L’incendie de Notre Dame de Paris : on ne va pas commenter cet Ă©vĂ©nement ; alors on va citer nos classiques.

Commençons par Tacite et l’incendie du Capitole : « Ici l’on doute si ce furent les assiĂ©geants ou les assiĂ©gĂ©s qui allumĂšrent l’incendie : l’opinion la plus commune est que les assiĂ©gĂ©s mirent le feu Ă  ces Ă©difices, pour repousser ceux qui montaient ou qui Ă©taient en haut. La flamme gagna les portiques qui rĂ©gnaient autour du temple : bientĂŽt les aigles qui soutenaient le faĂźte, et dont le bois Ă©tait vieux, prirent feu et nourrirent l’embrasement. Ainsi brĂ»la le Capitole, les portes fermĂ©es, et sans que personne le dĂ©fendĂźt ni le pillĂąt. Ce fut la plus dĂ©plorable et la plus honteuse catastrophe que Rome eĂ»t Ă©prouvĂ©e depuis sa fondation. »

L'incendie de Rome.

L’incendie de Rome.

À propos de NĂ©ron et des coupables du grand incendie de Rome, Tacite rappelle aussi : « Mais aucun moyen humain, ni largesses impĂ©riales, ni cĂ©rĂ©monies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait NĂ©ron d’avoir ordonnĂ© l’incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d’autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinĂ©es Ă  une classe d’hommes dĂ©testĂ©s pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrĂ©tiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous TibĂšre, fut livrĂ© au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. RĂ©primĂ©e un instant, cette exĂ©crable superstition se dĂ©bordait de nouveau, non seulement dans la JudĂ©e, oĂč elle avait sa source, mais dans Rome mĂȘme, oĂč tout ce que le monde enferme d’infamies et d’horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs rĂ©vĂ©lations, une infinitĂ© d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bĂȘtes, pĂ©rissaient dĂ©vorĂ©s par des chiens ; d’autres mouraient sur des croix, ou bien ils Ă©taient enduits de matiĂšres inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brĂ»lait en place de flambeaux. NĂ©ron prĂȘtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en mĂȘme temps des jeux au Cirque, oĂč tantĂŽt il se mĂȘlait au peuple en habit de cocher, et tantĂŽt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mĂ©ritĂ© les derniĂšres rigueurs, les cƓurs s’ouvraient Ă  la compassion, en pensant que ce n’était pas au bien public, mais Ă  la cruautĂ© d’un seul, qu’ils Ă©taient immolĂ©s. »

On arrive Ă  nos romantiques Ă©pris tous d’incendies gothiques avant qu’Haussmann et Badinguet ne dĂ©truisent Paris. On commence par Hugo et Notre-Dame de Paris. C’est dans l’attaque des « truands » qui veulent libĂ©rer EsmĂ©ralda et voler les trĂ©sors : « La clameur fut dĂ©chirante. Ils s’enfuirent pĂȘle-mĂȘle, jetant le madrier sur les cadavres, les plus hardis comme les plus timides, et le Parvis fut vide une seconde fois.

Tous les yeux s’étaient levĂ©s vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient Ă©tait extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus Ă©levĂ©e, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme dĂ©sordonnĂ©e et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumĂ©e. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade Ă  trĂšfles de braise, deux gouttiĂšres en gueules de monstres vomissaient sans relĂąche cette pluie ardente qui dĂ©tachait son ruissellement argentĂ© sur les tĂ©nĂšbres de la façade infĂ©rieure.

À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les Ă©normes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchĂ©es, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensitĂ© de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clartĂ© inquiĂšte de la flamme les faisait remuer Ă  l’Ɠil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui Ă©ternuaient dans la fumĂ©e. Et parmi ces monstres ainsi rĂ©veillĂ©s de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bĂ»cher comme une chauve-souris devant une chandelle. »

On poursuit avec notre romantique mineur Aloysius Bertrand. C’est un texte admirable : « Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs s’évanouirent frappĂ©s Ă  mort, et je vis de loin leurs livres de magie brĂ»ler comme une torche dans le noir clocher.

Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de l’enfer les murailles de la gothique Ă©glise, et prolongeait sur les maisons voisines l’ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.

Les girouettes se rouillĂšrent ; la lune fondit les nuĂ©es gris de perle; la pluie ne tomba plus que goutte Ă  goutte des bords du toit, et la brise, ouvrant ma fenĂȘtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de mon jasmin secouĂ© par l’orage. »

C’est dans Gaspard de la nuit bien sĂ»r. Bertrand ajoute ailleurs dans le Maçon : « Ce qu’il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanachĂ© de gigantesques ramĂ©es, sur de larges pelouses d’émeraude, criblent de coups d’arquebuse un oiseau de bois fichĂ© Ă  la pointe d’un mai.

Et le soir, quand la nef harmonique de la cathĂ©drale s’endormit couchĂ©e les bras en croix, il aperçut de l’échelle, Ă  l’horizon, un village incendiĂ© par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comĂšte dans l’azur. »

Car nos artistes romantiques et un tantinet néroniens aiment les grands incendies. On redécouvre alors Pétrus Borel :

« Content de ton Ɠuvre hardie,

Savoure bien cet incendie

Va, rien ne manque Ă  ton festin ;

Entends les clameurs de la mĂšre

Appelant, d’une voix amùre,

Ces fils moissonnĂ©s par l’airain

 

Enfin finit la nuit, et l’aube va renaütre ;

Accourez tenu, varlets, pages, votre vieux maĂźtre

Veut prolonger encor sa volupté de sang


Le peuple, aprÚs une telle journée,

Ignore encor sa destinée

Et le sort qui l’attend demain  »

 

Et on tape un peu avec Baudelaire (début des Fleurs du mal bien sûr) :

« Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,

Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons

Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,

N’ont pas encor brodĂ© de leurs plaisants dessins

Le canevas banal de nos piteux destins,

C’est que notre Ăąme, hĂ©las ! n’est pas assez hardie  »

On finit avec CĂ©line dans un passage sublime du dĂ©but du Voyage : « Ça se remarque bien comment que ça brĂ»le un village, mĂȘme Ă  vingt kilomĂštres. C’était gai. Un petit hameau de rien du tout qu’on n’apercevait mĂȘme pas pendant la journĂ©e, au fond d’une moche petite campagne, eh bien, on n’a pas idĂ©e la nuit, quand il brĂ»le, de l’effet qu’il peut faire ! On dirait Notre-Dame ! Ça dure bien toute une nuit Ă  brĂ»ler un village, mĂȘme un petit, Ă  la fin on dirait une fleur Ă©norme, puis, rien qu’un bouton, puis plus rien. Ça fume et alors c’est le matin (CĂ©line, le Voyage). »

Voilà. Et comme je dis souvent à mes lecteurs, si vous ne supportez plus la sous-France actuelle déshonorée, redécouvrez sa littérature


Sources

Baudelaire, Les Fleurs du mal

Tacite, Histoires, III

Hugo, Notre-Dame de Paris

Nicolas Bonnal, Les maßtres carrés (téléchargeable gratuitement)

CĂ©line, Le Voyage

Bertrand, Gaspard de la nuit

Borel, Rapsodies

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