(article écrit sans recours à l’Intelligence artificielle)
L’histoire de la sculpture animalière constitue l’un des chapitres les plus riches et vivants de l’art moderne et du XIXe siècle français. Des bronzes romantiques et rigoureux d’Antoine-Louis Barye (1795-1875) jusqu’aux formes épurées et modernes de François Pompon (1855-1933) le regard porté sur l’animal a profondément évolué.
Comment la matière inerte (le bronze, la pierre, le plâtre) parvient-elle à capturer le souffle, le mouvement et l’« âme » du vivant ?
Souvent considéré comme le père fondateur de la sculpture animalière moderne, Antoine-Louis Barye (1795-1875) révolutionne un genre qui était jusque-là relégué au second plan par l’Académie, jugé mineur face à la grande peinture d’histoire.
Formé à la fois aux Beaux-Arts et par l’observation minutieuse des bêtes sauvages au Jardin des Plantes de Paris, Barye traque la vérité anatomique. Il s’associe à des moments clés avec des artistes comme Eugène Delacroix (1798-1863) pour étudier les corps des fauves au moment même de leur mort.
Ses œuvres ne figent pas seulement l’animal ; elles mettent en scène la lutte implacable de la nature. Des pièces maîtresses comme “Tigre dévorant un gavial” (1831) ou “Lion au serpent”(1832) au Louvre traduisent une tension musculaire et une violence inouïe, empreintes du romantisme triomphant de l’époque. Porté par l’engouement de la bourgeoisie du Second Empire pour les petits bronzes d’art, Barye fonde sa propre fonderie et édite ses œuvres en plusieurs tailles, rendant ses créations accessibles à un vaste public.
Au tournant du XXe siècle, la sculpture animalière change radicalement de paradigme. On s’éloigne du réalisme descriptif et du détail anecdotique pour chercher l’essence de la forme. C’est ici que François Pompon (1855-1933) s’impose en maître absolu.
Longtemps employé comme praticien dans l’ombre d’Auguste Rodin (1840-1917) (dont il a sculpté et aidé à polir nombre de marbres), Pompon affine sa propre vision artistique au fil des décennies.
Présenté au Salon d’Automne, son immense “Ours blanc” provoque un choc esthétique. Les détails superflus sont effacés, les muscles lissés, les contours tendus. Pompon résume sa quête en une phrase : “C’est le mouvement qui détermine la forme”.
Désormais “l’ours blanc” se trouve au Musée d’Orsay. Ses oiseaux (Poule Cayenne, Tourterelle) se trouvent au Musée d’Orsay, mais également au Musée François-Pompon à Saulieu et au Musée des Beaux-Arts de Dijon et, ses panthères ou ses taureaux affichent des surfaces polies qui captent la lumière, annonçant le désign moderne et se liant étroitement aux recherches esthétiques de l’Art Déco.
L’élan amorcé par Pompon débouche dans les années 1930 sur une organisation collective animalière française, dont l’une des figures est Rembrandt Bugatti (1884-1916). Il est le frère du célèbre constructeur automobile.
Il saisit la grâce nerveuse et la mélancolie des fauves, des singes et des échassiers à travers des modelages pris sur le vif, marqués par une terre battue ou des bronzes aux patines somptueuses.
Plutôt que de suivre les cours académiques figés, il préfère l’observation directe du vivant. A Paris, puis à Anvers (où il s’installe durablement pour être près du zoo royal), Bugatti passe ses journées au plus près des bêtes. Il ne se contente pas de regarder : il parle aux gardiens, étudie les bêtes malades, observe la démarche chaloupée des éléphants, la grâce hautaine des marabouts et la tension nerveuse des grands fauves.
Sa technique est fulgurante. Il modèle ses sujets sur le vif, pétrissant l’argile avec une rapidité obsessionnelle pour capturer le mouvement juste, l’attitude psychologique, la solitude ou la fierté d’un animal captif. Ses bronzes se distinguent par des patines sublimes, souvent nuancées et une texture de surface vibrante qui semble conserver la trace de ses doigts.
Marqué par la Première Guerre mondiale, la fermeture des zoos, la pénurie de nourriture pour les animaux qu’il aimait tant et les horreurs qu’il voit en s’engageant brièvement comme brancardier de la Croix-Rouge, Rembrandt sombre dans une profonde dépression. Il met fin à ses jours à Paris en 1916, à l’âge de 31 ans, laissant derrière lui une œuvre aussi brève qu’immortelle.
Né à Bâle en Suisse, fils d’un grand industriel de la chimie ; Edouard-Marcel Sandoz (1881-1971) bénéficie d’une liberté financière totale qu’il mettra entièrement au service de son art. Contrairement à Bugatti qui cherche la vibration tragique ou la tension dramatique, Sandoz stylise, simplifie et introduit souvent une note d’humour ou de caricature. Ses chats se lovent en parfaites spirales géométriques, ses manchots s’alignent comme des quilles de bowling, et ses grenouilles ou ses chouettes affichent des expressions espiègles.
Le Musée des Beaux-Arts de Lausanne conserve les pièces majeures de l’artiste, à l’instar de son impressionnant « Chien danois » (1911, marbre). Lausanne entretient un lien privilégié avec son œuvre puisque Sandoz y a passé une partie de sa vie et y est décédé.
Grand passionné de zoologie, Sandoz ne sculptait pas seulement d’après nature : il étudiait la biologie des espèces. Il possédait chez lui une véritable petite ménagerie d’animaux vivants pour parfaire ses croquis anatomiques. Il vouait une passion absolue aux fennecs (petits renards du désert dotés de pavillons auriculaires démesurés). Il en possédait de réels spécimens qu’il gardait auprès de lui pour étudier leurs moindres attitudes.
Au terme de ce voyage au coeur du bestiaire de bronze et de pierre ; des scènes de chasse de Pierre-Jules Mène (1810-1879) qui excellait dans le réalisme charmant et précis de la vive rural -aux carnassiers tragiques de Antoine-Louis Barye, des fennecs fantasques d’Edouard-Marcel Sandoz à l’ours épuré de François Pompon, une ligne invisible relier tous ces artistes : la tentative de capturer l’impossible vie animale.
Mais c’est sans doute Constantin Brancusi (1876-1957) qui offre la plus belle porte de sortie à cette quête. En s’éloignant définitivement du réalisme anatomique pour sculpter non pas l’animal lui-même, mais l’élan pur et l’essence universelle du vol – à travers ses célèbres “Oiseaux dans l’espace” (1923) au Centre Pompidou –, il rappelle que la sculpture, qu’elle soit animalière ou moderne, ne cherche pas à imiter le vivant. Elle cherche, dans le silence de la matière, à lui redonner des ailes.
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Jill Manon Bordellay, Professeur de Philosophie, Docteur en Philosophie et en Littératures comparées et en Psychologie. Collaboratrice à l’Encyclopédie Universalis, différentes revues d’Art, de psychologie et des revues «Alternatives végétariennes» et «Droit animal éthique et sciences». Elle est l'auteur de plusieurs livres dont « Souffrance animale & responsabilité humaine », Dualpha, préface de Christian d’Andlau-Hombourg.