Le mois d’octobre 2018 reprĂ©sente un tournant dans l’histoire de l’Allemagne et donc celle de l’Europe, puisque sa chanceliĂšre depuis 2005, Angela Merkel, a annoncĂ© lundi 29 octobre sa dĂ©mission de la prĂ©sidence de la CDU qu’elle occupe depuis 16 ans, et sa dĂ©cision de ne pas se prĂ©senter pour la cinquiĂšme fois au poste de chanceliĂšre en 2021. Le magazine Forbes la dĂ©signe comme «  la femme la plus puissante dans le monde et au sein de l’Union europĂ©enne, devant ses partenaires français » qu’elle a frĂ©quentĂ©s depuis 13 ans : Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Emmanuel Macron.

Angela Merkel : vers l'Adieu


Angela Merkel : vers l’Adieu


Elle est aussi la premiĂšre femme chanceliĂšre d’Allemagne, la 34e depuis 1871, et la deuxiĂšme en longĂ©vitĂ© politique (16 ans, si elle va au bout de son dernier mandat) juste aprĂšs
 Otto von Bismarck qui fut chancelier de 1871 Ă  1890 (19 ans). À l’inverse c’est Joseph Goebbels qui dĂ©tient le record de durĂ©e minimale de chancelier d’Allemagne : 1 jour (du 30 avril au 1er mai 1945, du suicide d’Adolf Hitler Ă  son propre suicide).

Outre sa puissance (et celle de l’Allemagne surtout) dans le monde, sa longĂ©vitĂ© politique et le fait qu’elle est une femme appelĂ©e aux plus hautes fonctions, elle est aussi emblĂ©matique dans sa maniĂšre programmĂ©e et organisĂ©e de quitter le pouvoir, par Ă©tapes et plus de trois ans Ă  l’avance.

Sur le plan politique, son retrait progressif mais bien rĂ©el, est dĂ» notamment Ă  sa politique d’immigration massive qu’elle a mĂ©thodiquement organisĂ©e en installant un million de rĂ©fugiĂ©s en Allemagne en 2015 principalement.

Peut-ĂȘtre grisĂ©e par sa toute-puissance, elle a cru pouvoir aller Ă  rebours d’un rejet dĂ©jĂ  bien affirmĂ© d’une immigration qui ne cesse – et continue – de submerger l’Europe, en dehors de l’immigration spĂ©cifique et ponctuelle syrienne notamment. C’est d’ailleurs ce qui permet aux commentateurs de nier l’immigration en Europe en occultant les immigrations « traditionnelles » et en affirmant que le flot d’immigration s’est tari depuis 2017, passant de 1,8 million Ă  260 000, entre 2015 et 2017, en ne prenant en compte que les flux migratoires dus Ă  la guerre au Moyen-Orient. C’est sans compter les autres immigrations qui, elles, aujourd’hui comme hier, poursuivent leurs chemins avec enthousiasme.

Il demeure que les Allemands ont rĂ©agi Ă  cet accueil massif qui venait s’ajouter aux immigrations turques et d’autres zones, rendant insupportable une situation devenue explosive. À ce titre, Angela Merkel paye son inconsĂ©quence politique et a renforcĂ© une certaine dĂ©stabilisation de ses voisins d’Europe centrale entraĂźnĂ©e dans sa dĂ©cision audacieuse.

Cette politique a entraĂźnĂ© aussi l’effondrement relatif de la CDU, et avec elle, son alliĂ© de toujours le SPD qui s’effondre dans les urnes ; boostĂ© le mouvement Pegida (« Patriotische EuropĂ€er gegen die Islamisierung des Abendlandes » : Les EuropĂ©ens patriotes contre l’islamisation de l’Occident) et hissĂ© Ă  la deuxiĂšme place politique en Allemagne l’AfD, tous deux principaux opposants Ă  l’immigration Ă©chevelĂ©e en Allemagne. Les Ă©checs des Ă©lections de BaviĂšre, le 14 octobre, et de Hesse, le 28 octobre, ont accĂ©lĂ©rĂ© la chute politique d’Angela Merkel, dĂ©jĂ  discrĂ©ditĂ©e dans l’opinion.

Hormis cet aspect central, Angela Merkel a Ă©tĂ© aussi l’artisan des alliances dans certains landers entre la CDU et les GrĂŒnen, alliances jusqu’alors rejetĂ©es par la CDU. Cette ouverture curieuse n’a pas non plus Ă©tĂ© une rĂ©ussite et a contribuĂ© Ă  dĂ©stabiliser la CDU et la clartĂ© de ses choix politiques. Les GrĂŒnen ne pourront que regretter le dĂ©part d’une ChanceliĂšre conciliante avec eux.

Enfin en ce qui concerne le « couple » franco-allemand, tellement vantĂ© depuis le gĂ©nĂ©ral De Gaulle et Konrad Adenauer comme Ă©tant la condition d’une rĂ©ussite de la construction europĂ©enne, on ne peut pas dire non plus qu’Angela Merkel en fut un moteur, ni avec Nicolas Sarkozy, en dehors des sourires de façade et des agitations personnelles de Nicolas Sarkozy ; ni avec François Hollande, incapable de s’entendre avec elle ; ni avec Emmanuel Macron qui s’est mis en tĂȘte de faire cavalier seul, persuadĂ© qu’il incarne Ă  lui seul toute l’Europe de l’UE. De toute maniĂšre le dĂ©clin en interne d’Angela Merkel dĂ©jĂ  entamĂ© en 2017, l’empĂȘchait de s’imposer Ă  l’extĂ©rieur.

Le retrait d’Angela Merkel annoncĂ© en octobre annonce une succession aux enjeux politiques majeurs. Annegret Kramp-Karrenbauer (dite « AKK ») est la candidate dĂ©signĂ©e par Angela Merkel, une proche qui risque de payer sa trop grande ressemblance ; Jens Spahn, jeune et anti-immigration, conservateur, peut avoir une chance en coupant les liens avec le passĂ© proche. Ou d’autres ? Les Ă©lections europĂ©ennes clarifieront peut-ĂȘtre les choses.

Si la carriĂšre politique exceptionnelle d’Angela Merkel peut ĂȘtre saluĂ©e, son dĂ©part ne peut que rĂ©jouir tous ceux qui ont une autre conception de l’Europe et de son devenir. Ce mois d’octobre fut un excellent mois pour l’Europe, Ă©clairĂ© par l’auto-Ă©viction forcĂ©e d’Angela Merkel, et confirmĂ©, en AmĂ©rique du Sud par l’élection de  comme un contrepoint Ă  la ChanceliĂšre dĂ©chue.