5 octobre 2017

Humeurs vagabondes

Par Jean-Pierre Brun

« Paris, Gare de Lyon, ciel bleu et gris d’un jour sans nom, c’est Paris, Paris couleur d’encre, au mois de septembre… »

C’est ce que nous susurrait l’élégant Jean-Claude Pascal au début des années soixante alors que notre société désenchantée glissait doucettement vers les paradis artificiels de mai 1968. Il est vrai que si les feuilles d’automne infusées peuvent avoir, après la surexcitation estivale bien connue, des vertus lénifiantes, elles favorisent souvent une humeur mélancolique. Et c’est justement parce que, comme le souligne le poète, un ciel variable plombe un jour indéfinissable, les humeurs de la grande famille européenne vagabondent au gré d’une brise déjà frisquette pour la saison.

Au lendemain d’élections fédérales pour le moins nuancées, d’une victoire étriquée et de la percée de l’AfD, Tante Angela, affiche une humeur chafouine que celle, tout à fait badine, de son neveu par alliance le fringant Emmanuel ne réussit pas à chasser. Elle devrait pourtant savoir que selon Pierre Dac, le plus grand politologue de son temps, « la bonne humeur est la fille aînée de la puissance tranquille ».

C’est une humeur dépressive qui mine pour sa part, le malheureux oncle Jean-Claude. Chaque matin, alors qu’un croissant islamique, une feta aigrie, ou un breakfast indigeste lui est servi en lieu et place d’un roboratif petit-déjeuner à la luxembourgeoise, il vérifie à ses dépens la validité du théorème de Chirac : « Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille. »

Et ce ne sont pas ces chipies de nièces, Theresa et Beata, qui lui administreraient un peu de bicarbonate de soude pour calmer ses aigreurs d’estomac. Notre très social et très chrétien tonton, ancien élève des Pères du Sacré-Cœur, devrait pourtant se souvenir que, selon le vénérable Marcel Jouhandeau, « la bonne humeur est le Paradis dont chacun dispose et qu’il peut distribuer à l’entour à l’infini ».

À Madrid, le placide Tio Martino est soudain victime de sautes d’humeur dont certaines pourraient être qualifiées de belliqueuses. N’expédie-t-il pas pour un « oui » pour un « non » la garde civile frictionner les oreilles de ses insupportables neveux catalans qui veulent n’en faire qu’à leur tête et s’imaginent quitter le domicile national pour aller courir la prétentaine et dilapider leur héritage, Dieu sait où. Il devrait toutefois se maîtriser si l’on en croit le philanthrope Eugène Marbeau : « La mauvaise humeur est le fait de la faiblesse qui se sent vaincue et qui renonce à lutter. »

Au Vatican même, il serait question pour le Vicaire du Christ d’humeurs peccantes (du latin peccare, faire un faux pas, commettre une faute). Non pas celles que diagnostiquaient naguère les médecins de Molière, mais celles soulignées par l’Aigle de Meaux, le grand Bossuet (Bénigne le bien prénommé) : « Ainsi dans cet étrange empressement de nous entre-communiquer nos folies, les âmes les plus innocentes […] recueillent le mal deçà et delà dans le monde […]. Elles y amassent aussi peu à peu, comme des humeurs peccantes, les erreurs qui offusquent notre intelligence. »

À bon entendeur, salut ! (En la circonstance il ne s’agit pas du salut du Saint Sacrement).

Nous ne pouvons passer sous silence l’humeur atrabilaire du cousin très fraîchement « marseillais », Jean-Luc le teigneux, qui n’arrive pas à tirer une croix sur le tour de cochon armoricain que lui a fait son cadet à la mode de Bretagne, le sournois petit Benoît, alors que sur la scène prestigieuse de « La Gaieté Présidentielle » il interprétait son tube « Je m’voyais déjà ». N’est-ce pas le même Eugène Marbeau qui affirme qu’« une blessure au cœur altère moins la bonne humeur qu’une blessure à l’amour-propre. »

Allons, chers membres de notre grande famille européenne, faites un effort et sachez que, le philosophe Henri-Frédéric Amiel dixit, « la mauvaise humeur a une propriété singulière : elle attire les petites misères comme l’aimant attire les aiguilles. Cercle vicieux : les contrariétés donnent de l’humeur, et l’humeur multiplie les contrariétés »

Henri-Frédéric Amiel.

Henri-Frédéric Amiel.

Facile à dire ! Je l’admets, mais je fais mienne la définition purgative donnée par le thaumaturge Jules Renard : « L’humoriste est un homme de bonne mauvaise humeur ». C’est sans doute la raison pour laquelle mon professeur de mathématiques, devant mes résultats catastrophiques qui néanmoins me laissaient impassible, avait décrété que, décidément, rien ne pouvait altérer mon inoxydable bonne humeur de cancre endurci. Dieu merci !

P.S. Cher Antoine Blondin, ne voyez surtout pas dans le pluriel pour le moins singulier du titre de ma chronique, une quelconque allusion à votre roman non moins aigre-doux.

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertés n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontés aussi dévouées soient elles… Sa promotion, son développement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nécessitent une équipe de collaborateurs compétents et disponibles et donc des ressources financières, même si EuroLibertés n’a pas de vocation commerciale… C’est pourquoi, je lance un appel à nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prêts à nous aider ; il faut dire qu’ils sont très sollicités par les medias institutionnels… et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertés et eux, c’est assez incompatible !… En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertés.