Le dernier Ă©ditorial d’Alain de Benoist dans la revue ÉlĂ©ments aborde les rapports entre « rĂ©gions, nations, Europe ». Mais Alain de Benoist ne dĂ©finit pas le concept de nation ni celui d’État. Il faudrait s’entendre : la Nation recouvre-t-elle les peuples des anciennes rĂ©gions ou « pays », au sens oĂč l’on parle de « nations » pour l’Écosse ou le Pays de Galles, nations Ă©quivalentes Ă  l’actuelle Occitanie, Ă  la Bretagne ou Ă  l’Alsace. Ou alors est-elle une crĂ©ation politique de l’instauration de l’État, et on Ă©voquera ainsi le concept global politico-juridique d’État-Nation ?

La lente formation de l’État depuis environ le XIIIe siĂšcle n’a pu se faire qu’au dĂ©triment des peuples-nations. Le slogan de la premiĂšre unitĂ© « nationale » balbutiante Ă  Bouvines en 1214 est une imposture historique rĂ©troactive pour les besoins de justifications de cette « nation » imposĂ©e par la RĂ©volution jacobine de 1789 au nom d’un État LĂ©viathan cher Ă  Hobbes. Quel sentiment « national » chez nos ancĂȘtres des Pays Gascon, Lorrain, Provençal
 autre que celui du peuple gascon, lorrain ou provençal ?

Pays de droit coutumier au Nord, de droit romain au Sud ; langue d’oĂŻl et langue d’oc, multiplicitĂ© des dialectes et patois Ă©crasĂ©s eux aussi par l’État, dĂ©tenteur du monopole de cette violence dite lĂ©gitime contre les peuples asservis dans leurs coutumes, usages, droit, vivre-ensemble, mentalitĂ©s, ordre social, etc. L’image de la blouse grise imposĂ©e avec la langue « française » par la IIIe RĂ©publique au nom de l’égalitĂ© nivelante et destructrice des identitĂ©s, est significative de l’imposture d’une Nation française crĂ©Ă©e pour les besoins d’un État français centralisĂ©.

La Nation n’existe pas en tant que rĂ©alitĂ© sociologique, populaire, identitaire. La fameuse phrase qui invoque ces « quarante rois qui en mille ans firent la France » est Ă©galement un travestissement de la rĂ©alitĂ© par un usage abusif des mots et des concepts.

En rĂ©alitĂ©, ces « quarante rois » ont recrĂ©Ă© l’idĂ©e de l’État et d’une puissance qui se voulait Ă  l’origine une « rĂ©novation de l’Empire » romain, et un contre-pouvoir Ă  la RĂ©publique chrĂ©tienne d’une papautĂ© qui se voulait l’hĂ©ritiĂšre de Rome (les juristes de Philippe le Bel ont largement ƓuvrĂ© en ces deux sens).

C’est le dĂ©bat thĂ©ologico-politique du Moyen Âge qui est Ă  l’origine de cet État qui devait peu Ă  peu se lĂ©gitimer sur une Nation fictive et imposĂ©e, justificatif romantique au XIXe siĂšcle du Droit de l’État.

La souverainetĂ© se situe dans les rĂ©gions (comme l’Écosse ou la Catalogne le revendiquent d’ailleurs), seules Nations identitaires, et non dans les États dont il ne reste pas grand-chose d’autre que l’illusion d’avoir Ă©tĂ©. La « Nation française » correspond-elle encore Ă  une unitĂ© quelconque lorsque l’idĂ©e de « nationalité » n’est qu’une dĂ©marche administrative accordĂ©e Ă  n’importe qui, d’oĂč qu’il vienne, quel qu’il soit ?

L’idĂ©e d’ĂȘtre « français » n’a que deux siĂšcles et a Ă©tĂ© martelĂ©e par la RĂ©volution, son hĂ©ritier l’Empire et les quatre rĂ©publiques successives. Serait-il iconoclaste d’en dĂ©battre sereinement ?

La Nation possĂšde un fondement culturel, la Patrie un enracinement charnel, l’État, simple dĂ©lĂ©gation de la souverainetĂ© des peuples, en est l’habillage juridique nĂ©cessaire. Les trois sont indissociables et leur partition ne peut qu’entraĂźner la perte de tous repĂšres.

Dans ces conditions, et d’autant plus dans le monde globalisĂ© qui est le nĂŽtre, les États-Nations du XIXe siĂšcle sont dĂ©passĂ©s et inaptes Ă  lutter pour des intĂ©rĂȘts qui sont eux-mĂȘmes dĂ©lĂ©gitimĂ©s et dĂ©laissĂ©s par les peuples qu’ils recouvrent arbitrairement.

Dans ces conditions, seule une puissance civilisationnelle peut rivaliser avec les gĂ©ants du monde dans une structure politique rĂ©galienne supra rĂ©gionale investie des missions essentielles de sĂ©curitĂ© de l’Europe ainsi que de la prĂ©servation des principes fondamentaux de sa civilisation. LĂ  est le principe de subsidiaritĂ© bien compris.

Peut-on ĂȘtre encore « nationaliste » ou mĂȘme « patriote français » autrement que par rĂ©flexe Ă©ducatif des hĂ©ritiers du Mallet-Isaac ? Le plus curieux Ă©tant que ce sont le plus souvent des hommes de gauche qui font largement appel Ă  la nation et Ă  la Patrie d’une voix chevrotante sans oublier cette fameuse « unitĂ© nationale » qui les accompagne naturellement. Mais les vieilles recettes politiciennes du passĂ© rĂ©cent ont-elles encore cours aujourd’hui ?

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