contaminant firent le malheur de prĂšs de deux milliards d’humains au XXe siĂšcle, occasionnant directement, en rĂ©gimes communistes, entre 100 et 120 millions de morts
 pas de quoi pavoiser !

L’ukase impĂ©rial du 30 octobre 1905 (calendrier grĂ©gorien) annonce l’élection au suffrage universel, Ă  trois catĂ©gories d’électeurs, d’une Douma consultative. Le mĂȘme jour, sont autorisĂ©s les partis politiques et sont octroyĂ©s les droits d’association et de rĂ©union. De Witte devient, en novembre, ministre prĂ©pondĂ©rant avec le titre, inĂ©dit en Russie, de Premier ministre. Il est rĂ©voquĂ© en mai 1906, lorsque le tsar dissout la premiĂšre Douma oĂč les dĂ©putĂ©s passent leur temps Ă  s’invectiver et Ă  rĂ©clamer « une Constitution calquĂ©e sur celle de la Grande-Bretagne »  un pays oĂč il n’y eut jamais de constitution Ă©crite, en dehors de la Magna Carta du XIIIe siĂšcle. Mais on ne peut exiger de dĂ©putĂ©s qu’ils connaissent l’histoire.

La Douma de 1907 sera aussi houleuse et connaĂźtra le mĂȘme sort, tandis que nombre de chefs communistes seront contraints Ă  l’exil au lieu d’ĂȘtre Ă©liminĂ©s : « LĂ©nine », « Staline », « Zinoviev » et « Trotski » seront les plus sanguinaires. La Douma Ă©lue en 1908, trĂšs bien prise en mains par l’excellent Premier ministre Piotr Stolypine, approuve les lois de ce grand rĂ©formateur sur la propriĂ©tĂ© paysanne, l’effort industriel et l’enseignement primaire obligatoire et gratuit (Alexandrov, 1968 ; Mourousy, 1992). C’est Stolypine qui calme le jeu diplomatique et militaire avec la Grande-Bretagne, qui stimule la colonisation des terres vierges de SibĂ©rie et du Turkestan (Riasanovsky, 2010-2). En 1914, grĂące aux lois et dĂ©crets de Stolypine, on constatera que 25 % des soldats sont alphabĂ©tisĂ©s (Liebman, 1967, dans un ouvrage de propagande marxiste).

Ce trĂšs grand ministre risque d’empĂȘcher, par ses rĂ©formes bĂ©nĂ©fiques au peuple, la rĂ©volution sanglante que mĂ©dite le bon « LĂ©nine », qui ordonne de l’assassiner. C’est fait le 14 septembre 1911 (toujours en calendrier grĂ©gorien), Ă  Kiev, par un social-rĂ©volutionnaire juif Dimitri Bogrov, fils d’un millionnaire en roubles (Goulevitch, 1931 ; Mourousy, 1992 ; Mahoney, 2008 ; Riasanovsky, 2010-2 confirment tous quatre une judĂ©itĂ© jugĂ©e contestable par Marc Ferro, 1990, sans argument valable). Le ministre agonise quelques jours, avant de mourir le 18 septembre des suites de son 8e attentat (Mahoney, 2008). S’ensuivent les pogroms ukrainiens, oĂč les « Centuries noires » tuent indistinctement des Juifs et des ArmĂ©niens (Mourousy, 1992). Stolypine, ministre d’exception, reprĂ©senta vĂ©ritablement la derniĂšre chance de la Russie tsariste. Les agents de la subversion sanglante ne s’y sont pas trompĂ©s.

La mort de Stolypine met fin aux rĂ©formes et renforce la germanophobie. Nicolas II laisse agir l’homme des financiers parisiens et de la City (Docherty, 2017) : Alexandre Iswolsky, le trĂšs vĂ©nal. La Douma Ă©lue en 1912 ne fait rien de notable, tandis que se multiplient les grĂšves politiques, fomentĂ©es par les bolcheviks (Riasanovsky, 2010-2).

Les annĂ©es 1912-1913 vont ĂȘtre la grande Ă©poque de l’influence française sur la vie politique russe. En outre, le tsar choie ses alliĂ©s danubiens : le ridicule roitelet montĂ©nĂ©grin est fait marĂ©chal russe en 1912, l’annĂ©e oĂč les Russes encouragent les Serbes et les Bulgares Ă  s’attaquer aux Turcs (Judet, 1925), tandis que les Britanniques poussent les Italiens Ă  envahir Rhodes et le DodĂ©canĂšse (Docherty, 2017), pour contrer l’influence russe au dĂ©bouchĂ© des DĂ©troits. Les agitateurs serbes sont armĂ©s, encouragĂ©s, financĂ©s par l’ambassadeur russe et les attachĂ©s militaires en poste Ă  Belgrade : l’attentat de Sarajevo, du 28 juin 1914, est une affaire russe.

Churchill, en lançant la trĂšs sanglante attaque des Dardanelles en 1915, voudra beaucoup moins raccourcir la durĂ©e de la guerre qu’empĂȘcher les Russes d’arriver les premiers en Mer de Marmara.

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