24 février 2018

La fin d’un règne lamentable

Par Bernard Plouvier

Pour résumer la situation de l’année cruciale 1914, l’on peut schématiquement considérer qu’en Russie, où 90 % de la population croupit dans la misère et l’alcoolisme, seuls comptent l’opinion d’une cour futile et arrogante, celle des militaires et des diplomates, ainsi que des gros industriels, pour une fois en accord sur les objectifs : venger la défaite humiliante de 1904-1905 infligée par les Japonais, forcer le libre accès aux Détroits pour lancer la Flotte russe de la Mer Noire en Méditerranée, enfin vassaliser les Slaves des États danubiens. L’ouvrier russe, quand il n’est pas abruti de vodka, ne s’intéresse qu’au chamboulement social, mais le moujik demeure fabuleusement chauvin et religieux. La cour espère utiliser la paysannerie, très largement majoritaire dans l’Empire, pour écraser les Germains, les Magyars et les Turcs, puis, à l’issue d’une guerre victorieuse, liquider l’agitation révolutionnaire.Le Petit Journal - Ncolas II

Les industriels et les négociants, qui travaillent essentiellement pour le marché intérieur, ont tout à gagner à l’explosion des affaires qu’entraînerait la guerre. Cette particularité russe a faussé l’appréciation de « Lénine » et de « Trotsky » sur le rôle du « grand capital » dans l’entrée en guerre.

Ce qui était vrai en Russie et en Grande-Bretagne, ne l’était que modérément en France et pas du tout dans le Reich ou dans l’Empire austro-hongrois, même si trois générations d’universitaires ont enseigné le contraire. Les uns pour obéir aux ukases des tsars rouges, les autres en suivant les mensonges de la propagande de guerre alliée. Pour faire payer des réparations par le Reich, il fallait impérativement que les dirigeants allemands de 1914 aient été les « responsables de la guerre ». C’est pour la seule Russie qu’est vérifié l’argument traditionnel de la stupide historiographie marxiste, celui d’une guerre extérieure devenue nécessaire pour calmer l’agitation intérieure.

Les buts de guerre territoriaux officiels des Russes, précisés le 13 septembre 1914 à l’ambassadeur Maurice Pollack-Paléologue par le ministre Sazonov et le 21 novembre 1914 par le tsar au même Français, sont limités à la Prusse-Orientale (pour mieux dominer en Baltique), la Galicie et la Bucovine (pour accéder aux Carpates). Les Russes veulent en outre créer une Pologne autonome (sous tutelle russe) agrandie de la Poznanie et de la Haute-Silésie, et une Arménie autonome (également sous tutelle russe), enfin, et surtout, le libre passage à travers les Détroits pour les navires russes de commerce et de guerre, la neutralisation de Constantinople, le partage de la Roumélie (la soi-disant « Turquie d’Europe ») entre la Russie et la Bulgarie, et le partage de l’Albanie entre Serbes et Grecs (Thoumin, 1960 ; Fejtö, 1993).

Mais des gros financiers sont tapis en embuscade et vont sortir griffes et crocs dès qu’une série de défaites aura démoralisé le peuple russe, d’autant qu’une propagande made in New York aura hurlé « à la trahison ». Felix Warburg et Jacob Schiff (de la banque Kuhn-Loeb and Cy.) ont envoyé un peu d’or au Goy Alexandre Kerensky, au printemps de 1917, pour assurer le renversement du régime tsariste, haï des Juifs de la planète (Rivera, 1994).

Mais, dès 1916, ces mécènes finançaient le marxiste Lev Bronstein, alias « Trotsky », à hauteur de 20 millions de dollars (soit 104 millions de francs-or, ce qui représente un pouvoir d’achat d’environ 332 millions d’euros). Schiff s’en est vanté dans la livraison du 5 juin 1916 du New York Times, où il rappelait aussi que, dès 1911, il voulait obtenir du Président William Taft la rupture des relations commerciales entre les USA et l’Empire russe.

Il aurait pu ajouter que la finance juive, associée à John Pierpont Morgan, lui-même en excellentes relations avec les Rothschild de Londres et de Paris (Ferguson, 1998-2) et à John D. Rockefeller, avait soutenu Thomas Woodrow Wilson aux élections de 1912 pour faire payer son double refus à Taft : celui de ne pas rompre avec l’Empire Russe et celui de repousser la création d’une banque centrale, possédée par les plus grands banquiers du pays (longue étude, fort bien documentée, in Rivera, 1994). Grâce à T. W. Wilson, l’on aura la FED et les Traités de la région parisienne de 1919-1920, soit tous les ingrédients du déclin durable de l’Europe.

Conclusion

La faiblesse criminelle de Louis XVI avait accouché de la Révolution française et des guerres subintrantes de 1792 à 1815. Celle de Nicolas II fut grosse de la plus immonde barbarie de l’histoire humaine. L’estimation des victimes de la barbarie marxiste, de 1917 à la fin des années 1980, varie beaucoup selon les auteurs, étant surtout fonction d’un certain snobisme universitaire, car, en certains pays dont la France, il est mal porté d’être antimarxiste.

L’on aboutit ainsi à une fourchette variant du simple au double : entre 100 et 210 millions de morts (Courtois et Col., 1997, pour l’estimation la plus basse ; Lina, 2002, pour la seconde, qui n’évoque même pas les tueries des satellites des deux grands pays communistes). Et nul être sensé ne tiendra compte de l’avis des négationnistes marxistes : aucune étude ne peut être fondée sur les archives des dictatures marxistes, où le caviardage fut une spécialité technique comme le fut le savant trucage des photographies.

Pour la défunte URSS, les estimations des morts imputables à la haine politique de 1917 à 1987 varient de 61,9 (Rummel, 1994, qui estime aux alentours de 21 millions le nombre de victimes de « la guerre d’Hitler ») à 150 millions d’êtres humains (Lina, 2002). Or, juste avant l’implosion de l’URSS, circulaient à Moscou deux statistiques des morts liées à la guerre civile, aux purges et à la IIe Guerre mondiale : celle de Sergeï Maksoudov faisait état de 54 millions pour les années 1918-1953 (dont 27, de 1941 à 1945) et celle d’Ivan Kourganov, pour la période 1918-1958, qui accusait 117 millions de morts, avec la même estimation pour les années de guerre germano-soviétique – soit 7 millions de soldats morts au combat ou des suites des blessures ou de maladie contractée au front et 20 millions de civils, dont le quart de morts au Goulag, ce qui était singulièrement le cas des PG soviétiques rapatriés des camps allemands (Kapuscinski, 1994).

En Chine communiste, l’estimation du nombre de sujets assassinés, de 1949 à 1987, pour cause politique (par famine, surmortalité des camps de travail ou exécution directe) varie d’une soixantaine (Lina, 2002) à 76,7 millions (Rummel, 1991). Et chacun sait que Mao fut d’abord et avant tout un fidèle admirateur de « Lénine » et « Staline », deux individus que Nicolas II aurait pu expédier prématurément vers un monde réputé meilleur, comme son père l’avait fait pour le frère aîné des Oulianov.

Face à la subversion, qu’elle soit marxiste ou mahométane, la faiblesse est un crime contre l’humanité.

Bibliographie

  1. Alexandrov : La fin des Romanov, d’après les précieuses cassettes de Sokolov, Alsatia, 1968

Raymond Aron : Plaidoyer pour une Europe décadente, Laffont, 1977

  1. Bompard : Mon ambassade en Russie (1903-1908), Plon, 1937
  2. Clark : Les somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Flammarion, 2013
  3. Cornu : Mes Républiques indiscrètes, Dullis éditeur, 1976
  4. Courtois et Col. : Le Livre Noir du communisme. Crimes, terreur et répression, Laffont, 1997
  5. Docherty, J. MacGregor : L’histoire occultée. Les origines secrètes de la Première Guerre Mondiale, Éditions Nouvelle Terre, Lopérec, 2017 (première édition, écossaise, de 2013)
  6. Fejtö (né Fischel) : Requiem pour un empire défunt. Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie, Seuil, 1993
  7. Ferguson : The house of Rothschild. The world’s banker, volume II : 1849-1999, Penguin Books, Londres, 1998 (pas d’erreur : le livre anticipe d’une année !)
  8. Ferro : Nicolas II, Payot, 1990
  9. M. Gaillard, A. Rowley : Histoire du continent européen. De 1850 à la fin du XXe siècle, Seuil, 1998
  10. de Goulevitch : Tsarisme et Révolution, Rédier, 1931
  11. de Grunwald : Société et civilisation russes au XIXesiècle, Seuil, 1975
  12. Kapuscinski : Imperium, Plon, 1994
  13. de Kovalevsky et Col. : La Russie à la fin du XIXesiècle, Dupont & Guillaumin, 1900
  14. Liebman : La révolution russe. Origines, étapes et signification de la victoire bolchevique, Gérard, Verviers, 1967
  15. Lina : Sous le signe du Scorpion, Éditions Omnia Veritas, 2002
  16. R. Lottman : La dynastie Rothschild, Seuil, 1995
  17. McMeekin : The russian origins of the First World War, Harvard University Press, Cambridge [Massachusetts], 2011
  18. J. Mahoney : Alexandre Soljenitsyne. En finir avec l’idéologie, Fayard, 2008
  19. Mende : Regards sur l’histoire de demain, Seuil, 1955
  20. Morin : Souvenirs d’un banquier français (1875-1947), Denoël, 1983
  21. Mourousy : Raspoutine, France-Empire, 1992
  22. Mousset : Histoire de Russie, Société d’éditions Françaises et internationales, 1945
  23. v. Riasanovsky, M. D. Steinberg : A history of Russia, volume II : Since 1855, Oxford University Press, New York, 2010
  24. A. Rivera : Final warning. A history of the New World Order, 1994 (en libre lecture sur le site The Unjust Media)
  25. J. Rummel : China’s bloody century, Transaction Publishers, New Brunswick [État du New Jersey], 1991
  26. J. Rummel : Death by government, Transaction Publishers, New Brunswick [État du New Jersey], 1994
  27. J. P. Taylor : La guerre des plans (1914. Les dernières heures de l’Ancien Monde), Éditions Rencontre, Lausanne, 1971
  28. Thoumin : La guerre de 1914-1918 racontée par ceux qui l’ont faite, Julliard, 1960
  29. Troyat : La vie quotidienne en Russie au temps du dernier tsar, Hachette, 1959
  30. Yergin : The prize. The epic quest for oil, money and power, Pockett Books, Londres, 1993