29 avril 2019

Nietzsche ou l’éthique de la volonté

Par Aristide Leucate

Penseur extraordinaire – dans l’acception littérale de l’adjectif – que Friedrich Nietzsche qui compte véritablement comme le premier qui a tué Dieu[1], moins conceptuellement que dans sa dimension ecclésiale et paulinienne qui lui faisait horreur.

Friedrich Nietzsche.

Friedrich Nietzsche.

Sa « volonté de puissance » (Wille zur Macht) qui est, avant tout, une volonté de l’esprit, est le résultat de sa quête généalogique des fondements de la morale. Son ressentiment envers Socrate, accusé d’avoir, le premier, ouvert la brèche – dans laquelle s’engouffreront les chrétiens – du renoncement à l’héroïsme par la négation du sens tragique de l’existence, lui a fait tourner le dos à des monuments entiers de la philosophie occidentale (ou européenne).

À rebours de Malraux qui considérait que l’art est un anti-destin[2] –bien que la formule, mal comprise, soit bien plus nietzschéenne qu’il n’y paraît à première et rapide lecture[3] – Nietzsche estime que la vie doit s’accomplir comme une œuvre d’art, se sublimer en faisant voler en éclat les digues de la raison, cette dernière n’étant rien de plus qu’un marais asséché. L’art est riche de fécondes et infinies potentialités ; ce faisant, il réalise l’homme, le façonne, le transfigure, tout comme l’homme le réalise à sa façon jusqu’à atteindre idéalement un certain degré de perfection : « l’homme n’est plus artiste, il est devenu œuvre d’art : ce qui se révèle ici dans le tressaillement de l’ivresse, c’est, en vue de la suprême volupté et de l’apaisement de l’un originaire, la puissance artiste de la nature tout entière. »[4]

Évidemment, il n’y a guère de place pour le vulgaire (du latin « vulgaris », qui a trait à la « foule », au « commun », au « banal » à « l’ordinaire ») qui caractérise, en propre, les masses. Celles-ci s’évertuent à évacuer le tragique, à se replier dans l’inconfort apeuré – mais commode – d’une existence sans danger ni aspérités. Les faibles se refusent à la vie en se réfugiant dans un supra-monde tapissé de valeurs morales qui sont autant d’idoles à abattre à coups de marteau.

L’instinct de vie est premier, loin de toute vérité, de toute morale. Il est fondateur. Sans lui, pas de mort possible – dès lors, autant qu’elle soit sublime, couronnement d’une vie passée à n’en avoir jamais nourri d’effroi excessif.

Éternel défi que de l’affronter, lors même qu’elle finira par vaincre invariablement. L’instinct de vie est premier, dès la prime étincelle jusqu’à l’ultime consomption : « qu’est-ce que vivre ? – Vivre ?… c’est rejeter constamment loin de soi ce qui veut mourir. Vivre ?… c’est être cruel, c’est être impitoyable pour tout ce qui vieillit et s’affaiblit en nous, et même ailleurs. »[5]

La vie ne ment pas, seule la foi peut nous égarer et nous perdre enseigne Nietzsche[6]. Elle est cette trompeuse espérance qui oblitère la réalité et nous contraindrait, de ce fait (par sa force logique et mécanique), à se retrancher du monde sensible. Il convient donc de revenir aux origines de l’instinct de vie, l’appréhender dans sa pureté originelle et tâcher de comprendre pourquoi et comment cet instinct s’est progressivement avili au contact émollient de la raison, cherchant à justifier (domestiquer) la force brute des élans vitaux qui le commande.

Or, oublier la vie, revient à s’engeôler entre les murs désespérants du nihilisme. Une fois Dieu terrassé, que reste-t-il ? L’homme devenant prisonnier de sa propre solitude ne sait plus à quel saint (idole/valeur) se vouer, autre que lui-même. C’est l’avènement du « dernier homme ». Parce que ses devanciers l’ont perdu dans la contemplation artificielle des idoles pauliniennes, le « dernier homme » a perdu de vue les éternelles valeurs cosmogoniques.

L’homme sans fin n’est alors plus qu’un moyen, une « monade », une masse ; « voilà les hommes qui, avec leur ‘‘égalité devant Dieu’’, ont régné jusqu’à nos jours sur le destin de l’Europe, jusqu’à ce qu’enfin ils aient obtenu une espèce amoindrie, presque risible, un animal grégaire, quelque chose de bienveillant, de maladif et de médiocre, l’Européen d’aujourd’hui. »[7]

Il ne reste plus que la morale des esclaves, celle qui a été intériorisée et qui est au fondement de l’obéissance servile et qui n’espère l’extraction de son écœurante condition de « bovin » veule que par un salut eschatologique qu’ils ont fini par répudier, tant il leur est devenu odieux à force de se faire attendre.

Ci-gît l’(in)humaine facticité de l’existence à laquelle l’ermite de Sils-Maria propose de remédier par un dépassement à la fois ontologique et axiologique qui passerait, avant tout, par une héroïque acceptation de ce qui arrive. Nulle résignation, nonobstant, mais volonté de tendre vers son « devenir ». Affronter le monde est un impératif catégorique affranchi de toute considération morale dans la mesure où il implique d’unifier ce même monde en le ramenant sur Terre.

La dualité du monde (intelligible et sensible) serait mensongère car issue d’une autoconstruction intellectuelle visant à masquer le monde tel qu’il est : « j’appelle mensonge se refuser à voir certaines choses que l’on voit, se refuser à voir quelque chose comme on le voit. (…) Le mensonge le plus fréquent est celui qu’on se fait à soi-même » martèle le philosophe, à la manière d’un Charles Péguy dans L’Antéchrist[8]. Le mensonge apparaît comme une pulsion de mort au même titre que la morale éponyme et « contre-nature [9]» dont il se pare des atours morbides et vénéneux. Cette pulsion n’est donc pas « naturelle », aux antipodes de l’instinct vital. Nietzsche affirme donc que « nos pulsions sont réductibles à la volonté de puissance. La volonté de puissance est le fait ultime auquel nous puissions parvenir »[10].

Notes

[1] « Où est allé Dieu ? Je veux vous le dire ! Nous l’avons tué, – vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins », Le Gai Savoir, Gallimard, Paris, 1985 (trad. Alexandre Vialatte), III, 125.

[2] « Chacun des chefs d’œuvres est une purification du monde, mais leur leçon commune est celle de leur existence, et la victoire de chaque artiste sur sa servitude rejoint, dans un immense déploiement, celle de l’art sur le destin de l’humanité. L’art est un anti-destin. », Les Voix du Silence, Gallimard, Paris, 1951, p. 637.

[3] Dans son remarquable petit essai, Bruno Favrit notait que « les personnages de Malraux sont des Zarathoustra en puissance, soit en ce qu’ils cherchant à ‘‘transvaluer les valeurs’’ (le Garine des Conquérants), soit qu’ils montrent une volonté dans le surpassement de leur condition humaine (Magnin, dans L’Espoir. Dans Les Noyers de l’Altenburg, Malraux va jusqu’à faire jouer un rôle à Nietzsche (voir l’épisode du train effectuant un trajet entre Turin et Bâle, deux villes chères au père de Zarathoustra », Nietzsche, « Qui Suis-je ? », Pardès, Puiseaux, 2002, p.87.

[4] La Naissance de la tragédie, Gallimard, Paris, 1986 (trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy), 1er paragraphe.

[5] Le Gai Savoir, paragraphe 26.

[6] « La foi donne la béatitude : donc elle ment », L’Antéchrist, Garnier-Flammarion, Paris, 1996 (trad. Eric Blondel), paragraphe 50.

[7] Par-delà bien et mal, Aubiers, Paris 1978 (trad. Geneviève Bianquis).

[8] L’Antéchrist, précité,  paragraphe 55.

[9] Le Crépuscule des idoles, Hatier, Paris, 2001 (trad. Eric Blondel), paragraphes 1 et 2.

[10] Fragments posthumes (Automne 1884 – Automne 1885), Gallimard, Paris, 1982 (trad. Michel Haar et Marc de Launay), p. 40.

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