Au cours des quarante derniĂšres annĂ©es, la RĂ©publique française fut souvent confrontĂ©e aux revendications, parfois violentes, de mouvements rĂ©gionalistes, autonomistes, voire indĂ©pendantistes, en Corse, au Pays Basque, en Bretagne sans oublier des contrĂ©es d’Outre-mer. La Catalogne du Nord, l’Occitanie, le Pays Nissart, la Savoie, l’Alsace connurent, eux aussi Ă  un degrĂ© moindre, des rĂ©clamations similaires. On ignore en revanche qu’il existe en Normandie un mouvement rĂ©gionaliste.

C’est l’histoire de ce rĂ©gionalisme peu connu qu’étudie Franck Buleux. Son travail sort au moment oĂč les rĂ©gions basse- et haute-normandes s’unissent pour former une seule entitĂ© rĂ©gionale : la Normandie. Cette unification constituait la raison d’ĂȘtre majeure du Mouvement Normand (MN).

FondĂ© le 29 septembre 1969 Ă  Lisieux par le dĂ©putĂ© gaulliste Pierre Godefroy, l’universitaire Didier Patte et l’écrivain Jean Mabire, il se nomme avant 1971, Mouvement de la Jeunesse de Normandie (MJN) et rassemble, d’une part, les militants anticommunistes de la FĂ©dĂ©ration des Ă©tudiants rouennais (FER) et, d’autre part, les notables pro gouvernementaux de l’URN (Union pour la rĂ©gion normande).

« Le MJN se veut, non pas l’interlocuteur des masses, mais celui des Ă©lus. Il ne se fixe pas des objectifs Ă©lectoraux, mais son rĂŽle est de convaincre les Ă©lus normands de la nĂ©cessitĂ©, historique comme Ă©conomique, d’unifier la Normandie » (p. 103).

 

La Normandie une et diverse

Son dynamisme en fait vite le promoteur d’une identitĂ© normande enchĂąssĂ©e dans plusieurs cercles d’appartenance culturelle et politique spĂ©cifiques.

« La Normandie, observe Franck Buleux, composĂ©e de fortes distinctions gĂ©ographiques naturelles (notamment par la diffĂ©rence des sols) estimĂ©es au nombre de vingt-sept pays (le pays d’Ouche, le pays de Caux, le pays d’Auge, le pays de Bray, la Hague, le Val de Saire, le Cotentin, l’Avranchin, le Mortanais, le Passais, le Bessin, le Bocage, le Houlme, la campagne ou plaine de Caen, la campagne ou plaine d’Alençon, le Lieuvin, le HiĂ©mois, le Thimerais, le Roumois, la Campagne du Neufbourg, la plaine de Saint-AndrĂ©, la Madrie, le Vexin, le Talou, l’Aliermont, le Petit Caux et le Perche) connaĂźt aussi une distinction linguistique » (p. 10).

S’ouvrant sur la Manche, la Normandie entre en rĂ©sonance certaine avec le monde anglo-saxon (qu’il serait plus juste de dire « anglo-normand » !) et la Scandinavie.

Franck Buleux s’intĂ©resse longuement Ă  la revue d’inspiration nordiciste Viking de Jean Mabire.

« FondĂ©e en mars 1949 et diffusĂ©e Ă  partir de cette mĂȘme date, y compris en kiosques dans l’ensemble des dĂ©partements normands et dans la Capitale, [elle] se qualifia comme « la revue des Pays Normands » ou les « Cahiers de la jeunesse des pays normands ». Elle va illustrer, tout au long de sa pagination et de son existence, cette identification de la terre normande Ă  son passĂ© scandinave. Cette revue [
] produisit un ensemble de 27 numĂ©ros entre mars 1949 et le printemps 1958 » (p. 44).

Contrairement Ă  quelques groupuscules indĂ©pendantistes loufoques briĂšvement mentionnĂ©s, le Mouvement Normand « rejettera, dĂšs son origine, toute volontĂ© sĂ©paratiste vis-Ă -vis de la France qui entraĂźnerait l’indĂ©pendance normande » (p. 117).

Il prĂ©fĂšre se dĂ©finir rĂ©gionaliste ET français. Il rĂ©clame par consĂ©quent une vĂ©ritable et profonde dĂ©centralisation. En effet, « au-delĂ  de la rĂ©unification, l’objectif concomitant du MN est la reconnaissance d’un rĂ©el « pouvoir rĂ©gional », ce qui le distingue d’autres mouvements de droite, souvent considĂ©rĂ©s comme proches. Ainsi, Didier Patte reprochera gĂ©nĂ©ralement Ă  la droite, ainsi qu’à l’extrĂȘme droite nationale, d’ĂȘtre certes, toutes deux, favorables Ă  la rĂ©unification, mais d’ĂȘtre beaucoup plus rĂ©ticentes Ă  la mise en place d’un pouvoir rĂ©gional, avec la dĂ©volution de certaines prĂ©rogatives au profit d’une assemblĂ©e normande » (p. 116).

 

Des actions plus culturelles que politiques

N’hĂ©sitant pas, le cas Ă©chĂ©ant, Ă  prĂ©senter des candidats aux Ă©lections, le Mouvement Normand investit en prioritĂ© la mĂ©tapolitique et l’influence auprĂšs des Ă©lus locaux. Sa dĂ©fense acharnĂ©e des intĂ©rĂȘts normands du Cotentin Ă  la vallĂ©e de la Seine, du littoral de la Manche Ă  la Suisse normande, contrarie rĂ©guliĂšrement les initiatives strictement localistes et presque Ă©goĂŻstes des maires, des conseils gĂ©nĂ©raux et des conseils rĂ©gionaux.

Afin de faire avancer ses idĂ©es qui ne se limitent pas Ă  la seule unification normande puisqu’il aborde en permanence les questions Ă©conomiques et d’amĂ©nagement du territoire, le Mouvement Normand dispose de deux pĂ©riodiques : L’UnitĂ© Normande Ă  tonalitĂ© politique et Culture Normande consacrĂ©e aux problĂšmes culturels.

Franck Buleux n’évoque en revanche pas le mĂ©dia sur Internet, TVNormanChannel (TVNC), lancĂ© en 2010. Son Ă©tude dĂ©montre finalement qu’en dĂ©pit du centralisme parisien multisĂ©culaire et malgrĂ© l’unicitĂ© uniformisatrice propre Ă  l’idĂ©ologie Ă©galitariste rĂ©publicaine, un rĂ©gionalisme enracinĂ© et consĂ©quent aide au maintien du caractĂšre pluraliste des nombreux terroirs qui façonnent cette « Europe en miniature », la France.

Franck Buleux, L’unitĂ© normande. RĂ©alitĂ© historique et incertitude politique, Paris, L’Harmattan, coll. « Connaissance des RĂ©gions », 2015, 261 p., 26,50 euros.

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