29 avril 2026

Quand les parfums défient le temps

Par Jill-Manon Bordellay

De tous les sens, l’odorat est sans doute le plus archaïque et le plus mystérieux. Capable de court-circuiter la raison pour toucher directement le cœur du système limbique, il agit comme un pont invisible entre le présent et les strates de notre passé.

Pourquoi un sillage d’un tabac hollandais (souvent de type Amsterdamer) possède une signature olfactive unique ou à l’opposé celui de la barbe à papa au goût de sucre brûlé de fête foraine peuvent-ils ressusciter une émotion que l’on croyait morte ?

Pour Arthur Schopenhauer (1788-1860), le monde est avant tout « Volonté ». Cette force aveugle et irrationnelle qui nous pousse à vivre s’incarne parfaitement dans l’odorat. Contrairement à la vue ou à l’ouïe, qui demandent une mise à distance et une analyse intellectuelle, l’odeur est une immersion brute.

Dans Le Monde comme Volonté et comme Représentation (Die Welt als Wille und Vorstellung) (1819), Schopenhauer suggère que les sens les plus « bas » (le goût et l’odorat) sont en réalité les plus proches de notre essence. C’est cette passivité absolue qui fait de l’odorat le sens de la mémoire : l’odeur ne sollicite pas notre intelligence, elle nous envahit. On ne « pense » pas une odeur, on est transporté par elle. « Chaque odeur a son sillage, sa signature dans la Volonté. »

Dans ses Réflexions sur l’esthétique et la perception, Schopenhauer suggère que les sens sont les instruments de notre survie, mais l’odorat possède une vérité plus profonde. Il est le sens de la nostalgie par excellence car il n’est pas soumis aux formes de la pensée logique. Une odeur ne se discute pas, elle s’éprouve. Elle est la manifestation immédiate de l’essence des choses, une intrusion de la Volonté dans notre conscience tranquille qui nous rappelle notre nature instinctive et nos souvenirs les plus organiques.

On ne peut évoquer le pouvoir des fragrances sans citer Le Parfum de Patrick Süskind. À travers Jean-Baptiste Grenouille, Süskind explore l’idée que celui qui maîtrise les odeurs maîtrise le cœur des hommes.

Grenouille n’a pas d’identité propre (il n’a pas d’odeur), ce qui fait de lui un observateur absolu du monde sensible. Pour lui, la mémoire n’est pas faite de mots ou d’images, mais d’une immense « odorathèque » intérieure.

Le roman illustre une vérité psychologique : l’odeur est l’âme des êtres et des lieux. En capturant l’essence des choses, Grenouille ne vole pas seulement leur parfum, il capture leur existence même. Le souvenir olfactif est une force de possession ; il est totalitaire et irréversible. Pour Grenouille, la beauté n’est pas visuelle, elle est olfactive. Il perçoit chez des jeunes filles (la jeune fille aux abricots, puis Laure Richis) un parfum qui est l’essence même de l’amour et de l’harmonie. Ce parfum est transitoire : celle de la jeunesse et s’il tue ces jeunes filles, il veut figer cet instant. Pour lui, la mort est le seul moyen d’arrêter le temps et de « récolter » l’odeur sans qu’elle soit altérée par le mouvement. C’est l’acte ultime du collectionneur : pour posséder la beauté absolue, il doit la transformer en un objet inerte et captif (le flacon de parfum).

Bien que  Marcel Proust (1871-1922) soit le passage obligé, il complète notre  tableau. L’épisode de la madeleine (qui est autant une affaire de goût que d’odeur) démontre que la mémoire volontaire – celle que nous sollicitons par un effort – est une mémoire morte. Seule la mémoire involontaire, déclenchée par une sensation fortuite, a le pouvoir de rendre le passé « réel ». L’odeur possède cette capacité unique de conserver, comme dans une fiole scellée, l’atmosphère complète d’un moment disparu.

« Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste (…) l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste » (À la recherche du temps perdu, Marcel Proust, Combray,1913).

Si l’odeur du tabac hollandais ou de la barbe à papa agissent comme une brèche, elle suspend notre action présente pour nous replonger dans la « durée » réelle selon Henri Bergson (1859-1941), contemporain de Proust, mais aussi son parent par alliance. Contrairement à une photo qui est une image fixe, l’odeur est une sensation qui se déploie dans le temps ; elle est, selon Bergson, une preuve que « tout le passé est là, pressé contre le présent » (Matière et Mémoire, 1896).

Pour le poète Federico Garcia Lorca (1898-1936), l’odeur est indissociable du paysage espagnol, une terre brûlée où les senteurs sont des forces tragiques ou érotiques.

Dans ses poèmes Romancero gitano (1928), les paysages sont saturés d’odeurs qui dictent le destin des personnages : le nard (odeur boisée, musquée) le romarin, la sueur des chevaux, l’odeur métallique des rivières la nuit, ce sont les odeurs des nuits d’Andalousie, des parfums qui « blessent la mémoire. »

La mémoire de Lorca est une « mémoire de sang » : on se souvient de ses racines à travers l’odeur de la terre humide ou des oliviers sous le soleil. Les senteurs lorquiennes sont souvent doubles. L’odeur du jasmin et celle de l’oranger évoquent à la fois l’amour et la mort. La mémoire olfactive est une blessure : se souvenir d’un paysage, c’est ressentir physiquement son absence à travers son parfum fantôme.

Mais si pour Friedrich Nietzsche (1844-1900), l’odorat est le sens de sagacité, dans Ecce Homo (1888), il écrit : « Mon génie est dans mes narines ». Contrairement à la vue, qui peut être trompée par les apparences, le « nez » ne ment pas sur la nature profonde des êtres. Nietzsche utilise la métaphore olfactive pour distinguer ce qui est sain de ce qui est « décadent ». La mémoire est critique : on se souvient d’une idée ou d’une époque par l’odeur nauséabonde ou parfumée) qu’elle dégage. Pour le philosophe, nier l’odeur est nier la vie. Pour Nietzsche, « avoir du nez » est la qualité suprême du philosophe. C’est être capable de détecter la « décadence » ou la « santé » d’une idée avant même qu’elle ne soit formulée. Le nez est l’organe chirurgical de la vérité.

Écrire sur le parfum, c’est accepter de parler de ce qui nous échappe. C’est reconnaître que notre histoire n’est pas qu’une suite de dates, mais une cartographie de sensations. Que ce soit à travers la philosophie du désir de Schopenhauer ou l’obsession narrative de Süskind, le parfum demeure un langage secret de la mémoire, celui qui continue de murmurer quand les images se sont effacées. Pour Bergson, le parfum est le fil d’Ariane de la durée pure. Il est cette brèche par laquelle le passé cesse d’être une archive pour redevenir une présence. À partir d’une infusion de thé, s’édifie alors un miracle métaphysique : la victoire de la sensation sur le néant.

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