29 avril 2020

La longue carrière de Bernadotte et son fabuleux destin

Par Franck Abed

Franck Favier est agrégé, docteur en histoire, et professeur en classes préparatoires. Il a écrit une très intéressante biographie consacrée à Bernadotte, sous-titrée « Un maréchal d’empire sur le trône de Suède »  (Ellipses). Celle-ci est préfacée par Jean Tulard, éminent historien et spécialiste de Napoléon.

Dès les premières lignes, nous lisons une analyse particulièrement intéressante : « Le Mémorial de Sainte Hélène a distribué une fois pour toutes les bons et les mauvais rôles dans l’épopée napoléonienne. Les pages datées du 7 août 1816 ont rangé Bernadotte parmi les traîtres, nombreux et au demeurant de qualité, à commencer par Talleyrand et Fouché ». D’une manière générale, Napoléon avait-il tort ou raison au sujet de cette fameuse traîtrise de Bernadotte ? L’auteur rappelle avec intérêt qu’« en France, les contemporains et les historiens furent le plus souvent sévères avec le maréchal. Pour eux, il est l’homme qui a trahi sa patrie par ambition, a porté les armes contre elle et a provoqué sa chute ».

Pour rendre justice à l’Histoire, Favier précise également le point suivant : « En Suède, sa patrie d’adoption, le portrait fut plus flatteur, qui fit du roi Charles-Jean le fondateur d’une période de stabilité et de paix pour le royaume. En Norvège, sa patrie d’annexion, les avis furent plus partagés, oscillant entre admiration pour la pacification et reproches sur le conservatisme royal. »

À l’aune de ces citations, tout le monde reconnaîtra que l’homme divise, mais surtout qu’il ne laisse pas indifférent. Disons aussi, pour être le plus objectif possible, qu’on ne devient pas général, ambassadeur, ministre de la Guerre, maréchal d’Empire et élu au trône de Suède sans posséder de véritables qualités humaines et intellectuelles…

Favier explique judicieusement qu’on « ne peut évoquer Bernadotte sans parler de Napoléon. Deux hommes, deux ambitions ; deux hommes que tout oppose : leurs origines, leurs formations, puis le refus de l’un de se laisser embrigader sous les ordres de l’autre ; une femme, Désirée, pour les lier, protégeant Bernadotte de sanctions normalement prévisibles ». Il ajoute aussi que « ces deux caractères, ces deux séducteurs, entameront une relation passion-haine qui ne trouvera son épilogue que dans la rupture, résultat inévitable de leurs maladresses mutuelles et de leurs affrontements ».

Bernadotte répugne à servir Napoléon et déplore l’évolution monarchique du régime. Napoléon, lui, n’entend pas avoir d’opposants politiques, ni même de grands officiers servant avec réserve ou exprimant publiquement des critiques à son endroit. Leur déchirure était en quelque sorte inévitable, sans parler des erreurs psychologiques commises par l’un et l’autre, que Favier analyse de manière pertinente. Elles éclaircissent les incompréhensions, les rancœurs et ce rendez-vous manqué entre deux individus à l’esprit supérieur.

Ainsi, pendant leur existence, Napoléon et Bernadotte s’affrontent, se méfient, s’observent mais s’estiment rarement à leurs réelles valeurs, car leurs anicroches finissent toujours par reprendre le dessus. Une fois relégué dans son île de l’Atlantique sud, l’empereur déchu estime que « dans son enivrement, Bernadotte sacrifia sa nouvelle patrie et l’ancienne, sa propre gloire, sa véritable puissance, la cause des peuples, le sort du monde»

Chacun sera libre de juger si l’amertume accompagne ou non cette pensée napoléonienne. De son côté, le roi de Suède se défend et « tentera de se justifier, multipliant les publications, les récits, les biographies grâce à un véritable bureau de propagande établi à Stockholm, Londres et Paris. Même après la mort des deux hommes, le combat continua jusqu’à nos jour. »

Pourtant, rien ne prédestine le petit Jean-Baptiste à devenir l’une des têtes couronnées de l’Europe, lui le rejeton d’une famille appartenant à la petite bourgeoisie de robe et établie à Pau depuis plusieurs générations : « les origines de la famille Bernadotte se perdent ainsi dans les traditions béarnaises. Le Béarn, pays fier, a marqué le caractère de Bernadotte. Il a aussi l’éloquence, la jactance, la malice du paysan béarnais mais aussi, le respect de la loi et la prudence ».

Tout au long de sa vie, cette prudence sera très souvent confondue ou assimilée à de la passivité…

Cependant, le militaire est véritablement aimé de ses hommes : il sait les comprendre, les écouter, les motiver et les rassurer lors de moments périlleux. Bernadotte n’exprime aucune peur quand il s’agit de monter au feu pour diriger ses bataillons sous la mitraille. Les amitiés nouées pendant la Révolution, au sein de l’armée comme avec des personnels des différents gouvernements révolutionnaires, lui seront dans une large mesure toujours fidèles.

Sous le Directoire et le Consulat, l’homme apparaît comme un véritable républicain, mais un républicain modéré que tout le monde ou presque voit d’un bon œil. En effet, pour les royalistes, il n’apparaît pas comme un républicain excessif ou enragé, les libéraux apprécient sa modération et son réel respect des institutions, et les républicains purs et durs voient en lui un homme qui a toujours combattu la royauté. De fait, nous ne sommes guère surpris de voir son nom ressortir presque à chaque fois que des complots se trament. Il semble être une solution de rechange efficace pour les nombreux camps politiques qui se disputent alors le Pouvoir.

En dépit de relations réellement compliquées avec Napoléon – mais faisant malgré tout partie de la famille élargie de l’Empereur – Bernadotte est quand même promu maréchal d’Empire en 1804 et nommé prince de Ponte-Corvo en 1806. Quelle ironie nous offre l’histoire pour un homme qui avait déclaré « la guerre au roi et aux tyrans ». Général jacobin connu et réputé, une légende tenace raconte qu’il se serait même fait tatouer sur la poitrine l’inscription « Mort aux rois ! ». Vraie ou fausse, cette anecdote démontre, si besoin, que Bernadotte ne passe nullement pour monarchiste ou royaliste. Pourtant, lors de la crise de succession qui secoue la Suède, les Suédois, comprendre le Riksdag, l’élisent comme prince royal de Suède au grand étonnement de ses contemporains français ou étrangers.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Napoléon, nonobstant le lourd passif entre les deux hommes, ne met pas son veto à la proposition suédoise. Il considère même que c’est un pied de nez à l’Angleterre de voir un Français sur le trône de Suède. Le grand homme espérait sûrement que Bernadotte, français par le sang reçu et par le sang versé, transformerait une fois roi son pays d’adoption en protectorat français…

Le choix de Napoléon de ne pas intervenir étonne encore les nombreux commentateurs de l’Histoire, car celui-ci savait que Bernadotte « s’était tenu volontairement à l’écart du coup d’État de Brumaire auquel il était hostile, qu’il avait trempé dans la conspiration dite des pots de beurre, étouffée par Fouché, qu’à Iéna son comportement a été douteux, qu’il avait irrité Napoléon à Wagram… »

On ne pouvait vraiment pas penser que c’était un homme fort et un soutien sans faille du régime impérial.

Autre paradoxe de l’histoire qui entre dans la vie de Bernadotte : une fois assis sur le trône de Suède, il convient de rappeler que la partie était loin d’être gagnée « car depuis 1815, sa position était remise en cause par la France de la Restauration, pour qui sa présence dans les cours régnantes d’Europe était une souillure. Cette inquiétude ne quitta jamais l’esprit de l’ancien soldat de la révolution, elle se transforma même en obsession tout au long du règne : il voulait non seulement être reconnu mais aussi installer définitivement sa propre dynastie. Lui, l’ancien conspirateur du Consulat, redoutait les complots de l’intérieur ou de l’extérieur. »

En définitive, Napoléon n’a sûrement guère apprécié de le voir appelé au trône de Suède par les Suédois, alors qu’il avait « imposé Joseph en Espagne, Louis en Hollande, Murat à Naples », sans parler de Jérôme devenu roi de Westphalie par la seule volonté impériale. Le parcours de Bernadotte et son évolution dans l’échelle sociale ne sont de fait pas « dépourvus d’ambiguïtés » : l’homme pose question, son parcours encore plus. Tulard écrit que « ce livre offre une vision objective du maréchal devenu monarque. Et qu’à toutes ces questions, le professeur Favier apporte des réponses documentées ». Le bilan de Bernadotte en tant que chef d’État se voit également étudié, et dans l’ensemble les historiens le jugent positif et bénéfique pour la Suède.

Favier nous permet de suivre pas à pas « la longue carrière de Bernadotte et son fabuleux destin, qui présentent en soi un intérêt quasi unique, celui d’un homme, simple soldat devenu roi et fondateur d’une dynastie toujours régnante aujourd’hui ».

Alors que les descendants des Bourbons ne règnent plus sur la France depuis presque deux cents ans, son héritier en ligne directe Charles XVI Gustave est aujourd’hui roi de Suède. N’est-ce pas la plus belle victoire de Bernadotte sur l’Histoire et les hommes ?

Bernadotte par Franck Favier (Ellipses).

Bernadotte par Franck Favier (Ellipses).

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