Youssef Hindi est écrivain. Dernier ouvrage paru : Occident et Islam, sources et genÚse messianiques du sionisme.

 

RĂ©cemment les mĂ©dias occidentaux ont opĂ©rĂ© un tournant radical Ă  propos du wahhabisme. Ils en parlent ouvertement, alors que jusqu’ici ils faisaient silence sur cette doctrine. Cela signifie que les USA s’apprĂȘtent Ă  lĂącher l’Arabie Saoudite et le Qatar. Cela fait des mois que je dis publiquement que l’Arabie Saoudite va bientĂŽt imploser.

Le prĂ©sent texte est une clarification s’appuyant sur de solides et incontestables documents et faits historiques ; loin du storytelling saoudien. Il s’est imposĂ©e Ă  moi aprĂšs qu’un certain nombre de jeunes musulmans, ayant acquis une Ă©ducation religieuse et des certitudes sur YouTube, m’aient rĂ©clamĂ© des preuves quant Ă  ce que j’avançais Ă  propos de l’histoire et de la doctrine wahhabite, dont ils ignorent apparemment tout, s’accrochant Ă  la fable que les wahhabites leur racontent, Ă  savoir que Mohamed Ibn Abd al-Wahhab aurait revivifiĂ© la religion musulmane, qu’il aurait Ă©tĂ© un fondamentaliste ayant appelĂ© les musulmans Ă  revenir au vĂ©ritable Islam.

Je ne reviendrai pas ici sur l’alliance fondatrice entre Mohamed Ibn Abd al-Wahhab et la tribu des Saoud, les diffĂ©rentes phases d’expansion des wahhabo-saoudiens (du milieu du XVIIIe siĂšcle Ă  l’instauration du dernier royaume saoudite en 1932), les grands massacres qui les ont accompagnĂ©s [1] – qui ont servi de modĂšle Ă  l’ArmĂ©e syrienne libre (ASL), al-Nosra (al-QaĂŻda) et Daech
 –, le soutien que les wahhabo-saoudiens ont reçu des Britanniques, puis des Étasuniens, combinĂ© au sponsoring des pĂ©trodollars, dans le but de faire de la doctrine wahhabite la nouvelle orthodoxie de l’Islam. Sans oublier la façon dont les rĂ©formistes de l’Islam, les disciples de Mohamed Abduh, dont Rachid Ridha (le maĂźtre de Hassan al-Banna), ont au prĂ©alable promu et lĂ©gitimĂ©, avec l’argent des Saoud, le wahhabisme dans les pays arabes.

Tout ceci, je l’ai exposĂ© dans mon ouvrage Occident et Islam – Sources et genĂšse messianiques du sionisme, en replaçant dans une perspective historique, eschatologique et gĂ©opolitique, le rĂŽle du wahhabisme et du rĂ©formisme islamique, dont l’origine est, comme je l’ai expliquĂ©, messianique. Je me limiterai ici aux dĂ©buts du wahhabisme, Ă  sa doctrine et Ă  l’attitude des grands savants et muftis contemporains de Mohamed Ibn Abd al-Wahhab, afin de livrer un point de vue exclusivement islamique sur le wahhabisme.

Mohamed Ibn Abd al-Wahhab [2] (1703-1792) est issu d’une famille de savants ; son pĂšre, Abd al-Wahhab, Ă©tait un juge respectĂ© auprĂšs duquel il apprit les bases de la thĂ©ologie, mais avant qu’il ne termine le cursus, il quitte sa terre natale (le Nadjd) afin de trouver des maĂźtres auprĂšs desquels il pourrait Ă©tudier. Il se rend d’abord dans le Hedjaz (rĂ©gion de La Mecque et de MĂ©dine), revient chez lui avant de partir en Irak, Ă  Bassora (ville majoritairement chiite).

AprĂšs un sĂ©jour de quatre annĂ©es, vers 1727, il en est expulsĂ©, et retourne dans le Nadjd, dans la province de Huraymala, oĂč se trouve son pĂšre. Vers 1740, il rĂ©dige son plus cĂ©lĂšbre ouvrage : Le livre de l’unicitĂ© divine (qui fait seulement 50 pages), et dĂ©cide de prĂȘcher publiquement, mais son pĂšre l’en empĂȘche ; nous comprendrons par la suite pourquoi. Par ailleurs, la tradition voulait que le fils aĂźnĂ© du juge lui succĂšde, or, le pĂšre de Mohamed Ibn Abd al-Wahhab nomme Ă  sa place son frĂšre cadet, Suleyman, qui succĂšde donc au pĂšre au poste de juge. De fait, Mohamed Ibn Abd al-Wahhab est dĂ©savouĂ© par son pĂšre.

Si vous voulez comme Olivier Cromwell (1599-1658) ou Ibn Abd al-Wahhab, imposer une nouvelle idĂ©ologie pour subvertir une religion majoritaire et bien Ă©tablie, vous devez commencer par vous prĂ©senter comme Ă©tant un fondamentaliste – au sens du retour Ă  la puretĂ© originelle –, et dans le mĂȘme temps, pointer du doigt vos « coreligionnaires » comme Ă©tant dĂ©viants au regard des fondements de la religion dont vous prĂ©tendez ĂȘtre le revivificateur et le reprĂ©sentant.

C’est prĂ©cisĂ©ment ce qu’a fait Ibn Abd al-Wahhab. Dans son ouvrage, Le livre de l’unicitĂ© divine – pauvre du point de vue intellectuel et thĂ©ologique – il Ă©nonce des banalitĂ©s relatives Ă  l’unicitĂ© divine, dogme fondamental de la foi monothĂ©iste dont tout musulman d’hier et d’aujourd’hui est familier. Mais le but du livre d’Ibn Abd al-Wahhab n’était pas, comme il le prĂ©tendait, de rĂ©tablir les fondements de la foi que les musulmans auraient oubliĂ©s, mais plutĂŽt, les accuser d’ĂȘtre des « associateurs », des impies et des mĂ©crĂ©ants, avec pour objectif de leur imposer sa doctrine. Il accusera ouvertement les musulmans d’Arabie et des rĂ©gions avoisinantes d’ĂȘtre des paĂŻens, des adorateurs des saints et de leurs tombeaux.

DĂšs lors, en 1740, il commence Ă  envoyer des lettres Ă  ses partisans comme Ă  ses ennemis et aux musulmans dans leur gĂ©nĂ©ralitĂ©. Ces lettres, dont je livre ci-dessous un extrait, comportent des menaces Ă  peine voilĂ©es ainsi que l’ombre de l’excommunication (takfir) : « La croyance dominante en la saintetĂ© (il fait allusion aux saints que des musulmans vĂ©nĂ©raient) et en des choses semblables est de l’associationnisme. Si vous en ĂȘtes convaincus, vous devrez savoir aussi que ceux qui disent que nous ferions mieux de cesser d’accuser les gens d’impiĂ©tĂ© et de leur faire la guerre se trompent. Nous vous conseillons seulement de connaĂźtre et d’appliquer la religion de Dieu et de son ProphĂšte, si tant est que vous apparteniez Ă  la communautĂ© de Muhammad. » [3]

Dans ces quelques lignes, il accuse l’ensemble des musulmans d’associationnisme (shirk) et d’impiĂ©tĂ©, et les menaces de leur faire la guerre s’ils ne se soumettent pas Ă  lui. Or, le ProphĂšte Muhammad a dit (hadith notoire et authentique) : « Ma communautĂ© ne tombera jamais d’accord sur une erreur ». Par consĂ©quent, Mohamed Ibn Abd al-Wahhab, conformĂ©ment Ă  cet hadith, ne pouvait ĂȘtre dans la voie de la VĂ©ritĂ© et les musulmans dans l’erreur.

Le mouvement que l’on appelle aujourd’hui takfiri, vient prĂ©cisĂ©ment de cette doctrine de l’excommunication Ă©rigĂ©e par le BĂ©douin Ibn Abd al-Wahhab. Takfir signifie excommunier ; le mouvement takfiri excommunie toute personne qui ne partage pas les idĂ©es du wahhabisme, ce qui justifie d’aprĂšs eux l’exĂ©cution de « l’impie ». Une arme politique aussi cruelle qu’efficace.

Mais le ProphĂšte Muhammad a dĂ©clarĂ© au sujet de celui qui dit d’un musulman qu’il est mĂ©crĂ©ant : « Lorsqu’un musulman dit de son frĂšre qu’il est mĂ©crĂ©ant, l’un des deux l’est nĂ©cessairement. Si l’homme est tel qu’il l’a dĂ©crit, il sera traitĂ© comme tel, sinon l’accusation se retournera contre lui (celui qui l’a prononcĂ©e). » [4]

La combinaison de ces deux seuls hadiths du ProphĂšte suffirait pour conclure qu’Ibn Abd al-Wahhab Ă©tait un mĂ©crĂ©ant. Ce qui va dans le sens des avis de la totalitĂ© des savants de son Ă©poque qui se sont prononcĂ©s sur son cas (je vais y venir bientĂŽt).

Dans une de ses lettres, Ibn Abd al-Wahhab expose son systĂšme d’excommunication et dĂ©signe ceux qui sont visĂ©s par l’accusation d’impiĂ©tĂ©. D’une façon assez habile, mais sans aucune base thĂ©ologico-juridique, il Ă©largit le champ de l’excommunication Ă  tous ceux qui ne partagent pas son avis : « Celui qui connaĂźt l’unicitĂ© divine et n’agit pas en consĂ©quence est un infidĂšle, obstinĂ© comme le Pharaon ou Satan. Et celui qui innocente le coupable d’un tel acte, qu’il s’agisse des Anciens ou des impies de notre Ă©poque, est lui-mĂȘme un infidĂšle ! Ils sont tous coupables de la grande impiĂ©tĂ©, c’est-Ă -dire de l’associationnisme. » [5]

Ibn Abd al-Wahhab intĂšgre Ă  l’associationnisme toute une sĂ©rie d’actes qu’il juge impies et ne laisse aucune Ă©chappatoire au musulman « coupable », sinon celle de l’excommunication. Cette nouvelle doctrine, qui ne se fonde sur aucune science islamique, ne manque pas de choquer les savants contemporains Ă  Ibn Abd al-Wahhab.

Ce que les musulmans et les partisans du wahhabisme ignorent aujourd’hui, c’est que la totalitĂ© des grands savants de l’époque d’Ibn Abd al-Wahhab l’ont dĂ©savouĂ©, ne lui reconnaissant aucune qualification thĂ©ologique, et l’accusant d’ĂȘtre un innovateur, un Ă©garĂ©, un hypocrite, un athĂ©e, un rusĂ©, un manipulateur et un faux prophĂšte. [6]

Ces accusations extrĂȘmement graves venant de savants et de muftis d’Arabie, d’Irak et du YĂ©men, se sont faites, dans la plupart des cas, sans concertation, ce qui donne plus de valeur encore Ă  leur jugement (j’y reviendrai). Tous les savants qui l’ont rĂ©futĂ© l’ont dĂ©clarĂ© hĂ©rĂ©tique, lui ont dĂ©niĂ© le statut de savant moujtahid (habilitĂ© Ă  interprĂ©ter le Coran) et ont constatĂ© qu’il ne maĂźtrisait pas la douzaine des sciences religieuses. Les savants ne s’arrĂȘtĂšrent pas lĂ , ils rĂ©futent une Ă  une les thĂšses d’Ibn Abd al-Wahhab, dĂ©montrant ainsi qu’il est un hĂ©rĂ©tique et un inculte ignorant les fondements mĂȘmes de la thĂ©ologie [7].

Je commencerai par le propre frĂšre de Mohamed Ibn Abd al-Wahhab, Suleyman (qui Ă©tait magistrat Ă  Huraymala), et qui lui a Ă©crit ce qui suit, dans une lettre qu’il rĂ©digea vers 1753 et dont le titre est Les Foudres divines rĂ©futant le wahhabisme (c’est Ă  Suleyman Ibn Abd al-Wahhab que revient la paternitĂ© du nĂ©ologisme wahhabisme) : « Depuis huit ans plus personne n’est musulman sauf les contrĂ©es qui t’obĂ©issent
 Que Dieu nous garde tous de l’égarement ! » [8]

Suleyman apostrophe son frĂšre et lui pose cette question : « Quel est le nombre des piliers de l’Islam ? », Ă  quoi Mohamed rĂ©pond « cinq », alors Suleyman lui rĂ©torque : « Pourquoi alors ce sixiĂšme pilier sur l’impiĂ©tĂ© des musulmans ? » [9]

Entre 1740 et 1745, alors que la prĂ©dication de Mohamed Ibn Abd al-Wahhab dĂ©bute, le magistrat et mufti – le mufti a une autoritĂ© juridique, il est autorisĂ© Ă  Ă©mettre des avis juridiques (fatwas) – de Riyad, Suleyman ibn Suhaym (1717-1767), aprĂšs un Ă©change Ă©pistolaire avec Ibn Abd al-Wahhab, rĂ©dige une lettre adressĂ©e aux savants d’Arabie : « Je porte Ă  votre connaissance qu’un innovateur est apparu dans notre pays, un ignorant, un Ă©garĂ© qui Ă©gare, sans science, sans piĂ©té ; il a commis des mĂ©faits redoutables dont certains se sont dĂ©jĂ  propagĂ©s, et d’autres encore limitĂ©s Ă  notre contrĂ©e. Je veux justement en informer les ulĂ©mas (les savants), hĂ©ritiers des prophĂštes, afin qu’ils mettent un terme Ă  son Ă©garement et Ă  son ignorance. Il a dĂ©truit les tombes et brĂ»lĂ© des livres de priĂšres populaires ; il prĂ©tend que, s’il le pouvait, il dĂ©truirait la Pierre noire de la Kaaba ; il considĂšre que les gens depuis six cents ans sont dans l’ignorance
 Mais d’oĂč tire-t-il ce savoir ? En a-t-il reçu la rĂ©vĂ©lation ? Ou le diable le lui a-t-il soufflé ? Je vous en supplie ! Faites-le savoir aux pauvres gens qu’il a sĂ©duits par des artifices, et parez au plus pressĂ© avant qu’il ne soit trop tard ! » [10]

Dans la rĂ©gion de l’Ahsa, un savant nommĂ© Al-’Afaleq (mort en 1751) attaque Ibn Abd al-Wahhab dans une lettre s’appelant Les traditionalistes se moquent de celui qui prĂ©tend renouveler la religion. En 1745, le mĂȘme Al-’Afaleq rĂ©dige une rĂ©ponse au livre d’Ibn Abd al-Wahhab (Le livre de l’unicitĂ© divine) sur lequel il dit : « L’unicitĂ© divine est un credo Ă  propos duquel l’umma (la communautĂ© musulmane) est unanime (conformĂ©ment au hadith du ProphĂšte prĂ©citĂ©), sauf ce faux prophĂšte. » [11]

Un autre savant, al-Hudari, dans un libelle qu’il diffuse, Ă©crit : « Au sujet de la rĂ©futation de l’innovateur Ibn Abd al-Wahhab qui opĂšre en ce moment au Nadjd, persistant dans son Ă©garement et son obstination  » [12] VoilĂ  pour les rĂ©futations venues du Nadjd (rĂ©gion d’origine d’Ibn Abd al-Wahhab).

Suite Ă  cela, des rĂ©futations sont venues de savants du Hedjaz (rĂ©gion de La Mecque et de MĂ©dine), Ă  commencer par les maĂźtres qu’Ibn Abd al-Wahhab a eu durant sa scolaritĂ© Ă  La Mecque, M. Ibn Suleyman al-Kurdi et M. Ibn Hayet al- Sanad, qui le soupçonnent d’athĂ©isme. Al-Kurdi, dans une lettre qu’il envoie Ă  son ancien Ă©lĂšve, lui Ă©crit : « Eh ! Abd al-Wahhab, je te conseille de cesser de mĂ©dire des musulmans. Si quelqu’un croit en l’intercession et non en Dieu, prends la peine de lui prodiguer de bons conseils ; s’il persĂ©vĂšre, accuse-le d’impiĂ©tĂ© intuiti personae, mais tu n’as pas le droit d’accuser la grande masse des musulmans de laquelle tu t’es toi-mĂȘme exclu (toujours en conformitĂ© avec l’hadith du ProphĂšte). Dieu n’a-t-il pas dit : « Celui qui suivra un autre sentier que celui des croyants, nous le brĂ»lerons au feu de la gĂ©henne » (IV : 115) ? Mais comme on dit : « Le loup ne s’attaque qu’aux brebis Ă©garĂ©es ». » [13]

En 1743, les muftis issus des quatre Ă©coles de droit musulman sunnite (malikite, chafiite, hanafite et hanbalite) avalisent et commentent une rĂ©futation contre Ibn Abd al-Wahhab intitulĂ©e Le Livre de la prĂ©vention de l’égarement et de la rĂ©pression de l’ignorance, rĂ©digĂ©e par un savant Ă©gyptien rĂ©sidant Ă  La Mecque du nom de al-Tandatawi. [14]

En plus du YĂ©men [15], des rĂ©futations viennent d’Irak oĂč en 1776, le savant Ali ben Abdallah as-Suwadi Ă©crit Tabernacle qui Ă©claire la rĂ©futation du wahhabisme. Il conclut sa lettre ainsi, s’adressant Ă  Abd al-Wahhab : « Eh ! Lourdaud et diable obstinĂ©, si tu as compris ce qui prĂ©cĂšde, comment peux-tu accuser d’impiĂ©tĂ© celui qui atteste qu’il n’est de dieu que Dieu et que Muhammad est son ProphĂšte. » [16]

Quelques annĂ©es aprĂšs la mort d’Ibn Abd al-Wahhab (1792), son livre, Le livre de l’unicitĂ© divine, est lu par un conseil de savants Ă  Bagdad dont fait parti l’imam de la mosquĂ©e de Bagdad, Abd al-Khattib Affendi al-Rawi. Voici ce qui ressort de l’analyse du livre faite par ce conseil : « AprĂšs examen, le livre comprend des questions disparates d’inĂ©gale valeur. Son auteur est de ceux qui ne connaissent qu’une partie de la charia [17], qu’il n’a pas pris la peine d’approfondir ; il n’a pas eu de maĂźtre qui l’eĂ»t dirigĂ© sur le droit chemin, l’eĂ»t orientĂ© et lui eĂ»t appris les sciences nĂ©cessaires qui guident vers la voie juste. » [18]

Les attaques contre la doctrine d’Abd al-Wahhab, sa « pensĂ©e » et contre les wahhabites qui lui succĂ©deront, sont multiples et viennent de toutes parts ; essentiellement de savants sunnites – les savants chiites le rĂ©futent aussi, Ă  l’unisson avec les sunnites – alors mĂȘme que les wahhabites se rĂ©clament du sunnisme. Il est important de rappeler que l’opposition au wahhabisme – qui voue une haine viscĂ©rale au sunnisme autant qu’au chiisme – faisait l’objet d’un consensus entre les savants sunnites et chiites.

Nous n’avons ici rapportĂ© que quelques-unes des nombreuses rĂ©futations et des dĂ©nonciations dont la doctrine wahhabite a fait l’objet ; rĂ©futations qui se poursuivront Ă  travers les siĂšcles, et ce jusqu’à nos jours, Ă  l’exemple du Sheikh d’Al-Azhar (le centre intellectuel de l’Islam sunnite), Yusri al-Azhari, en 2012 [19].

PrĂšs d’un siĂšcle aprĂšs la mort d’Abd al-Wahhab, Ibn Girgis s’en prend aux wahhabites dans un texte qui s’appelle Le plus Dur Jihad (1887-1888) oĂč il exprime la position musulmane sunnite traditionnelle Ă  laquelle les wahhabites sont Ă©trangers, Ă  savoir que seuls les quatre fondateurs d’École du droit (Malik, Abu Hanifa, Chafii, Ibn Hanbal), hĂ©ritiers des prophĂštes, sont dotĂ©s de l’ijtihad (l’effort d’interprĂ©tation du Coran dont dĂ©coulent les rĂšgles du droit) absolu. Ils sont seuls dignes d’imitation leur rappelle-t-il. Or, ajoute-t-il, « En ces temps-ci, de prĂ©tendus savants s’improvisent en crĂ©ateurs d’École alors qu’ils sont les plus ignorants des hommes, obstinĂ©s, corrompus et polĂ©miques, des dĂ©ments qui mĂ©ritent l’emprisonnement et le chĂątiment perpĂ©tuel. » [20]

Nous conclurons cette sĂ©rie de rĂ©futations par la preuve (si ce n’était pas dĂ©jĂ  prouvĂ©) qu’Ibn Abd al-Wahhab n’était pas un vĂ©ritable savant, mais un imposteur. En 1883, Zayni Dahlan (1817-1886), le mufti de La Mecque, dresse un bilan des rĂ©ponses faites Ă  Ibn Abd al-Wahhab : « Au total, nombreux sont ceux qui l’ont rĂ©futĂ©, d’Orient et d’Occident ; ils appartiennent aux quatre Ă©coles, y compris la sienne, le hanbalisme ; ils lui ont posĂ© des questions Ă  la portĂ©e des dĂ©butants, auxquelles il n’a pas Ă©tĂ© en mesure de rĂ©pondre. » [21]

Nous venons de le voir, il y avait consensus (ijma’) entre les savants des quatre Ă©coles juridiques sunnites, du Nadjd, du Hedjaz, du YĂ©men et d’Irak au sujet de Mohamed Ibn Abd al-Wahhab et sa doctrine. Du point de vue du droit musulman, en thĂ©orie, il y a consensus sur un cas juridique, lorsque tous les moujtahid (savants capables d’interprĂ©ter le Coran) du monde musulman sont unanimes. [22]

Dans le cas du wahhabisme, il y avait accord entre un nombre prĂ©cis de moujtahid, mais prĂ©cisons qu’à cette Ă©poque, se sont prononcĂ©s les savants des rĂ©gions qui ont eu connaissance de l’existence d’Abd al-Wahhab et de sa secte. Au XIXe siĂšcle, les savants du Maghreb ont Ă  leur tour rĂ©futĂ© le wahhabisme. [23]

Toutefois, des oulamas (savants) pensent qu’il est impossible d’avoir un vĂ©ritable consensus, dans la mesure oĂč l’on ne peut connaĂźtre tous les moujtahid de la planĂšte ainsi que leur avis Ă  tous sur un cas juridique. Partant de lĂ , le fondateur de la quatriĂšme Ă©cole de droit musulman, Ahmad ibn Hanbal (780-855) a conclu que : « Celui qui prĂ©tend qu’il y a eu consensus ment. Il se peut que les spĂ©cialistes se soient contredits Ă  propos de la question sans le savoir et qu’il ne le sache pas. Il vaut mieux dire : Ă  ma connaissance, il n’y a pas eu de conflit d’opinions sur cette question. » [24]

En rĂ©alitĂ©, ce que l’on qualifie d’ijma’(consensus), Ă  l’exemple des jugements consensuels Ă©mis par les Compagnons du ProphĂšte, est un avis concertĂ© entre un groupe de personnes prĂ©sentes Ă  un moment donnĂ©, possĂ©dant le savoir et la compĂ©tence nĂ©cessaires pour juger du cas portĂ© devant elles. [25]

Historiquement, l’avis concertĂ© n’a existĂ© qu’à deux Ă©poques : celle des premiers califes et Compagnons du ProphĂšte (Abu Bakr, Omar, Othman et Ali) et au cours de quelques Califats omeyyades en Andalousie. En dehors de ces deux pĂ©riodes, chaque moujtahid rĂ©pondait aux cas juridiques qui lui Ă©taient soumis dans son pays et sa sociĂ©tĂ©. [26]

Il existe deux types de consensus [27] : Le consensus explicite (alijma’assarih) : tous les moujtahid d’une Ă©poque donnĂ©e expriment leur accord sur un avis juridique de maniĂšre explicite.

Le consensus implicite (aliijma’assoukouti) : une partie des moujtahid d’une Ă©poque s’exprime sur un cas juridique, tandis que le reste des moujtahid n’exprime aucun avis. Celui-ci a une valeur moindre, sauf pour les savants hanafites, car selon eux le silence d’un moujtahid sollicitĂ© ne peut exprimer que son accord. Au vu des Ă©lĂ©ments historiques et thĂ©ologico-juridiques prĂ©sentĂ©s, les jugements que les savants et muftis ont portĂ©s sur le wahhabisme, Ă  la fois individuels et concertĂ©s, sont des plus solides de l’histoire de l’Islam, concernant une secte. [28]

Comme l’a Ă©crit l’ancien juge du Caire, inspecteur des tribunaux et professeur Ă  la facultĂ© de droit du Caire, Abd al- Wahhab Khallaf (1888-1956) : « Le consensus sur un avis juridique devient une loi religieuse coercitive. Si le mĂȘme cas se prĂ©sente aux moujtahid des Ă©poques suivantes, ils doivent adopter le jugement prononcĂ© par leurs prĂ©dĂ©cesseurs et s’abstenir de tout nouvel effort de rĂ©flexion sur ledit cas. Ainsi, une loi religieuse rĂ©sultant de l’ijma’est dĂ©finitive, indiscutable et ne peut ĂȘtre ni contredite ni abrogĂ©e. » [29]

Nous attendons donc que les savants contemporains aient le courage d’adopter le jugement prononcĂ© par leurs prĂ©dĂ©cesseurs.

Notes

[1] Voir le dĂ©tail de ces massacres commis par les Saoud sous la conduite d’Ibn Abd-al Wahhab dans : Hamadi Redissi, Le pacte de Nadjd, ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam, Ă©ditions Seuil, 2007. Son enquĂȘte sur la naissance et l’expansion du wahhabisme, s’appuyant sur des documents originaux et des tĂ©moignages de l’époque, est la plus fouillĂ©e et la mieux documentĂ©e.

[2] La biographie d’Ibn Abd-al Wahhab dans : Hamadi Redissi, op. cit.

[3] Les Lettres personnelles de M. Ibn Abd al-Wahhab, Publications de l’UniversitĂ© de l’imam M. Ibn Saoud, Ryiad, s.d. (n°29), rapportĂ© par Hamadi Redissi, op. cit., p. 86.

[4] Selon Ibn Omar, rapportĂ© par Bukhari et Muslim, citĂ© notamment par Muhammad Nasir Ad-Din Al-Albani (qui est une des principales rĂ©fĂ©rences des wahhabites contemporains), dans son ouvrage Les jardins des Vertueux (Riyad As-Salihin), chapitre 15 : L’interdiction de dire de son frĂšre qu’il est mĂ©crĂ©ant.

[5] Lettres 26, in Ibn Ghannam, p. 250 et 439-440, rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., p. 127.

[6] Hamadi Redissi, op. cit., p. 136.

[7] Hamadi Redissi, op. cit., pp. 131-132.

[8] Lettre éditée à Bombay en 1889 ; une seconde édition date de 1923 et une autre de 1987 au Caire. Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., p. 98.

[9] Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., p. 248.

[10] Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., p. 99.

[11] Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., p. 100.

[12] Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., p. 100.

[13] Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., p. 101.

[14] Voir : Hamadi Redissi, op. cit., p. 101.

[15] Voir les réfutations yéménites du wahhabisme dans : Hamadi Redissi, Le pacte de Nadjd, pp. 105-108.

[16] Manuscrit 2156, BibliothÚque royale de Berlin. Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., p. 107.

[17] La charia, n’est pas, comme on aime Ă  le rĂ©pĂ©ter en Occident, la loi islamique rĂ©duite aux chĂątiments corporels. Charia signifie la voie ; Ă©tymologiquement, ce mot dĂ©signait la source d’eau oĂč s’abreuvaient les animaux dans le dĂ©sert, et par extension on appelait ainsi la voie qui menait Ă  la source d’eau. La charia est donc la voie qu’emprunte le croyant pour accĂ©der Ă  Dieu, qui est la source (l’eau Ă©tant la source de toute vie). La loi islamique constitue les limites de la voie (charia), limites sans lesquelles on ne peut se guider ni distinguer la voie droite du chemin tortueux. Toute route, par dĂ©finition, a des limites.

[18] Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., pp. 88-89.

[19] Voir le prĂȘche donnĂ© en 2012 par Yusri al-Azhari, durant lequel il rĂ©fute le wahhabisme :

https://www.youtube.com/watch?v=0zKEK-T9bAM https://www.youtube.com/watch?v=0zKEK-T9bAM

[20] Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., pp. 108-109.

[21] Zayni Dahlan dans son Durar (Les Perles, rédigé en 1883). Rapporté par Hamadi Redissi, op. cit., p. 97.

[22] Voir : Abd al-Wahhab Khallaf, ‘Ilm ousoĂ»l al-fiqh (Les fondements du droit musulman), 1942, rĂ©Ă©ditĂ© en 1997 et 2008, Ed. Al-Qalam, p. 68. Abd al-Wahhab Khallaf (1888-1956) fut juge auprĂšs des tribunaux d’Égypte, directeurs des mosquĂ©es au ministĂšre des fondations religieuses, inspecteur des tribunaux et professeur Ă  la facultĂ© de droit de l’universitĂ© du Caire.

[23] Hamadi Redissi et Asma Nouira, RĂ©futations maghrĂ©bines du wahhabisme au XIXe siĂšcle, Ă©d. Dar al-Tali’a, Beyrouth, 2008.

[24] Abd al-Wahhab Khallaf, Les fondements du droit musulman, p. 72.

[25] Abd al-Wahhab Khallaf, op. cit., p. 73.

[26] Abd al-Wahhab Khallaf, op. cit., p. 74.

[27] Voir le détail dans : Abd al-Wahhab Khallaf, op. cit., pp. 67-75.

[28] Voir l’opinion d’Ibn Rushd (1126-1198), le grand juriste du XII siùcle, sur l’origine et la nature du sectarisme, dans

son ouvrage Le discours décisif (fasl al-maqal).

[29] Abd al-Wahhab Khallaf, op. cit., p. 69.