Non content d’ĂȘtre appelĂ© Ă  voter aux scrutins constitutionnellement prĂ©vus par un code Ă©lectoral inĂ©puisable, le citoyen est dĂ©sormais invitĂ© Ă  se dĂ©placer pour dĂ©signer tel candidat de son choix aux « primaires prĂ©sidentielles », moyennant une modeste obole, faut-il le prĂ©ciser.

Pour le candidat, l’électeur est plus que jamais un bijou de fantaisie et l’isoloir devient ainsi l’écrin tape Ă  l’Ɠil d’une bimbeloterie dĂ©magogique. Un ami, dĂ©signĂ© et rĂ©signĂ© Ă  ĂȘtre « scrutateur Ă  vie » dans sa mairie rurale, me confiait qu’il commençait Ă  en avoir plein les urnes. Mais passons


J’en connais deux qui, confortablement installĂ©s sur un cumulus pour mieux observer les comportements des hommes politiques actuels, doivent apprĂ©cier leur surexcitation tout en devisant avec Thomas More, le saint patron de ces agitĂ©s du bocal. Octave Mirbeau, libertaire, anarchiste qu’on ne peut traiter de rĂ©actionnaire et AndrĂ© Tardieu, l’homme de centre droit par excellence, papotant comme les meilleurs amis du monde, qui pourrait l’imaginer ici-bas. Mais auprĂšs de l’Éternel tout devient possible.

Pour le premier qui, dans Le Figaro du 28 novembre 1888, appelait Ă  la grĂšve de l’électeur, celui-ci n’est que « ce bipĂšde pensant, douĂ© d’une volontĂ©, Ă  ce qu’on dit, et qui s’en va, fier de son droit, assurĂ© qu’il accomplit un devoir, dĂ©poser dans une boĂźte Ă©lectorale un quelconque bulletin [
] Les moutons vont Ă  l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espĂšrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui va les tuer, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bĂȘte que les bĂȘtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des RĂ©volutions pour conquĂ©rir ce droit. »

Pour le second, le vote devient vite pernicieux et il n’en veut pour preuve que l’exercice d’un mandat national : « Au Parlement, on n’est jamais libre. Le nombre rĂšgne. Pour rĂ©ussir, c’est le nombre qu’il faut gagner. Or, quand on recrute pour une idĂ©e, il faut transiger. Pour transiger, il faut mutiler. Plus on gagne de voix Ă  l’idĂ©e, plus ce gain la lamine. »

Quant Ă  la teneur des propos qu’ils tiennent Ă  l’occasion de ces dĂ©bats audiovisuels dont ils sont si friands, nos candidats, en bons « placiers multicartes », expĂ©rimentent Ă  tout va le constat peu rĂ©jouissant d’un Talleyrand qui pourtant n’avait pas eu le loisir, et pour cause, de participer Ă  ces joutes dĂ©mocratiques gĂ©nĂ©rĂ©es par le scrutin universel : « La parole a Ă©tĂ© donnĂ©e Ă  l’homme pour dĂ©guiser sa pensĂ©e ». Ce qui ne les empĂȘche pourtant pas de prĂ©tendre ĂȘtre d’une limpiditĂ© exemplaire. Il n’empĂȘche que « quand ils parlent de transparence les hommes politiques oublient d’ĂȘtre clairs. »

Ces dĂ©sormais inĂ©vitables « primaires », le « must » en matiĂšre de dĂ©mocratie, qui au sein d’une mĂȘme famille politique prĂ©tendent dĂ©partager ses membres les plus reprĂ©sentatifs, sont placĂ©es sous le signe d’un fair-play digne des « sportsmen » britanniques prĂ©tendument reconnus comme les crĂ©ateurs du concept. Nos politiciens assimileraient-ils leurs joutes Ă  celles des rugbymen, adeptes d’un sport de voyous pratiquĂ© par des gentlemen. Il suffit d’assister au congrĂšs national d’un quelconque parti pour s’en convaincre. À les contempler, rĂ©unis pour la photo de famille, on doit convenir que bon nombre de ces compagnons ou camarades arborent des sourires plus jaunes que ceux d’un hĂ©patique. À les voir s’ébattre, on comprend mieux le fielleux : « Dis-moi qui tu frĂ©quentes, je te dirai qui tu hais. »

Cette soif de dĂ©mocratie participative pousse mĂȘme les partis Ă  ouvrir leurs urnes Ă  tous les citoyens, qu’ils soient ou non « encartĂ©s ». Quand on pense que, naguĂšre, le qualificatif « encartĂ©e » ne s’appliquait qu’aux prostituĂ©es fichĂ©es par la police ! C’est Ă  se demander si la vertueuse RĂ©publique française voulue par Marthe Richard, sa rosiĂšre-en-chef, n’est pas devenue un immense bordel.

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