Actuellement professeur d’histoire dans des collĂšges libres, Pierre de Laubier est l’auteur de L’Aristoloche, journal instructif et satirique paraissant quand il veut, et il rĂ©dige les blogues Chronique de l’école privĂ©e
 de libertĂ© et L’Abominable histoire de France, ce dernier tirĂ© de ses chroniques radiophoniques surRadio LibertĂ©s oĂč il est un chroniqueur de l’émission SynthĂšse, animĂ©e par Roland HĂ©lie et Philippe Randa.

Quelle est votre position sur l’Europe ? Êtes-vous anti ou pro EuropĂ©en ? Dans ce dernier cas de figure, ĂȘtes-vous pour une Europe fĂ©dĂ©rale ou une Europe de la coopĂ©ration de nations souveraines, ou encore en avez-vous une autre conception ?

Je ne me pose pas en gĂ©opolitologue, je raisonne en simple particulier. Et je constate que l’État français n’a nul besoin de l’Europe pour me brimer du matin au soir et me prendre la moitiĂ© de mes revenus et de mes biens. Ce n’est pas l’Europe qui a transformĂ© nos Ă©coles en pĂ©taudiĂšres ou qui poursuit les crĂšches de NoĂ«l comme des symboles sĂ©ditieux. Je ne trouve donc pas que l’Union europĂ©enne est, pour les libertĂ©s individuelles ou collectives qui me tiennent Ă  cƓur, une menace pire que les États qui la composent. Cette organisation bureaucratique ignore certes les aspirations des citoyens. Ce qui en fait la copie conforme de la plupart des États dits nationaux (l’État jacobin français Ă©tant le pire de tous). On pourrait dire que les EuropĂ©ens (ou EuropĂ©istes) considĂšrent que l’Europe est l’échelon optimal du « bien commun », et que les nationaux (ou nationalistes) considĂšrent que c’est la nation. Or, je ne suis ni l’un ni l’autre. Les nations existent (sans forcĂ©ment coĂŻncider avec les États, loin de lĂ ), mais il y a aussi les pays, les provinces, les villes, les Ă©glises
 et aussi la famille, qui est l’échelon optimal de la subsidiaritĂ©, l’institution politique essentielle. Mais toute la vie politique a Ă©tĂ© absorbĂ©e par des parlements aux pouvoirs illimitĂ©s, au nom d’une conception de la dĂ©mocratie qui tend vers le totalitarisme. Que ces parlements soient nationaux ou internationaux m’importe peu : tous ceux qui briguent des siĂšges dans ces assemblĂ©es proposent une autre maniĂšre de rĂ©genter mon existence Ă  la place de ceux qui le font dĂ©jĂ . Aucun ne projette de me rendre ma libertĂ© ou mon argent. Si j’avais quelque chose Ă  proposer, ce serait l’Europe des familles. Elles ont des droits. Je fais remarquer Ă  ce propos que le vaste mouvement europĂ©en, pour ne pas dire mondial, en faveur du vrai mariage n’a Ă©tĂ© relayĂ© par aucun parti politique important. Cela donne Ă  rĂ©flĂ©chir.

Quelle que soit votre conviction, considĂ©rez-vous que rien n’arrĂȘtera dĂ©sormais la construction europĂ©enne sous sa forme actuelle ou sous une autre – que vous le dĂ©ploriez ou l’espĂ©riez – ou, au contraire, que son Ă©chec est prĂ©visible, voire mĂȘme inĂ©luctable ?

Il me semble que son Ă©chec est inĂ©luctable, et mĂȘme dĂ©jĂ  patent, parce qu’elle repose sur des bases absurdes. La monnaie unique, notamment, nous a conduits Ă  la ruine. Mais une organisation absurde et ruineuse peut durer trĂšs longtemps. Les peuples ne veulent plus de l’Europe, mais elle ne se laissera pas faire. Elle est d’ailleurs – tout comme les États – aux mains d’élites dont la premiĂšre caractĂ©ristique est de faire corps avec les administrations, et la seconde de penser que le gouvernement est la solution, alors qu’il est le problĂšme. Mais que voulez-vous ? Les dĂ©magogues ont convaincu les peuples de se dĂ©barrasser de leurs aristocrates : ils ont eu Ă  la place des technocrates dont la carriĂšre et l’enrichissement dĂ©pendent de l’extension du domaine de l’intervention publique : dĂ©sormais, un portefeuille ministĂ©riel ou une prĂ©sidence quelconque ne sont que les Ă©tapes ultimes d’une carriĂšre administrative rĂ©ussie. Ces gens ne dĂ©pendent de leurs mandants que par l’intermĂ©diaire de l’élection, ce qui est une blague. Ainsi, forts de cette « onction » du suffrage universel, ces technocrates sont enivrĂ©s d’un messianisme bureaucratique. Rien n’est prĂ©vu pour en sortir puisque, comme dans toute croyance religieuse, la seule alternative au paradis, c’est l’enfer. Au mieux, on en sortira donc par hasard. Au pire, par la guerre ou le chaos. Ou encore par l’extinction de la population, qui est en bonne voie.

Que pensez-vous du Grand marchĂ© transatlantique (GMT), cette zone de libre-Ă©change entre l’Europe et les États-Unis, actuellement en nĂ©gociation ?

Je ne suis pas du tout opposĂ© au libre-Ă©change des marchandises : l’ordinateur que j’utilise et les logiciels qui le font marcher (y compris ceux qui sont gratuits) viennent d’outre-Atlantique. Je ne crains nullement la puissance du capitalisme ni des multinationales qui fabriquent et vendent tant d’objets dont j’ai besoin. Ce que je crains, c’est la nullitĂ© des politiques – nationaux ou europĂ©ens – dans les nĂ©gociations avec les États-Unis. En effet, l’Union europĂ©enne est une administration, face Ă  un gouvernement qui dĂ©fend les intĂ©rĂȘts d’un peuple qui se reconnaĂźt comme nation, et qui n’est pas – ou moins – gangrenĂ© par le socialisme. Ce qu’on peut craindre aussi, comme en Europe mĂȘme, c’est que la libre circulation des marchandises ne soit, paradoxalement, l’occasion d’instaurer un dirigisme toujours plus grand, d’une part, et d’autre part d’introduire la libre circulation des personnes, considĂ©rĂ©es dĂšs lors comme Ă©changeables et interchangeables. Dans les deux cas, les malfaiteurs sont les politiques de tout poil, pas les hommes d’affaires.

L’avenir de l’Europe consiste-t-il à s’amarrer aux USA ou plutît à resserrer les liens avec la Russie ? Ou aucun des deux.

Je dirais plutĂŽt
 les deux ! On reproche aux AmĂ©ricains, qu’il est Ă  la mode de dĂ©tester, d’ĂȘtre « impĂ©rialistes ». Mais les Russes, qu’il est Ă  la mode d’aduler, le sont aussi ! Quant Ă  l’Europe, elle n’a cessĂ© de l’ĂȘtre que contrainte et forcĂ©e, et l’impĂ©rialisme colonial Ă©tait dĂ©pourvu Ă  la fois de tendresse et de justification morale. Je ne vois aucune raison de ne pas avoir des relations fructueuses – et circonspectes – avec ces deux grandes puissances : entre impĂ©rialistes, on doit pouvoir s’entendre !

Qu’est-ce que l’Europe signifie pour vous ? Un rĂȘve ? Un cauchemar ? Une nĂ©cessitĂ© gĂ©opolitique ? L’inĂ©vitable accomplissement d’un processus historique ? La garantie d’une paix durable pour le Vieux continent ? Ou rien du tout


L’Europe n’est pas notre avenir, elle est notre passĂ©. C’est un ensemble de pays dont l’unitĂ© – qui est profonde – dĂ©coule d’une latinitĂ© christianisĂ©e, avec une grande diversitĂ© hĂ©ritĂ©e, elle aussi, de l’histoire. Or, c’est le nationalisme qui a dĂ©truit cette unitĂ© et ruinĂ© l’Europe. Chercher Ă  crĂ©er un « sentiment national » Ă  l’échelle de l’Europe est donc une folie. N’importe quelle organisation politique qui permettrait aux peuples d’Europe, tels qu’ils ont existĂ© depuis des siĂšcles, de poursuivre leur existence, pourrait ĂȘtre bonne, sauf celle qui rĂȘve de faire de l’Europe un bloc. L’Europe Ă©tait une famille de peuples. Si on en fait un bloc, il sera fissurĂ©. De plus, aucune organisation ni aucune doctrine ne rendront aux peuples d’Europe le dĂ©sir d’exister. Or, l’Europe est en voie de disparition dĂ©mographique, culturelle et spirituelle. Mais son salut n’est pas entre les mains des politiques. Sainte ThĂ©rĂšse de Calcutta disait : « Vous voulez sauver le monde ? Rentrez chez vous et aimez votre famille. »

Je dirai pour ma part : « Vous voulez sauver l’Europe ? Mariez-vous, apprenez le latin Ă  vos enfants et allez Ă  la messe. »

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