17 janvier 2017

La dernière traversée de l’État providence

Par Jean-Pierre Brun

La France est devenue un paquebot de croisière spécialisée dans le passager folâtre et contestataire. Plagiant Henri Rochefort, on peut affirmer qu’elle frise les soixante millions de sujets… sans compter les sujets de mécontentement. Mais ce constat, si solidement ancré, peut-il dès lors suffire à rassurer par la seule vertu du « Bof ! on en a connu d’autres ! »

Les vingt dernières années de navigation nationale, tous commandants confondus, se caractérisent par le recours permanent aux expédients et par le grignotage furtif de la cargaison. Bien sûr, en période de passation de commandement, il ne saurait être question (sous peine de mutinerie ?) de remettre en cause les grands équilibres sociaux. En conséquence de quoi…

En conséquence de quoi, s’il est établi, comme une fatalité, que l’équipage est frappé de langueur, non du fait d’un scorbut vicieux, mais du fait d’une anémie électorale endémique, la cure salvatrice n’est pas pour demain.

Le réaliste à sang froid, comme le serpent, étant en voie de disparition, notre chère vieille nef n’est presque exclusivement peuplée que de ravis inconséquents et de ronchons égrotants. Les premiers croient dur comme fer à l’établissement prochain d’un vent favorable né des dépressions créées par des décisions économiques plus ou moins courageuses et pertinentes que prendront puissances étrangères ou instances internationales. Les seconds, attentifs à l’ultime saute d’un vent funeste qui ne saurait tarder, râlent contre la mondialisation, l’Europe, la délocalisation, la bureaucratie, la centralisation, la régionalisation, le socialisme, le libéralisme, le capitalisme, le collectivisme… en un mot contre tout et son contraire.

Et pourtant ces deux populations ont un point commun majuscule qui, en y réfléchissant bien, les confond irrésistiblement : le salut ne peut venir que d’ailleurs ; les douloureuses et nécessaires remises en cause, la solidarité équitable et réaliste, c’est pour l’autre. « Aide-toi, le ciel t’aidera ! Connais pas… »

Sans remonter à la marine à voile, il faut bien admettre qu’aujourd’hui, dans nos eaux territoriales, les volontaires sont plus nombreux pour grimper dans les hamacs plutôt que dans la mâture, à la manœuvre. Un détail échappe pourtant à la majorité d’entre eux : les expédients et grignotage des réserves évoqués plus haut, ont trouvé leurs limites.

Mais enfin, pareil échouage était-il imprévisible ? Pourquoi un tel aveuglement des hommes de quart devant les écueils et les bancs de sable ? La situation délicate dans laquelle nous nous débattons n’est pas le fait d’une quelconque méconnaissance, mais bien d’un refus résolu de prendre au moment opportun les décisions qui s’imposaient, aussi pénibles fussent-elles.

« Hauts fonds, droit devant ! À 20 ans ! » : c’est ce qu’aurait pu crier la vigie Jean Fourastié, président d’une commission du Plan qui, en 1965, alertait dans son ouvrage Les 40 000 heures des pouvoirs publics dubitatifs quant à ses conclusions et à certains de ses postulats : les dépenses collectives sont celles qui augmentent plus vite que la moyenne, le plein coût des lois sociales est toujours largement différé, il n’existe aucun réservoir de richesses qui puisse être alimenté sans travail, les gros revenus ne pourront jamais couvrir les dépenses de la masse.

Concernant l’intégration future des jeunes classes dans la vie professionnelle, il soulignait que si le progrès technique est capable de réduire les inégalités dans le domaine économique, il est impuissant pour ce qui est des aptitudes scolaires du fait d’un élément durablement restrictif : « les aptitudes du cerveau humain. »

L’évolution des compétences technologiques aura de ce fait des conséquences dommageables sur la société si l’instruction publique refuse de tenir compte de cette réalité.

« Voies d’eau à bâbord ! Voies d’eau à tribord ! » : des dizaines d’années ont passé depuis que Fourastié a alerté les pouvoirs publics. La question de savoir si les timoniers qui ont successivement pris la barre de « L’État providence » en ont tenu compte, ne se pose même pas. Il suffit de se référer aux tableaux comparatifs de l’évolution des prix et des salaires, du coût de la politique de l’emploi, des dépenses générales de Sécurité sociale.

Concernant l’Enseignement, nul ne saurait contester que le problème posé a été saisi à bras-le-corps par des manchots. Ils ont accumulé les réformes en trompe-l’œil en prenant à l’endroit du corps enseignant les mêmes précautions qu’un déménageur hémiplégique devant un vase Ming rempli de nitroglycérine : « N’y touchons surtout pas ! »

Laissons parler Maurice T. Maschino, homme de gauche, qui dans son ouvrage L’école, usine à chômeurs, paru en 1974, souligne que ladite école ne développe plus les capacités propres à chaque enfant, mais qu’elle les écrase pour qu’elles correspondent à ses normes. Elle impose à tous le même moule mutilant, puis rejette « pour malfaçon » ceux qui ne s’y adaptent pas.

Péremptoire, il conclut : « De la maternelle à l’Université les apprentis Khmers rouges du quartier général poursuivent méthodiquement leur œuvre de déséducation nationale. »

Voies d’eau à bâbord ! Voies d’eau à tribord ! Pompez ! Pompez encore ! Pompez toujours !

« Les pompes ne fonctionnent plus ! SOS ! Nous coulons ! »

La coque racle et se déchire sur les hauts-fonds. Les flux sociaux ne sont plus maîtrisés. Ils s’engouffrent dans les cales. L’équipage attend les ordres. Le commandement, aboulique, alterne selon l’humeur, incantation et gesticulation. Chacun espère peut-être, secrètement, l’intervention, du mythique homme providentiel. Les passagers, inconscients, se pressent et se bousculent dans les salles à manger et les salons. Ils continuent à se goberger et à faire la fête en hurlant sur l’air des lampions : « Vous mettrez ça sur le compte de l’État ! » Admettront-ils enfin l’inaptitude de « l’État Providence » à conduire équipage, passagers et cargaison à bon port ?

Frédéric Bastiat dans les années 1840 le savait bien, lui qui affirmait déjà que l’État Providence, c’est la grande fiction par laquelle chacun peut vivre aux dépens de tout le monde.

Cet article a été écrit (et publié) en juin 1998.

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