Philippe Grasset a eu le nez creux en relevant ce texte extraordinaire. Que se passe-t-il quand le reprĂ©sentant du systĂšme se met Ă  parler juste, quand il nous coupe l’herbe sous le pied ? Car Emmanuel Macron peut dĂ©sintĂ©grer son opposition antisystĂšme avec ce discours aux ambassadeurs qui succĂšde Ă  un faux G7-simulacre oĂč Donald Trump s’est fait piĂ©ger comme un alevin.

G7 2019

Macron avait reçu Vladimir Poutine aprĂšs son Ă©lection, et il l’a revu Ă  BrĂ©gançon, mettant fin Ă  la dĂ©bile/soumise diplomatie hĂ©ritĂ©e des annĂ©es Hollande-Obama. Et comme, en plus, il reconnaĂźt la violence de l’ordre nĂ©o-libĂ©ral financiarisĂ© et la logique des rĂ©voltĂ©s
 en bref, on a un chef d’État qui a compris, ce qui vaut mieux qu’un chef d’État qui fait semblant de nous avoir compris. On Ă©tudiera ici la justesse de la pensĂ©e, et pas les rĂ©sultats d’une politique qui nous indiffĂšre du reste.

Et dans ce long discours (17 000 mots) dont on a surtout apprĂ©ciĂ© la premiĂšre partie analytique, on a relevĂ© cette observation sur la fin de la domination occidentale : « Nous le vivons tous ensemble ce monde et vous le connaissez mieux que moi, mais l’ordre international est bousculĂ© de maniĂšre inĂ©dite, mais surtout avec, si je puis dire, un grand bouleversement qui se fait sans doute pour la premiĂšre fois dans notre histoire Ă  peu prĂšs dans tous les domaines, avec une magnitude profondĂ©ment historique. C’est d’abord une transformation, une recomposition gĂ©opolitique et stratĂ©gique. Nous sommes sans doute en train de vivre la fin de l’hĂ©gĂ©monie occidentale sur le monde. »

Puis, comme un savant synthĂ©tiseur qu’il est, Macron rappelle finement : « Nous nous Ă©tions habituĂ©s Ă  un ordre international qui depuis le XVIIIe siĂšcle reposait sur une hĂ©gĂ©monie occidentale, vraisemblablement française au XVIIIe siĂšcle, par l’inspiration des LumiĂšres ; sans doute britannique au XIXe grĂące Ă  la rĂ©volution industrielle et raisonnablement amĂ©ricaine au XXe grĂące aux deux grands conflits et Ă  la domination Ă©conomique et politique de cette puissance. Les choses changent. »

Oui, l’Angleterre c’était l’usine, l’AmĂ©rique la guerre (froide, tiĂšde, interminable, et il le fait bien comprendre), la France, c’était la culture.

Ensuite, surtout, ce prĂ©sident incrimine la mĂ©diocritĂ© occidentale et ses mĂ©chantes maniĂšres : « Et elles sont profondĂ©ment bousculĂ©es par les erreurs des Occidentaux dans certaines crises, par les choix aussi amĂ©ricains depuis plusieurs annĂ©es et qui n’ont pas commencĂ© avec cette administration, mais qui conduisent Ă  revisiter certaines implications dans des conflits au Proche et Moyen-Orient et ailleurs, et Ă  repenser une stratĂ©gie profonde, diplomatique et militaire, et parfois des Ă©lĂ©ments de solidaritĂ© dont nous pensions qu’ils Ă©taient des intangibles pour l’éternitĂ© mĂȘme si nous avions constituĂ© ensemble dans des moments gĂ©opolitiques qui pourtant aujourd’hui ont changĂ©. »

Puis on remarque que le monde est de facto multipolaire malgrĂ© les tweets de Dumb-Trump et Dumber-Bolton : « Et puis, c’est aussi l’émergence de nouvelles puissances dont nous avons sans doute longtemps sous-estimĂ© l’impact.

La Chine au premier rang mais Ă©galement la stratĂ©gie russe menĂ©e, il faut bien le dire, depuis quelques annĂ©es avec plus de succĂšs. J’y reviendrai. L’Inde qui Ă©merge, ces nouvelles Ă©conomies qui deviennent aussi des puissances pas seulement Ă©conomiques mais politiques et qui se pensent comme certains ont pu l’écrire, comme de vĂ©ritables États civilisations et qui viennent non seulement bousculer notre ordre international, qui viennent peser dans l’ordre Ă©conomique mais qui viennent aussi repenser l’ordre politique et l’imaginaire politique qui va avec, avec beaucoup de force et beaucoup plus d’inspiration que nous n’en avons. »

Essentiel aussi, on souligne l’habiletĂ© et la stratĂ©gie de ces nouveaux venus (encore que l’Inde de Modi fasse plutĂŽt grimacer) qui contraste avec l’absence de mĂ©thode des AmĂ©ricains, digne du colonel Kurz : « Regardons l’Inde, la Russie et la Chine. Elles ont une inspiration politique beaucoup plus forte que les EuropĂ©ens aujourd’hui. Elles pensent le monde avec une vraie logique, une vraie philosophie, un imaginaire que nous avons un peu perdu ».

L’occident, coquille vide qui a perdu le sens, cela nous fait un beau dĂ©bat, qui va de Goethe Ă  ValĂ©ry
 Enfin un qui a compris que la Chine et la Russie sont dirigĂ©es de main de maĂźtre.

Vient une autre surprise. Le commis prĂ©sumĂ© des banques et des oligarques reconnaĂźt que la matrice a fourché  Et cela donne : « D’abord elle s’est profondĂ©ment financiarisĂ©e et ce qui Ă©tait une Ă©conomie de marchĂ©, que certains avaient pu mĂȘme parfois thĂ©oriser en parlant d’économie sociale de marchĂ© et qui Ă©tait au cƓur des Ă©quilibres que nous avions pensĂ© est devenue une vĂ©ritable Ă©conomie d’un capitalisme cumulatif oĂč, il faut bien le dire, d’abord la financiarisation puis les transformations technologiques ont conduit Ă  ce qu’il y ait une concentration accrue des richesses chez les champions, c’est-Ă -dire les talents dans nos pays, les grandes mĂ©tropoles qui rĂ©ussissent dans la mondialisation et les pays qui portent la rĂ©ussite de cet ordre. »

L’économie de marchĂ© nous replonge dans la pauvreté aprĂšs un siĂšcle et demi de succĂšs : « Et donc l’économie de marchĂ© qui jusqu’à prĂ©sent par la thĂ©orie des avantages comparatifs et tout ce que nous avions sagement appris jusque-lĂ  et qui permettait de rĂ©partir la richesse et qui a formidablement marchĂ© pendant des dĂ©cennies en sortant de maniĂšre inĂ©dite dans l’histoire de l’humanitĂ© des centaines de millions de concitoyens du monde de la pauvretĂ©, a replongĂ© et conduit Ă  des inĂ©galitĂ©s qui ne sont plus supportables. Dans nos Ă©conomies, la France l’a vĂ©cu ces derniers mois, trĂšs profondĂ©ment mais en fait nous le vivons depuis des annĂ©es et dans le monde entier. Et cette Ă©conomie de marchĂ© produit des inĂ©galitĂ©s inĂ©dites qui au fond viennent bousculer en profondeur lĂ  aussi notre ordre politique. »

C’est l’économie des manipulateurs de symboles dont nous avions parlĂ© en citant Robert Reich (The work of nations). Macron reconnaĂźt et donc comprend la colĂšre des classes moyennes : « Quand les classes moyennes qui sont le socle de nos dĂ©mocraties n’y ont plus leur part, elles doutent et elles sont lĂ©gitimement tentĂ©es ou par des rĂ©gimes autoritaires ou par des dĂ©mocraties illibĂ©rales ou par la remise en cause de ce systĂšme Ă©conomique  »

Et sur les Britanniques qui ont voulu sortir de cette Europe bureaucrate notre orateur remarque : « Et au fond, ce que les brexiteurs ont proposĂ© au peuple britannique qui Ă©tait un trĂšs bon mot d’ordre : reprendre le contrĂŽle de nos vies, de notre nation. C’est ce que nous devons savoir penser et agir dans une nation ouverte. Reprendre le contrĂŽle. Fini le temps oĂč on expliquait Ă  nos concitoyens la dĂ©localisation, c’est l’ordre des choses, c’est une bonne chose pour vous. Les emplois vont en Pologne ou en Chine, au Vietnam et vous allez retrouver le 
 on n’arrive plus Ă  expliquer cette histoire. Et donc, nous devons trouver les moyens de peser dans la mondialisation mais aussi de repenser cet ordre international. »

Une bonne petite mise au point sur les AmĂ©ricains : « Les États-Unis d’AmĂ©rique sont dans le camp occidental mais ils ne portent pas le mĂȘme humanisme. Leur sensibilitĂ© aux questions climatiques, Ă  l’égalitĂ©, aux Ă©quilibres sociaux qui sont les nĂŽtres n’existe pas de la mĂȘme maniĂšre. Il y a un primat de la libertĂ© qui caractĂ©rise d’ailleurs la civilisation amĂ©ricaine trĂšs profondĂ©ment et qui explique aussi nos diffĂ©rences mĂȘme si nous sommes profondĂ©ment alliĂ©s. Et la civilisation chinoise n’a pas non plus les mĂȘmes prĂ©fĂ©rences collectives pour parler pudiquement, ni les mĂȘmes valeurs. »

Car Macron voudrait Ă©viter la soumission Ă  un bloc ou Ă  l’autre. Il faudrait donc l’Europe. Il ajoute Ă©tonnamment : « Le projet de civilisation europĂ©enne ne peut pas ĂȘtre portĂ© ni par la Hongrie catholique, ni par la Russie orthodoxe. Et nous l’avons laissĂ© Ă  ces deux dirigeants par exemple, et je le dis avec beaucoup de respect, allez Ă©couter des discours en Hongrie ou en Russie, ce sont des projets qui ont leurs diffĂ©rences mais ils portent une vitalitĂ© culturelle et civilisationnelle, pour ma part, que je considĂšre comme erronĂ©e mais qui est inspirante. »

Il préfÚre se réclamer de la Renaissance et des LumiÚres. Aucun commentaire.

Il nous rassure sur son armĂ©e : « Nous sommes en passe de devenir de maniĂšre indiscutable la premiĂšre armĂ©e europĂ©enne par les investissements que nous avons dĂ©cidĂ©s, par la loi de programmation militaire, par la qualitĂ© de nos soldats et l’attractivitĂ© de notre armĂ©e. Et aujourd’hui, en Europe, personne n’a cette vitalitĂ© et personne n’a dĂ©cidĂ© ce rĂ©investissement stratĂ©gique et humain. Ce qui est un point essentiel pour pouvoir peser. Et nous restons une grande puissance diplomatique, membre permanent du Conseil de sĂ©curitĂ©, au cƓur de l’Europe et au cƓur de beaucoup de coalitions. »

Il met en garde sur la Russie, tel John Mearsheimer : « Je pense en plus que pousser la Russie loin de l’Europe est une profonde erreur stratĂ©gique parce que nous poussons la Russie soit Ă  un isolement qui accroĂźt les tensions, soit Ă  s’allier avec d’autres grandes puissances comme la Chine, qui ne serait pas du tout notre intĂ©rĂȘt. »

Une mise au point pour l’AmĂ©rique : « Mais pour le dire en termes simples, nous ne sommes pas une puissance qui considĂšre que les ennemis de nos amis sont forcĂ©ment les nĂŽtres ou qu’on s’interdit de leur parler  »

Et d’ajouter sur cette architecture de confiance et de sĂ©curitĂ© qui lui avait valu les gluants sarcasmes du Donald : « Nous sommes en Europe, et la Russie aussi. Et si nous ne savons pas Ă  un moment donnĂ© faire quelque chose d’utile avec la Russie, nous resterons avec une tension profondĂ©ment stĂ©rile. Nous continuerons d’avoir des conflits gelĂ©s partout en Europe.

Je crois qu’il nous faut construire une nouvelle architecture de confiance et de sĂ©curitĂ© en Europe, parce que le continent europĂ©en ne sera jamais stable, ne sera jamais en sĂ©curitĂ©, si nous ne pacifions pas et ne clarifions pas nos relations avec la Russie. Ce n’est pas l’intĂ©rĂȘt de certains de nos alliĂ©s, soyons clairs avec ce sujet. »

On rappelle les faiblesses de la Russie – en les outrant certainement : «   cette grande puissance qui investit beaucoup sur son armement, qui nous fait si peur a le produit intĂ©rieur brut de l’Espagne, a une dĂ©mographie dĂ©clinante et un pays vieillissant, et une tension politique croissante. Est-ce que vous pensez que l’on peut durer comme cela ? Je pense que la vocation de la Russie n’est pas d’ĂȘtre l’alliĂ©e minoritaire de la Chine  »

Sur la Chine, il rappelle : « Nous respectons les intĂ©rĂȘts et la souverainetĂ© de la Chine, mais la Chine doit elle aussi respecter pleinement notre souverainetĂ© et notre unitĂ©, et sur ce plan la dynamique europĂ©enne est essentielle. Nous avons commis des erreurs profondes il y a 10 ans sur ce sujet. »

Que d’erreurs occidentales dĂ©cryptĂ©es
 Et pour parler comme LĂŠtitia, « pourvu que ça dure », cette luciditĂ© et ce rapprochement avec la Russie. Pour le reste, les rassemblements nationaux et autres France insoumises ont du souci Ă  se faire. Et les antisystĂšmes aussi


Le fait d’avoir assimilĂ© le basculement mondial de ces derniĂšres dĂ©cennies et d’avoir pris la mesure des inĂ©galitĂ©s crĂ©Ă©es par une Ă©conomie postindustrielle ne donne pas Ă  cette prĂ©sidence une garantie pour Ă©chapper Ă  l’échec ou Ă  la manip’ ; mais reconnaissons aussi que pour la premiĂšre fois depuis longtemps un esprit prĂ©sidentiel est capable de saisir et d’analyser les grandes transformations de cette Ă©poque Ă©trange.

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