L’urbaniste Pierre Le Vigan vient de publier un livre intelligent, Ă©mouvant, formidablement documentĂ© et surtout trĂšs bien Ă©crit (les urbanistes ont souvent un beau style, comme d’ailleurs les mathĂ©maticiens). Ma passion pour la ville et l’urbanisme m’a rendue enchantĂ©e cette lecture. Dans mon Mitterrand le grand initiĂ©, j’avais beaucoup insistĂ© aprĂšs d’autres sur la ville et les travaux chez cet ancien prĂ©sident de la RĂ©publique française.

Tours urbaines

Tours urbaines

Le reste du temps, j’ai surtout dĂ©noncĂ© le monde moderne et sa laideur moderne, si Ă©minente depuis la Renaissance (Victor Hugo Ă©crase gĂ©nialement la Renaissance et son architecture au dĂ©but de Notre-Dame). Huysmans disait que nous dĂ©clinions depuis le XIIIe siĂšcle : comme il avait raison ! Et Lewis Mumford, bien citĂ© par Pierre Le Vigan, Ă©voque avec Ă©motion notre fantastique civilisation mĂ©diĂ©vale, celle de Sienne et de TolĂšde, et la compare aux « dĂ©tritus urbains » (Debord reprenant Mumford) qui recouvrent aujourd’hui la planĂšte, en Chine, en AmĂ©rique, en Arabie. C’est comme ça.

Laissons-lui la parole, ainsi qu’à ses maĂźtres et inspirateurs, notamment le surprenant fils Thorez : « Paul Thorez, l’un des fils du dirigeant communiste devenu travailleur social, Ă©crivait : “J’avais une fois de plus traversĂ© [
] l’agrĂ©gat de bric et de broc nommĂ© Ville Nouvelle oĂč je gagnais ma vie Ă  la perdre au jour le jour contre un peu d’argent. [
] C’était donc cela, prĂ©figurĂ© par la Ville Nouvelle, le troisiĂšme millĂ©naire en France : des blocs de bĂ©ton perdus dans des terrains vagues, de faux villages en Ă©lĂ©ments prĂ©fabriquĂ©s, les restes pathĂ©tiques de quelques hameaux centenaires, vestiges d’un Ăąge rĂ©volu – un espace glacĂ© oĂč l’on ne rencontrait Ăąme qui vive entre la migration automobile et ferroviaire du matin et le retour en rangs serrĂ©s, suivi d’un vĂ©ritable couvre-feu.

Étrange similitude avec l’avenir radieux, dĂ©jĂ  lisible Ă  l’intĂ©rieur du cercle de cent neuf kilomĂštres que dessine autour du Grand Moscou l’autoroute de ceinture. La mĂȘme combinaison de fausse campagne et de ville supposĂ©e, le mĂȘme ersatz donnĂ© pour du tissu urbain de premier choix, le mĂȘme uniforme. Aux Nouveaux Horizons de Saint-Quentin-en-Yvelines comme aux NovyĂ© TchĂ©riomouchki, “Les Nouveaux Sorbiers”, les planificateurs qui nous logent, nous vĂȘtent, nous transportent, nous nourrissent, creusaient un gouffre ouvert Ă  la nĂ©vrose, Ă  la haine du prochain, Ă  la dĂ©linquance juvĂ©nile” ».

Le Vigan cite ensuite Paul Chemetov, que je citais dans mon Mitterrand le grand initiĂ© (une certaine dimension des Grands Travaux fascinait, je le reconnais). Ici, c’est le crĂ©tinisme politique et l’arrogance moderniste qui sont humiliĂ©s ; Paul Chemetov remarque Ă  ce propos : « Soit le clichĂ© en vogue : la banlieue doit ĂȘtre transformĂ©e en ville. C’est un discours fou, qui nous ramĂšne dans une version recyclĂ©e de la dĂ©mesure productiviste dont nous sortons par ailleurs. C’est oublier tout simplement que la banlieue est beaucoup plus vaste que la ville-centre. On a mis dix siĂšcles pour faire Paris – et ce n’est pas fini. Croire qu’en deux septennats – j’allais dire deux mĂ©cĂ©nats – il est possible de rĂ©gler les problĂšmes de ces immensitĂ©s, c’est tromper les autres et soi-mĂȘme. Il faut prendre la mesure de ces espaces qui, depuis fort longtemps, ont Ă©tĂ© le ban de la ville, cette partie centrifugĂ©e qui permettait au cƓur d’expulser ce qui le dĂ©soccupait, ou ce qui l’occupait trop et qui lui donnait une marche, au sens ancien du terme, pour pouvoir fonctionner. »

Enfin Pierre Le Vigan note Ă  propos de ce monde muĂ© en Las Vegas ou en Disneyworld : « Elle l’est notamment au travers des grands magasins, qui consacrent Ă  la fois le triomphe de la consommation et celui de l’individualisme narcissique. Il se manifeste ainsi une rupture avec la Renaissance : la ville moderne ne se contente plus de se reprĂ©senter. Elle se donne en spectacle. À l’extrĂȘme, ce qui se profile est la “disneylandisation” de la ville et du monde ou encore une “lasvegasisation” de l’espace urbain. La modernitĂ© urbaine, dans ses premiers moments, a reprĂ©sentĂ© une transition dans laquelle coexistaient des aspects modernes et d’autres traditionnels. Ces aspects traditionnels ont durĂ© jusque dans les annĂ©es 1950. Il y a eu une longue pĂ©riode de recoupement, de dĂ©calage, qui a fait le charme mĂȘme des villes de nos parents et grands-parents. »

Le Vigan cite deux auteurs : Sylvie Brunel, La planÚte disneylandisée (éd. Sciences humaines, publiée en 2006) ; Elisabeth Pélegrin-Genel, Des souris dans un labyrinthe. Décrypter les ruses et manipulations de nos espaces quotidiens (La Découverte, 2010).

Le minotaure amĂ©ricain (utopie gnostique devenue dĂ©bile) n’a pas fini de nous perdre et de nous dĂ©vorer.

Enfin, il cite Renaud Camus, trĂšs bien inspirĂ© dans cette page : « Plus que de la laideur, Ă  mon avis, le XXe siĂšcle fut le siĂšcle de la camelote. Et rien n’en tĂ©moigne mieux que tous ces pavillons qui Ă©closent le long de toutes les routes et Ă  l’entrĂ©e de toutes les villes, petites ou grandes. Ce ne sont pas des maisons, ce sont des idĂ©es de maisons. Elles tĂ©moignent pour une civilisation qui ne croit plus Ă  elle-mĂȘme et qui sait qu’elle va mourir, puisqu’elles sont bĂąties pour ne pas durer, pour dĂ©pĂ©rir, au mieux pour ĂȘtre remplacĂ©es, comme les hommes et les femmes qui les habitent. Elles n’ont rien de ce que Bachelard pouvait cĂ©lĂ©brer dans sa poĂ©tique de la maison. Elles n’ont pas plus de fondement que de fondation. Rien dans la matiĂšre qui les constitue n’est tirĂ© de la terre qui les porte, elles ne sont extraites de rien, elles sont comme posĂ©es lĂ , tombĂ©es d’un ciel vide, sans accord avec le paysage, sans rĂ©sonance avec ses tonalitĂ©s, sans vibration sympathique dans l’air. »

C’est ça, le grand remplacement des Français a dĂ©jĂ  eu lieu ! Les Français de souche sont des idĂ©es de Français !

Sources

Pierre Le Vigan, MĂ©tamorphoses de la ville. De Romulus Ă  Le Corbusier, La Barque d’Or

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