Le monde postmoderne, celui d’aprĂšs la modernitĂ© occidentale finissante, entĂ©rine l’achĂšvement du cycle de l’État-nation europĂ©en (forme politique canonique de ladite modernitĂ©) commencĂ© par les traitĂ©s de Westphalie (1648).

En effet, avec la globalisation, Ă  l’Ɠuvre depuis la fin des annĂ©es 1980, il apparaĂźt de plus en plus clairement que la planĂšte est entrĂ©e dans un nouveau cycle politique, identifiĂ© par Robert Gilpin comme Ă©tant celui des hĂ©gĂ©monies.[1]

Ce cycle qui, en rĂ©alitĂ©, a commencĂ© en 1945 avec la victoire des États-Unis, premier État-continent efficacement structurĂ©, met en prĂ©sence, aujourd’hui, trois types d’hĂ©gĂ©monies (en fonction des facteurs dominants respectifs) : l’hĂ©gĂ©monie occidentale/amĂ©ricaine, l’hĂ©gĂ©monie chinoise et l’hĂ©gĂ©monisme musulman.

Les deux grandes hégémonies concurrentes

Dans la dĂ©finition de l’hĂ©gĂ©monie que retient Gilpin, la puissance Ă©tatique qui en est Ă  l’origine est un agrĂ©gat cumulatif dans lequel le facteur Ă©conomique voit sa contribution augmenter irrĂ©sistiblement (notamment au travers de ses groupes transnationaux).

À partir de lui, elle Ă©tend son influence dans le monde entier et elle s’ingĂ©nie Ă  crĂ©er des institutions internationales grĂące auxquelles la force du plus fort, c’est-Ă -dire la sienne, se transforme en droit (voir le FMI, l’OMC, et une kyrielle d’institutions rĂ©gionales relais). C’est ainsi que depuis 1945, et plus encore depuis l’effacement de l’Union soviĂ©tique, l’État-continent US, sĂ»r de sa suprĂ©matie militaire, a imposĂ© ses normes tant en ce qui concerne l’organisation et les rĂšgles de l’agir Ă©conomique, qu’en ce qu’il en va de la vie sociale et des changements sociĂ©taux. Mais depuis quelques dĂ©cennies, cette hĂ©gĂ©monie occidentale, qui recouvre toute l’Europe, jusqu’aux portes de la Russie, doit compter avec la prĂ©tention Ă  l’hĂ©gĂ©monie d’un autre État-continent, la Chine.

De fait, celle-ci inonde le monde de toutes ses productions, jusqu’à saturer tous les marchĂ©s, se rĂ©pand dans tous les continents (et ce n’est pas qu’une image quand on considĂšre la gĂ©ographie des diasporas chinoises), de l’Asie Ă  l’Europe, et de l’AmĂ©rique Ă  l’Afrique (oĂč elle met la main sur tout ce qu’elle peut), joue un rĂŽle de plus en plus important dans les institutions internationales, accumule les devises et entend accueillir bientĂŽt le nouveau marchĂ© de l’or !

Dans la mesure oĂč on ne sait pas encore de quel cĂŽtĂ© la balance va pencher, on est bien dans une phase de « transition hĂ©gĂ©monique » qui se joue, de part et d’autre du Pacifique, nouveau centre de l’arĂšne mondiale, entre les États-Unis et la Chine. Les EuropĂ©ens, eux, sont au balcon ! Mais ils sont Ă©galement les jouets de la compĂ©tition en cours. Ils subissent, sans rĂ©agir, les offensives commerciales et patrimoniales chinoises, et les Ă©touffantes et trĂšs intĂ©ressĂ©es attentions d’une puissance amĂ©ricaine sur la dĂ©fensive.

À ces deux acteurs hĂ©gĂ©moniques, tout compte fait classiques parce qu’ils mobilisent en prioritĂ© les moyens Ă©conomiques et les ressources militaires, bien qu’ils soient les premiers dans l’histoire, et la Chine autrement plus que les États-Unis, Ă  s’appuyer sur un potentiel dĂ©mographique considĂ©rable, s’agrĂšge maintenant l’aspiration Ă  l’hĂ©gĂ©monie de l’Islam.

L’hĂ©gĂ©monisme musulman

L’hĂ©gĂ©monisme musulman repose sur l’expansionnisme dĂ©mographique et le prosĂ©lytisme religieux avant tout, et sur la puissance financiĂšre de maniĂšre auxiliaire. NĂ©anmoins, il n’a pas de puissance chef de file, de centre directeur et Ă©metteur de la dimension des deux autres. Il est polycentrique et dĂ©motique.

La croissance démographique élevée de la plupart des pays musulmans conforte la religion du Livre dans un rÎle international inattendu par son ampleur pour un phénomÚne culturel.

Elle alimente des flux migratoires qui ne cessent de renforcer les diasporas installĂ©es, assez rĂ©cemment, Ă  la pĂ©riphĂ©rie des espaces d’origine de l’Islam, comme en Europe oĂč son influence augmente.

Tant et si bien que la conjonction de la dynamique dĂ©mographique et de l’irrĂ©ductibilitĂ© religieuse des nouveaux habitants (dĂ©montrĂ©e tous les jours dans les actes civils) disloque et transforme les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes investies. Et cela avec d’autant plus de rĂ©sultats que les systĂšmes juridiques europĂ©ens en place, et les valeurs qui les sous-tendent, sont dĂ©passĂ©s et contre-productifs (puisqu’ils permettent Ă  l’Islam d’imposer ses croyances) dans un contexte nouveau qui est celui d’une quasi-guerre culturelle.

Cette transformation est de type dĂ©motique, parce qu’elle agit par imprĂ©gnation Ă  l’occasion d’une substitution progressive des populations immigrĂ©es Ă  des populations autochtones qui vieillissent et qui sont frappĂ©es par la crise de la dĂ©natalitĂ©. Elle est la consĂ©quence du nombre qui stimule la rĂ©sistance aux valeurs et aux traditions des pays d’accueil.

Enfin, ce processus spontanĂ© d’islamisation, au moins partielle, de l’Europe, prĂ©sente une dimension stratĂ©gique parce qu’il est aussi encouragĂ© par plusieurs États musulmans, au potentiel politico-militaire gĂ©nĂ©ralement limitĂ©, sauf la Turquie, mais qui disposent de ressources financiĂšres impressionnantes qui autorisent des acquisitions patrimoniales considĂ©rables et des soutiens gĂ©nĂ©reux aux acteurs musulmans en mission.

La voie de salut de l’État europĂ©en

Toujours sous l’emprise d’une vision occidentalo-universaliste du monde qui se retourne contre eux, et sous la tutelle politique et stratĂ©gique des États-Unis, mais en mĂȘme temps dĂ©stabilisĂ©s, sur le plan Ă©conomique et donc social, par les offensives multiples et rĂ©pĂ©tĂ©es de la Chine, les EuropĂ©ens sont confrontĂ©s aux vagues migratoires venues du sud et porteuses d’une croyance religieuse le plus souvent intolĂ©rante et parfois totalitaire. Incapables de rĂ©pondre Ă  ce triple dĂ©fi hĂ©gĂ©monique tant qu’ils ne seront pas politiquement unis, parce que leurs États respectifs sont devenus trop faibles, ils sont directement affectĂ©s dans leurs conditions de vie, dans leurs coutumes et leurs rapports au monde, dans leurs identitĂ©s. Le drame est que sans ĂȘtre parvenus Ă  se dĂ©barrasser de l’hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine, les EuropĂ©ens subissent dĂ©jĂ  les deux autres, et que leur situation va empirer.

Leur seule rĂ©ponse appropriĂ©e Ă  un tel contexte est celle de l’État europĂ©en parce qu’il est l’unique outil politique de combat adaptĂ© aux immenses Ă©preuves que, tous azimuts, les EuropĂ©ens commencent, tout juste, Ă  entrevoir. En effet, l’État supranational est le seul en mesure de rĂ©unir les ressources humaines, matĂ©rielles et immatĂ©rielles, de disposer de budgets consĂ©quents, et de fixer des stratĂ©gies Ă  long terme, choses indispensables pour Ă©viter le pire.

Dans ce but, les EuropĂ©ens actifs, et conscients de ce qui vient, doivent s’emparer de l’Union europĂ©enne et la transformer dans l’optique qui prĂ©cĂšde. La dispersion et le repli national seraient mortels. Les Anglais regrettent dĂ©jĂ , sans l’avouer, leur rĂ©fĂ©rendum (qui, il faut le souligner, parce que cela est d’importance pour la suite, ne comporte aucune obligation constitutionnelle). On peut parier qu’ils feront tout pour que le Brexit ne soit pas effectif, mĂȘme s’il devait ĂȘtre officialisĂ©. Les solutions de raccroc ne manquent pas.

En tout Ă©tat de cause, il est clair qu’il ne faut pas fuir l’Europe, parce qu’elle est la voie de salut. Il faut comprendre que si un État est fondĂ© sur des Ă©lĂ©ments physiques (territoire, population et organisation bureaucratique), il est aussi, et c’est essentiel, l’idĂ©e que l’on s’en fait. C’est donc aux EuropĂ©ens eux-mĂȘmes de faire de l’Union (qui, telle qu’elle est, sert de prĂ©texte Ă  tous ceux qui rejettent l’Europe sous quelque forme que ce soit) l’État qui leur convient, qui les dĂ©fend, qui porte leurs aspirations.

Les raisons d’y croire

Pour y parvenir, deux types d’acteurs existent et qui sont compatibles parce qu’ils peuvent converger dans leurs actions : les États existant et les mouvements citoyens. En effet, parmi les États, certains peuvent, ou pourraient compter bientĂŽt, des gouvernants qui ont pris acte de toutes les dĂ©rives de l’Union europĂ©enne, de toutes ses orientations politiques nocives pour les peuples europĂ©ens, de l’insignifiance ou de l’indiffĂ©rence Ă  la cause europĂ©enne de ceux qui la dirigent, et qui ont dĂ©cidĂ© de changer le cours des choses. Ces États, bien qu’ils puissent ĂȘtre de dimension moyenne, pourraient alors se constituer en bloc, au sein de l’Union, pour arrĂȘter les politiques actuelles et en exiger d’autres conformes aux intĂ©rĂȘts des EuropĂ©ens (les États du groupe dit de ViĆĄegrad se concertent, ces derniers temps, pour essayer de poser les bases d’une armĂ©e europĂ©enne), aussi bien qu’ils pourraient obtenir des rĂ©formes profondes en faveur de la reprĂ©sentation des peuples et de leur participation au processus de dĂ©cision communautaire. Agissant ainsi, ces États seraient en mesure d’en entraĂźner d’autres, et des plus puissants, par le biais des opinions publiques.

Cela n’est pas lĂ  qu’une hypothĂšse d’école, quand on pense Ă  ce qui pourrait se passer en Europe centrale et de l’est si des États comme la Hongrie, l’Autriche et quelques autres, conscients de l’impasse que reprĂ©sente le repli national, s’entendaient pour changer, de l’intĂ©rieur, l’Union europĂ©enne.

Il n’est peut-ĂȘtre pas anodin qu’à la suite de son premier Ă©chec, le candidat nationaliste Ă  l’élection prĂ©sidentielle autrichienne, Norbert Hofer, ait dĂ©clarĂ© qu’il entendait amĂ©liorer et changer l’Union europĂ©enne, et surtout ne pas la quitter (« Ich möchte eine bessere EU und keine Austrittswelle »), sauf en cas d’une adhĂ©sion imposĂ©e de la Turquie.

La prise de conscience qu’il existe un intĂ©rĂȘt europĂ©en susceptible de transcender les Ă©goĂŻsmes nationaux et de trouver des rĂšglements aux vieux diffĂ©rents, territoriaux ou autres, semble se dessiner, et elle devrait se confirmer compte tenu de la montĂ©e certaine du stress extĂ©rieur (invasions continues Ă  travers les Balkans et l’Italie) et de l’imminence de la crise financiĂšre.

L’action de ces États rĂ©dempteurs, ceux Ă  l’origine du renouveau europĂ©en, s’avĂ©rera d’autant plus efficace qu’elle entrera en phase avec les mouvements citoyens qui commencent Ă  Ă©merger, ici et lĂ , en Europe, et Ă  constituer des fronts communs sur des rĂ©sistances et des revendications variĂ©es.

À partir de ceux-ci, pourra se former une opinion publique europĂ©enne, avec en son sein, la conviction selon laquelle, plus que jamais, l’Europe est le destin commun de tous ses peuples originaires, et l’État europĂ©en l’instrument de leur survie et de leur libertĂ©.

Sur le plan pratique, cela pourrait conduire des forces politiques Ă  s’organiser Ă  l’échelon supranational avec l’objectif, parmi d’autres, de faire en sorte qu’un jour le Parlement europĂ©en porte, enfin, et si l’on peut rĂȘver dĂšs 2019, la voix de la souverainetĂ© populaire.

À ce compte-là, tout n’est pas perdu !

Note

 

[1] Concernant les travaux de R. Gilpin, on peut se rĂ©fĂ©rer Ă  G.Dussouy, Les thĂ©ories de l’interĂ©tatique. TraitĂ© de relations internationales (II), Paris, Ed. L’Harmattan, 2007, p. 133-139.

Cet article paraĂźtra prochainement dans la revue EurHope, en langue anglaise.

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