Passionnant numĂ©ro que celui consacrĂ© au polar français par le magazine apĂ©riodique, Livr’Arbitres[1] dirigĂ© par les excellents et talentueux Xavier Eman et Patrick Wagner. AssurĂ©ment, cette nouvelle livraison d’une revue que l’on ne prĂ©sente plus tant elle s’est confortablement installĂ©e – gageons-le, pour trĂšs longtemps – dans le paysage littĂ©raire français, fera date.

Numéro 24 : automne 2017.

Numéro 24 : automne 2017.

Si tout n’est pas traitĂ©, en revanche, tout y est remarquablement traitĂ©. Certes, l’on pourrait regretter que Maurice Leblanc et son cĂ©lĂšbre ArsĂšne Lupin ou Gaston Leroux et son non moins mondialement trĂšs connu Rouletabille aient Ă©tĂ© laissĂ©s dans un oubli aussi inexpliquĂ© que surprenant. Mais l’on ne peut faire grief Ă  la direction Ă©ditoriale d’opĂ©rer des choix qui, par dĂ©finition, sont purement arbitraires et souffrent d’autant moins la critique que l’ambition de leur magnifique revue ne prĂ©tend nullement l’élever Ă  un encyclopĂ©disme rĂ©barbatif.

C’est ainsi que Francis Bergeron commence ce copieux dossier du « noir » français en brossant ce qu’il appelle « l’ñge d’or du roman policier » Ă  travers les trois collections mythiques qui ont prĂ©cisĂ©ment symbolisĂ© cet Ăąge d’or : « Fleuve Noir », « Le Masque » et la « SĂ©rie Noire ». Cette derniĂšre, dirigĂ©e par Marcel Duhamel[2] chez Gallimard, a comptĂ© parmi les signatures les plus prestigieuses du genre : Peter Cheyney[3], James Hadley Chase[4], Ed McBain, Horace McCoy, mais aussi des Français tels Albert Simonin[5], JosĂ© Giovanni auquel un article est consacrĂ© dans la revue et qui fut un des piliers de la « SĂ©rie Noire » avec des titres (quasiment tous couchĂ©s sur la pellicule) comme Le Trou, Le DeuxiĂšme souffle, Classe tout risque, La Scoumoune-L’excommuniĂ©. MĂȘme Peter Randa, plus familier du Fleuve, y signera quatre romans[6].

Le concurrent direct de la « SĂ©rie Noire » Ă©tait « Le Masque » spĂ©cialisĂ© dans le roman policier Ă  Ă©nigme dont l’auteur emblĂ©matique fut Agatha Christie mais qui accueillit quelques plumes francophones comme Stanislas-AndrĂ© Steeman (L’assassin habite au 21, Le dernier des six), Charles Exbrayat[7], Pierre Siniac (valeur sĂ»re de la SĂ©rie Noire mais qui gratifia Le Masque d’un brillant Aime le maudit).

Quant au « Fleuve Noir », difficile d’oublier ces livres de gare Ă  bon marchĂ© aux couvertures superbement illustrĂ©es par le Bordelais Michel Gourdon. Outre Peter Randa citĂ© plus haut qui y remplit les rayonnages de nombreux romans, on y trouve aussi FrĂ©dĂ©ric Dard (que l’on ne prĂ©sente plus), Paul Kenny (et sa divertissante sĂ©rie des Coplan) ou Jean Bruce (et son cĂ©lĂšbre OSS 117).

Mais, au-delĂ  de ces cĂ©lĂšbres maisons, restent tout de mĂȘme les auteurs qui n’ont pas peu contribuĂ© au rayonnement d’icelles et de bien d’autres. Ainsi, Ă  cĂŽtĂ© des illustres Simenon, LĂ©o Malet, Giovanni, Fajardie, Jonquet et autres Boileau-Narcejac, retrouve-t-on les incontournables ADG et Manchette, ci-devant « papes du nĂ©o-polar » selon la formule consacrĂ©e mais implacablement frappĂ©e d’obsolescence, le genre ayant du mal Ă  se renouveler de fond en comble depuis lors, le thriller le surpassant dĂ©sormais d’une bonne tĂȘte.

Telle est, en effet, l’impasse du polar français qui ne parle plus au lecteur parce qu’il ne dĂ©crit plus le rĂ©el, quitte Ă  le parer, pour les besoins de la cause, de quelques atours esthĂ©tiques et littĂ©raires de bon aloi. Le rĂ©cit fantastique Ă  la Da Vinci Code ou des auteurs commerciaux comme Harlan Coben, permettent Ă  un imaginaire hors-sol de baguenauder dans un espace-temps relevant bien souvent du jeu vidĂ©o pseudo-rĂ©aliste Ă  la Assassin Creed. Edgar Allan Poe et Arthur Conan Doyle (sans parler d’Ellery Queen) sont bel et bien morts et enterrĂ©s, les successeurs se faisant attendre


Le romancier Pierric Guittaut se dĂ©sole ainsi de voir que « les auteurs qui Ă©crivent les histoires et les journalistes qui les promotionnent sont dĂ©sormais totalement dĂ©connectĂ©s de la rĂ©alitĂ© du champ social criminel français. [
] Sont-ils restĂ©s suffisamment proches des couches populaires les plus modestes pour connaĂźtre la rĂ©alitĂ© du milieu criminel moderne et l’évoquer avec crĂ©dibilité ? Connaissent-ils les ressorts du terrorisme islamiste ? La rĂ©alitĂ© carcĂ©rale française, le simple langage de rue ? » La rĂ©ponse est Ă©videmment connue comme en atteste l’actualitĂ© Ă©ditoriale d’un genre essoufflĂ© et anĂ©miĂ© (en dĂ©pit de quelques talentueuses promesses comme Marie Vindy ou Thierry Marignac).

« Le problĂšme du polar français, ajoute-t-il avec une mordante luciditĂ©, est que dĂ©sormais, pour certains, Ă©voquer la simple rĂ©alitĂ© revient Ă  ‘‘faire le jeu du Front national’’ ». Sur la scĂšne de crime de l’intelligence, ces plumitifs niaiseux laissent traĂźner tellement d’indices qu’ils sont aisĂ©ment confondus et rapidement traduits aux assises de la crĂ©tinerie la plus crasse. Mais il manque parfois de bons magistrats pour les condamner Ă  la perpĂ©tuitĂ© d’un oubli dĂ©finitif et sans appel. Et les haches des bourreaux ne sont plus aussi affĂ»tĂ©es et tranchantes que jadis, Ă  telle enseigne, diagnostique derechef l’ami Guittaut, qu’« écrire un polar français authentique en 2017 reviendrait Ă  mettre en cause ou Ă  pointer du doigt l’ensemble du systĂšme politique et mĂ©diatique qui a permis l’élection d’un Emmanuel Macron par exemple, et Ă  dĂ©voiler au lecteur les ressorts Ă©conomiques qui se cachent derriĂšre ».

Bref, la feuille de route est toute tracée : on demande des polars métapolitiques et subversifs.

Notes

[1] Automne 2017, n°24.

2 Il considĂ©rait que ce que l’on trouvait dans sa collection Ă©tait « rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu’ils poursuivent. Le dĂ©tective sympathique ne rĂ©sout pas toujours le mystĂšre. Parfois il n’y a pas de mystĂšre. Et quelquefois mĂȘme, pas de dĂ©tective du tout. Mais alors ?… Alors il reste de l’action, de l’angoisse, de la violence — sous toutes ses formes et particuliĂšrement les plus honnies — du tabassage et du massacre » (Jean-NoĂ«l Mouret, 50 ans de SĂ©rie noire Gallimard 1945-1995, Brochure rĂ©alisĂ©e par la Fnac, 1995, p. 2.).

3 La MĂŽme vert-de-gris, Cet homme est dangereux, tous deux adaptĂ©s au cinĂ©ma avec Eddie Constantine en 1953, l’un rĂ©alisĂ© par Bernard Borderie, l’autre par Jean Sacha.

4 Au sein d’une production plĂ©thorique, on citera Traquenards, Eva ou encore Pas d’orchidĂ©es pour Miss Blandish, ce dernier portĂ© Ă  l’écran en 1971 par Robert Aldrich, Giovanni, Manchette, Randa, Siniac.

5 La fameuse trilogie du gangster Max le Menteur avec Touchez pas au grisbi, Le cave se rebiffe, Grisbi or not Grisbi devenu Les Tontons flingueurs au cinéma

6 Freudaines (1955), Une paire d’ailes au vestiaire (1955), Jusqu’au dernier (1956 ; l’annĂ©e suivante, le livre fera l’objet du film Ă©ponyme particuliĂšrement rĂ©ussi de Pierre Billon avec Paul Meurisse, Raymond Pellegrin et Jeanne Moreau), Dis-moi tue (1956).

7 Il y fit vivre son hĂ©roĂŻne l’Ecossaise ImogĂšne McCarthery avec, notamment, Ne vous fĂąchez pas, ImogĂšne !

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