6 juin 2016

Allemagne-Turquie : « Je t’aime, moi non plus »

Par Philippe Randa

 

Le chef de la diplomatie allemande a beau marteler que les députés allemands ont voté « en toute indépendance » leur reconnaissance du génocide arménien par la Turquie il y a un siècle, cette dernière n’entend évidemment pas laisser passer un tel affront ; la réponse du berger à la bergère ne s’est pas fait attendre : « D’abord, vous brûlez des juifs dans des fours et ensuite vous venez accuser le peuple turc de cette calomnie de génocide », a déclaré le ministre de la Justice turc Bekir Bozdag (cité par le quotidien Milliyet).

Encore et toujours le passé nazi de l’Allemagne qui lui colle aux fesses, pire qu’un sparadrap aux doigts du Capitaine Haddock.

Après l’ouverture de ses frontières aux migrants l’année dernière, Angela Merkel a-t-elle tenté, à nouveau, de le faire oublier par cette initiative parlementaire, car qui pourrait un instant imaginer qu’elle n’a pas été à la manœuvre de ce vote « historique » dont la résolution ne peut, effectivement, que « sérieusement affecter les liens turco-allemands », comme a immédiatement réagi le président turc Erdogan, sitôt le vote acquis.

Rappelons qu’il y a dix ans, en 2006, la France avait déclenché les mêmes passions en faisant voter une loi pour sanctionner ceux qui auraient la vilaine idée de douter du génocide arménien par les Ottomans (1) !

Le président de l’époque, Jacques Chirac, toujours grand donneur de leçons devant l’Éternel et du Prophète à l’occasion, avait ramené le sujet sur la table après sa visite en Arménie : « Tout pays se grandit en reconnaissant ses drames et ses erreurs », avait-il dit.

On veut bien le croire. On veut bien croire aussi dans la réalité de ce génocide qu’à part les Turcs, un peu coincés, voire même franchement butés sur le sujet, personne ne songe à nier, sinon peut-être en ce qui concerne son ampleur réelle, tout comme pour d’autres sanglants drames de l’Histoire…

Mais que peut bien gagner un pays à remuer ainsi la fange d’un passé qui n’est pas le sien ? Pour certains, la cause est entendue : il y a environ 500 000 Français d’origine arménienne en France et, en 2006, ce n’était pas rien à quelque mois alors d’une élection présidentielle… Mais en Allemagne, ils sont à peine 42 000, pas de quoi envisager un très gros intérêt électoral, d’autant que les citoyens turcs y sont plus d’1 600 000 et plus de 2 500 000 d’origine turque (estimation en 2009)…

Alors quoi ? L’Allemagne d’aujourd’hui entend-elle seulement emboîter le pas à la France qui n’aime rien tant qu’à donner des leçons ?

La France, on le sait, subit son passé colonial ou l’attitude de certains Français durant la dernière guerre mondiale, ses innombrables guerres civiles (de l’Affaire Dreyfus à la Saint-Barthélemy en passant par La terreur révolutionnaire ou La Commune), son Ancien Régime fleurdelisé, j’en oublie et des pires encore, certains n’hésitant pas à dater sa responsabilité de l’époque glaciaire pour le moins… L’Allemagne, elle, subit à longueur de temps son passé hitlérien : serait-ce donc pour « faire passer ce passé qui ne veut pas passer » (comme chantait Léo Ferré), que toutes les occasions sont bonnes à tenter, comme semble s’en être persuadée l’actuelle chancelière de Berlin ?

Franchement, l’hécatombe arménienne, c’est bien du malheur, certes, seulement est-ce qu’elle nous interpelle vraiment ? Non ! Ni plus, ni moins que le massacre des Indiens d’Amérique ou celui des Biafrais africains, des enfants irakiens morts du blocus américain de leur pays à la fin du siècle dernier, des Hutus massacrés par les Tutsis (ou le contraire !), des musulmans bosniaques, et de toutes les autres tueries organisées dont la liste à travers l’histoire des peuples n’en finit pas de s’allonger…

Pourquoi en serait-il autrement, d’ailleurs ?

Le massacre des Vendéens, par exemple, nous empêche-t-il de dormir ? Et tous les guillotinés de la « sacro-sainte Révolution française » hantent-ils nos nuits ?

D’ici à ce qu’il prenne à l’idée des Turcs de le rappeler à notre grande patrie des droits de l’homme, comme ils n’ont pas manqué de le faire pour son passé à croix gammée à notre voisine d’outre-Rhin, puis, pourquoi pas ! de rappeler les cent millions de morts du communisme aux Russes, aux Chinois et à toutes les anciennes démocraties populaires !

Ne doutons pas que l’actuel Maître d’Ankara soit en train d’affûter les longs couteaux compassionnels de l’Histoire… Au cas où !

Note

(1) Le samedi 24 avril 1915, à Istanbul, capitale de l’empire ottoman, 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement. C’est le début d’un génocide, le premier du XXe siècle. Il va faire environ 1,2 million de victimes dans la population arménienne de l’empire turc (source : http://www.herodote.net/histoire04240.htm).