De la relique au matériau : la chair comme ultime empreinte de l’art
(article écrit sans recours à l’Intelligence artificielle)
Depuis les premiers cultes des saints jusqu’aux pratiques les plus radicales de la création contemporaine, le corps humain ne cesse d’hésiter entre le statut de temple sacré et celui de simple matériau.
Dans la tradition spirituelle, le corps du martyr transfigure la chair : la blessure, le sang versé et la dépouille cessent d’être des signes de déchéance pour devenir les supports de la grâce. La relique fonctionne alors selon la doctrine de la présence réelle – le pouvoir spirituel réside tout entier dans le moindre fragment d’os ou de tissu.
En s’appropriant la matière biologique, l’empreinte corporelle ou les restes anatomiques, les artistes ont réactivé cette alchimie de la sanctification. Qu’il s’agisse d’auto-sacralisation, de profanation involontaire ou de quête d’immortalité, la chair se fait le vecteur d’une présence éternelle.
Dans le culte religieux, le martyr offre son corps en sacrifice pour sceller une vérité supérieure. Plusieurs artistes contemporains rejouent ce processus en engageant leur propre physiologie comme médium exclusif.
Vincent Castiglia pousse la logique de la relique à son paroxysme en peignant uniquement avec son propre sang prélevé à la seringue. Par une maîtrise technique inspirée du lavis, ses figures écorchées constituent un micro-martyr consenti : l’acquéreur ne possède pas une simple image, mais un reliquaire contenant la matière biologique de peintre.
Marc Quinn avec sa célèbre série de sculptures « Sel », coule un moulage de sa propre tête en utilisant plusieurs litres de son propre sang congelé à moins 18 degrés Celsius, prélevé sur plusieurs années. L’œuvre, maintenue en vie artificielle par un système réfrigérant, est l’empreinte exacte de l’artiste – une relique sous dépendance technologique.
Tant qu’à Zhang Huan, figure majeure de l’art chinois, il utilise son corps comme réceptacle. Dans des performances comme « 65kg », il s’est suspendu au plafond d’une salle, laissant son sang couler goutte à goutte sur une plaque chauffante.
La théologie des reliques repose sur un paradoxe : élever ce qui devrait inspirer le dégoût au rang d’objet de vénération.
Piero Manzoni (1933-1963) pousse cette désacralisation jusqu’à l’ironie conceptuelle avec ses célèbres boîtes de « merda d’artista » (1961). En conservant et en vendant ses propres excréments à prix d’or, Manzoni parodie le culte de l’artiste-saint dont le moindre rejet biologique devient une relique inestimable pour le marché de l’art.
Encore plus anecdotique, Pablo Picasso (1881-1973) manipulait la déjection avec une fascination intime et magique. Dès 1938, il utilise les selles de sa fille Maya pour peindre la texture d’un plat d’oranges, fasciné par la vitalité primordiale du fluide. Avec la couleur jaune des selles de son enfant, il a peint « nature morte à la charlotte ». Picasso n’hésite pas à polir certains métaux de ses sculptures avec son urine. Cette appropriation s’accompagnait d’un comportement superstitieux, il conservait scrupuleusement ses rognures d’ongles et cheveux coupés sous enveloppe de peur qu’on ne s’empare de son énergie créatrice.
De même Andy Warhol (1928-1987) réinvente le geste pictural avec ses Oxidation Paintings (1977) . En urinant directement sur des toiles recouvertes de peinture au cuivre, l’acide urique provoque une réaction chimique métallisée.
L’histoire de l’art croise également le corps mort lorsqu’il quitte la sphère du sacré pour devenir matériau esthétique ou étude anatomique.
Martin Drolling (1752-1817) au XIX e siècle acquiert la matière issue de cœurs momifiés des rois de France profanes sous la Révolution pour élaborer le pigment brun de momie. Dans « intérieur d’une cuisine » (1815), le reste humain n’est pas utilisé par provocation, mais pour sa transparence picturale unique : la relique royale est sécularisée comme pur matériau.
Edward Burne-Jones (1833-1898), apprenant en 1881 que son tube de « mummy brown » contenait de véritables restes humains pulvérisés, le peintre préraphaélite est pris d’horreur. Alors qu’il travaille sur le « dernier sommeil d’Arthur à Avalon », il refuse d’intégrer la profanation des morts dans sa toile et organise un enterrement solennel du tube dans son jardin, rendant ainsi une sépulture symbolique au pigment.
L’anatomiste Gunther von Hagens (1945-2026) avec son exposition « Body Worlds » élève le cadavre au rang d’empreinte tridimensionnelle. Il fige des corps humains écorchés dans des poses dynamiques, à la frontière entre pédagogie scientifique, théâtre baroque et profanation commerciale.
Cette quête de la trace corporelle s’étend jusqu’aux objets intimes, aux croyances occultes et aux biotechnologies contemporaines.
Le Corbusier (1887-1965) a relié l’un de ses carnets de croquis avec la peau tannée de son chien « Pinceau ». L’objet devient un réceptacle tactile, une empreinte matérielle liée à l’affection et au souvenir de son chien.
Mais c’est avec Camille Flammarion (1842-1925) que notre étonnement s’intensifie. L’astronome, en effet, passionné de spiritisme possédait dans sa bibliothèque un exemplaire de son ouvrage « Terres du ciel » en peau humaine tannée (issue d’une épaule d’une admiratrice ayant souhaité lui léguer son empreinte, après sa mort).
C’est avec Diemut Strebe dans son projet « sugababe » (2014) que l’artiste allemande installée aux USA, reconstruit l’oreille coupée de Van Gogh à partir de cellules vivantes fournies par un descendant du peintre. Nourrie biologiquement dans un incubateur, cette oreille vivante recrée la relique la plus célèbre de l’histoire de l’art par le biais de la biotechnologie, fusionnant l’empreinte ADN et le mythe du martyr artistique.
Qu’il s’agisse d’un sacrifice sanguin, d’un pigment issu de cœurs oraux, d’une oxydation d’urine ou d’une oreille reconstruite en laboratoire, l’art ne cesse de rejouer le mystère du corps saint. En transformant le déchet le reste ou le fluide en œuvre pérenne, l’artiste réaffirme la puissance de l’empreinte : la victoire de la matière transfigurée sur la disparition de la chair.
Que dire de « Piss Christ » (1987) d’Andres Serrano qui a trempé un crucifix dans son urine ? Est -ce vraiment une véritable illumination ?
Illustration : Mains positives grotte Chauvet
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