14 octobre 2026

Quand les animaux font dérailler la philosophie

Par Jill-Manon Bordellay

(article écrit sans recours à l’Intelligence artificielle)

Que se passe-t-il lorsque le philosophe quitte l’abstraction de son bureau pour croiser, à hauteur d’yeux, le regard d’un chien, d’un chat ou d’un cheval ?

Suivre un récit en sept anecdotes savoureuses où l’animal cesse d’être un concept pour devenir un maître de sagesse, un miroir dérangeant ou un scandale moral n’est pas la leçon la meilleure pour former un antispéciste ?

L’histoire de la philosophie animale commence par une provocation. À Athènes, au IVe siècle avant J-C. Diogène de Sinope (413-327 av J-C) fait le choix de vivre dans une jarre (ou un tonneau) et de se faire appeler « le chien » d’où le nom « cynique » et l’école cynique qui le caractérisent.

Loin d’être une insulte, c’est une profession de foi : le chien ne ment pas, ne s’embarrasse d’aucune convention sociale, aboie sur les hypocrites et vit dans l’immédiateté de la nature.

Quand Alexandre le Grand vient lui proposer d’accomplir son plus grand vœu, Diogène, allongé au soleil tel un chien profitant de la chaleur matinale, se contente de lui répondre : « Ôte-toi de mon soleil. »

L’animal n’est pas un être inférieur à dompter, mais le modèle d’une liberté radicale que l’homme civilisé a perdue.

En pleine Renaissance, alors que l’Europe s’enferme dans la présomption anthropocentrique. Michel de Montaigne (1533-1592) interrompt la rédaction de ses Essais pour observer l’animal qui partage son cabinet de travail.

Regardant son félin jouer, Montaigne pose la question la plus vertigineuse de la philosophie moderne : « Quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moy plus que je ne fais d’elle ? »

En une phrase, Montaigne accomplit un décentrement copernicien. L’homme n’est plus le seul sujet observateur du monde : il est lui-même observé et jugé par la bête.

René Descartes (1596-1650) est célèbre pour avoir théorisé la théorie de « l’animal-machine », réduisant le vivant non humain à un pur mécanisme d’horlogerie dénué de conscience. Pourtant, la vie privée du philosophe offre une contradiction émouvante.

En dépit de ses traités rigides, Descartes possédait un petit chien auquel il portait une affection immense. Son nom ? Monsieur Grat. Il l’emmenait lors de ses promenades et veillait sur lui avec un soin bien éloigné du détachement que supposerait la manipulation d’un simple automate.

Le paradoxe cartésien incarné : la théorie froide de ma science moderne vient se fracasser contre l’affection du quotidien.

Père de l’utilitarisme, Jeremy Bentham (1748-1832) est celui qui a formulé au XVIIIe siècle le basculement de l’éthique animale : « La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? ni peuvent-ils parler ? mais peuvent-ils souffrir ? »

Mais chez lui, le respect des bêtes est aussi une affaire d’humour et de tendresse.
Bentham vivait entouré de chats. L’un d’eux, particulièrement cher à son cœur, avait été baptisé Lamborn. À mesure que le félin prenait de l’âge et de la gravité, Bentham l’a facétieusement « anobli », le faisant passer au rang de Sir John Lamborn, puis plus tard de The Reverend Sir John Lamborn !

Accorder un titre de noblesse ou de vénérabilité à un chat, c’est ridiculiser les hiérarchies sociales humaines pour élever la dignité de la sensibilité animale.

Arthur Schopenhauer (1788-1860), le grand pessimiste de la philosophie allemande, éprouvait un dégoût profond pour la vanité humaine, mais une vénération absolue pour les animaux, en qu’il voyait l’expression pure et sans masque du « vouloir-vivre ».

Schopenhauer a passé les dernières années de sa vie accompagné d’un caniche qu’il appelait Atma (terme sanscrit signifiant « âme du monde »). Dans son quartier à Francfort, les enfants l’appelaient « le jeune Schopenhauer ». À sa mort, le philosophe s’assure par testament qu’une somme d’argent confortable soit prélevée sur sa succession pour garantir le bien-être et la pension de son caniche jusqu’à la fin de ses jours.

Préférer léguer son bien à un chien plutôt qu’à la société des hommes est le piquant ultime du misanthrope compassionnel.

En janvier 1889, à Turin Friedrich Nietzsche (1844-1900) – le prophète du Surhomme et le critique de la pitié chrétienne – va vivre l’événement tragique qui marque son basculement définitif dans la folie.

Sortant de son logement place Carlo Alberto, Nietzsche voit un cocher fouetter violemment un cheval d’attelage usé qui refuse d’avancer. Submergé par une déferlante d’empathie, le philosophe se jette au cou du cheval, enlace sa tête en pleurant à chaudes larmes, avant de s’effondrer au sol. Il ne retrouvera plus jamais sa raison.

Le défenseur de la force brute succombe à l’hyper-sensibilité face à la souffrance d’un muet. Le masque de la dureté philosophique vole en éclats dans un embrassement ultime avec la bête martyrisée.

Dans son texte fondamental L’animal que donc je suis (1997), le père de la déconstruction renouvelle la scène d’observation de Montaigne à la lumière de la psychanalyse et de l’époque contemporaine.

Jacques Derrida (1930-2004) raconte l’embarras très concret, la pudeur et la honte qu’il éprouve un matin, dans sa salle de bain, lorsqu’il se retrouve entièrement nu sous le regard de sa chatte.

Ce n’est pas l’homme qui observe la nature : c’est l’animal dont le regard me saisit dans ma vulnérabilité. Ce regard nous rappelle que nous sommes, nous aussi, des corps incarnés, vulnérables et dénudés.

Ces sept scènes ne sont pas de simples petits contes biographiques. Elles constituent une contre-histoire de la philosophie. Du tonneau de Diogène à la salle de bain de Derrida, l’animal joue le rôle d’un rappel à l’ordre : il vient constamment sauver le philosophe des pièges de l’abstraction et du mépris du vivant.

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