La réversibilité
Refuser la flèche unidimensionnelle du temps est l’un des plus vieux rêves de l’humanité.
Depuis les paradoxes de l’Antiquité jusqu’aux récits de voyages temporels, l’homme cherche une faille dans cette marche forcée vers le futur.
Si la physique nous impose l’irréversibilité par l’usure et l’entropie, notre esprit conçoit la possibilité de faire demi-tour.
Pourtant, ce désir de réversibilité absolue se heurte à des murs logiques implacables, dont le célèbre paradoxe du grand-père est l’illustration la plus frappante. Entre le fantasme de réparer le passé et la rigueur des lois causales, la réversibilité du temps demeure l’utopie ultime : celle qui nous permettrait d’échapper à notre condition de mortels.
Bien avant la science-fiction, les Grecs questionnaient déjà la nature du temps et de l’espace. Zénon d’Elée (490-430 avant J-C) réfléchit sur le paradoxe d’Achille et de la tortue. En effet, si l’espace est divisible à l’infini, le mouvement (et donc le temps) serait une illusion. Pour lui, le mouvement et le passage du temps sont des illusions des sens qui contredisent la Raison.
Pour prouver que le « devenir » n’existe pas et que l’être est immuable, il a inventé des paradoxes qui fascinent encore les physiciens modernes.
Imaginons une flèche en plein vol, à chaque instant T, la flèche occupe un espace précis égal à sa propre taille. Si elle occupe un espace égal à elle-même, cela signifie qu’à cet instant précis, elle est au repos.
Puisque le temps est composé d’une série d’instants « présents », et que dans chaque instant la flèche est immobile, alors la flèche est immobile tout au long de son trajet.
Alors, si le mouvement est une illusion, la « flèche du temps » n’existe pas. Nous ne sommes pas portés vers l’avant ; nous sommes figés dans un éternel présent où le passé et le futur n’ont plus de distinction physique.
Dans de nombreuses philosophies antiques, le temps n’est pas une ligne mais un cycle, rendant le « retour » possible par nature. Friedrich Nietzsche (1844-1900) a repris cette idée avec son concept d’Éternel Retour : si le temps est infini et la matière finie, alors chaque combinaison de matière doit se répéter éternellement. Chaque point du cercle est à la fois le passé, le présent et l’avenir. L’instant est l’éternité.
Cette théorie vient illustrer l’utopie d’une réversibilité « accidentelle » avec l’incident de Versailles (le Petit Trianon). Cette histoire hante notre imaginaire. Le 10 août 1901, Charlotte Anne Moberly et Eleanor Jourdain, deux femmes d’esprit rationnel, disent avoir vécu l’impossible : une glissade temporelle les ramenant à la cour de Marie-Antoinette. Elles disent avoir vu une femme aux cheveux blonds, vêtue d’une robe d’été et d’un chapeau blanc, assise sur la pelouse en train de dessiner, des gardes en manteaux gris-vert et tricornes, un homme au visage marqué par la petite vérole, et un serviteur aux manières brusques, un kiosque chinois et un pont qui n’existaient plus en 1901, ainsi qu’une atmosphère pesante et figée, semblable à une tapisserie.
Ici, le retour dans le passé n’est pas une action volontaire ou technologique, mais une synchronicité. C’est l’idée que le passé ne disparaît pas, mais qu’il continue de « vibrer » sous la surface du présent.
La réversibilité parfaite reste une utopie, mais elle est le moteur de notre curiosité : nous cherchons dans les jardins de l’histoire la preuve que rien ne meurt tout à fait, et que le chemin du retour reste, quelque part, secrètement ouvert.
Cette aventure nous rappelle que notre soif de réversibilité naît d’un refus de la finitude. Si le passé peut ressurgir, alors l’irréversibilité n’est peut-être qu’une illusion d’optique.
Cette fois, la fiction nous permet de rejoindre l’histoire d’un explorateur du temps. « Le Voyageur imprudent » (1944) de René Barjavel (1911-1985) fait apparaître le célèbre paradoxe du grand-père.
Lorsque le personnage principal Saint-Menoux décide de voyager dans le passé pour connaître ses ascendants, il remonte à l’époque de la Révolution française et tente d’empêcher un accident mais finit par tuer accidentellement un homme. Cet homme se révèle être son propre ancêtre qui n’a pas encore eu d’enfant.
Le paradoxe éclate : si son ancêtre meurt avant d’avoir une descendance, Saint-Menoux ne peut pas naître. Mais s’il ne naît pas, il ne peut pas remonter le temps pour tuer son ancêtre. Le roman se termine sur une vision vertigineuse où le voyageur devient une sorte de fantôme, une anomalie coincée dans le néant. La solution la plus courante à ce paradoxe est l’introduction d’un multivers.
Contrairement au paradoxe du grand-père, où l’on détruit le futur ; avec le paradoxe de l’écrivain, le futur crée le passé, qui à son tour crée le futur.
Avec ce paradoxe, une information ou un objet est envoyé dans le passé. Il devient la source de lui-même. L’information existe, mais elle n’a jamais été créée. Un fan de Shakespeare voyage dans le temps avec un exemplaire des Œuvres complètes. Il arrive à l’époque de Shakespeare, mais découvre que l’auteur est un illettré, incapable d’écrire une ligne. Le fan recopie son livre et donne les manuscrits à Shakespeare qui les publie. Les siècles passent, le livre est réimprimé, le fan l’achète et repart dans le passé pour le donner à Shakespeare. La question reste insoluble : qui a écrit Hamlet ? Pas Shakespeare (il a recopié), pas le fan (il a acheté le livre). Ainsi l’œuvre semble être née du néant.
Comment rembobiner le film de nos vies ? On sait inverser l’état d’un atome (comme rembobiner une cassette) mais déplacer un être humain dans le temps demanderait de manipuler une quantité d’information et d’énergie qui dépasse nos capacités actuelles.
Revenir sur le passé est l’utopie de la « seconde chance » ? À savoir réparer l’irréparable : c’est-à-dire que la réversibilité serait une réponse au traumatisme ou au regret.
Mais si la réversibilité est une tentation, l’irréversibilité donne de la valeur à nos choix car si tout peut être annulé, plus rien n’a d’importance !
La réversibilité temporelle reste une frontière de l’esprit. Si Zénon tentait de prouver que le mouvement est impossible, et que les voyageurs du temps tentent de le défaire, nous restons soumis à cette flèche unique.
Cependant, cette lutte contre le temps n’est pas vaine : elle est le moteur de la création artistique et scientifique. Nous ne pouvons pas physiquement revenir en arrière, mais par la mémoire et l’imagination, nous rendons le passé éternellement présent.
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