Le 17 octobre 2012, François Hollande a reconnu la « sanglante rĂ©pression » des forces de l’ordre contre les AlgĂ©riens qui ont manifestĂ© dans les rues de Paris pour protester contre un couvre-feu qui gĂȘnait l’activitĂ© nocturne du FLN.

Chaque annĂ©e, cette date est l’objet d’une commĂ©moration oĂč des inexactitudes sont reproduites. Le prĂ©sident a engagĂ© la responsabilitĂ© de la France sur des faits prĂ©sentĂ©s comme un « crime d’État », dont les pouvoirs publics français et la prĂ©fecture de police seraient les seuls responsables.

Cette dĂ©cision ne prend pas en compte la rĂ©alitĂ© des faits survenus en 1961 qui ont Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©s par les publications de Jean-Paul Brunet[1], de RĂ©my Valat[2] et les rapports demandĂ©s Ă  DieudonnĂ© Mandelkern[3] et Jean GĂ©ronimi[4] par le gouvernement de Lionel Jospin qui montrent que le nombre de morts est largement surestimĂ© par le FLN et ses soutiens (Brunet, Valat et Mandelkern font une estimation infĂ©rieure Ă  une trentaine de victimes, Lugan parle de trois morts, Roger Frey alors ministre de l’intĂ©rieur a annoncĂ© six morts au Conseil des Ministres du 26 octobre).

Les historiens signataires du présent communiqué souhaitent rappeler plusieurs points :

La guerre d’AlgĂ©rie en rĂ©gion parisienne ne se limite pas aux manifestations du 17 octobre 1961. Le bilan humain de la guerre civile algĂ©rienne en mĂ©tropole qui opposait le FLN et le MNA et l’affrontement entre le FLN et les forces de l’ordre s’élĂšve entre le 1er janvier 1956 et le 23 janvier 1962 Ă  3 957 dĂ©cĂšs et 7 745 blessĂ©s, pour un total de 10 223 agressions. En rĂ©gion parisienne, entre le 23 octobre 1958 et le 31 dĂ©cembre 1961, les attentats et les attaques de postes de police ont fait      1 290 tuĂ©s et 1 386 blessĂ©s dans la population « algĂ©rienne » (pour un total gĂ©nĂ©ral de 1 424 tuĂ©s et 3 127 blessĂ©s de janvier 1956 Ă  mai 1962, incluant AlgĂ©riens, policiers et civils mĂ©tropolitains)[5].

Ce fut le conflit le plus sanglant en Europe occidentale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le FLN, parti en lutte pour l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie s’était dotĂ© de structures rigides d’encadrement de la population qui Ă©tait soumise Ă  un impĂŽt rĂ©volutionnaire : en 1960, la fĂ©dĂ©ration de France du FLN aurait recueilli 63 millions de francs (soit plus de 99 millions d’euros de 2015). Des groupes de choc ont perpĂ©trĂ© des attentats sur l’ensemble de l’hexagone et ont sanctionnĂ© les rĂ©fractaires aux directives du parti en instaurant un rĂ©gime de terreur (plus de 50 personnes noyĂ©es en 2 mois, attribuĂ©es essentiellement au conflit MNA/FLN. Le FLN Ă©tait une faction Ă  visĂ©e totalitaire (Jean-Paul Brunet).

Le 25 aoĂ»t 1958, le FLN attaque les intĂ©rĂȘts français en mĂ©tropole. Les forces de l’ordre, et la prĂ©fecture de police de Paris s’adaptent aux conditions nouvelles du conflit : le terrorisme Ă  l’échelle nationale Ă©tait jusqu’alors un phĂ©nomĂšne inĂ©dit. La prĂ©fecture de police amplifie la collaboration entre ses services et forme une unitĂ© de policiers auxiliaires (FPA), de recrutement arabo-kabyle, qui met les organisations politiques et militaires du FLN en difficultĂ©.

En 1961, la guerre d’AlgĂ©rie entre dans sa phase finale, aprĂšs une vague d’actions armĂ©es contre la police parisienne et la FPA du capitaine Montaner, les nĂ©gociations entre les belligĂ©rants reprennent et un cessez-le-feu est instaurĂ© (juin-juillet). La reprise des attentats par le FLN relance les actions anti-terroristes, avec notamment l’instauration d’un couvre-feu (5 octobre 1961), qui met Ă  mal le fonctionnement des structures clandestines.

La sĂ©rie d’agressions du printemps et de l’étĂ© 1961 a mis la police parisienne Ă  cran (22 policiers ont Ă©tĂ© tuĂ©s depuis le dĂ©but de l’annĂ©e): la violence de la rĂ©pression de la nuit du 17 octobre 1961, et la commission de certains excĂšs l’attestent. La fĂ©dĂ©ration de France du FLN connaissait l’état d’exaspĂ©ration des forces de l’ordre. En outre, engagĂ©e dans la lutte pour le pouvoir aprĂšs l’indĂ©pendance, elle a agi sans l’assentiment du Gouvernement Provisoire de la RĂ©publique AlgĂ©rienne et s’appuie sur la population musulmane, qui doit participer « en masse Ă  la lutte rĂ©volutionnaire ».

 

Des Ă©tudes rĂ©centes ont mis l’accent sur les dimensions sociales et politiques du conflit, minimisant la rĂ©alitĂ© de la guerre vĂ©cue comme telle au quotidien.

 

Les historiens et universitaires signataires de cet appel posent la question de la responsabilité du FLN pour les événements survenus la nuit du 17 octobre 1961.

 

  1. La manifestation non autorisĂ©e s’est dĂ©roulĂ©e de nuit, pour braver le couvre-feu, elle fut dirigĂ©e sur des points symboliques de Paris, sachant que le gouvernement français ne saurait tolĂ©rer un acte qui, s’il n’avait pas Ă©tĂ© empĂȘchĂ©, serait apparu comme une faiblesse aux yeux de l’opinion nationale et internationale.
  2. Des sympathisants du FLN (Elie Kagan) Ă©taient prĂ©sents pour couvrir l’évĂ©nement ; les photographies des violences policiĂšres ont Ă©tĂ© immĂ©diatement transmises au GPRA, et rapidement publiĂ©es au Caire sous forme d’une brochure (dont Jean-Luc Einaudi a repris la structure) qui a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e Ă  l’ONU.
  3. Il y a eu des actes de provocation des membres du service d’ordre au pont de Neuilly (JP Brunet). Les femmes et les enfants ont Ă©tĂ© placĂ©s en tĂȘte des cortĂšges : il n’y eut aucune victime parmi eux (Jean-Paul Brunet a prouvĂ© que Fatima Bedar, prĂ©sentĂ©e comme victime de la rĂ©pression policiĂšre, s’Ă©tait suicidĂ©e).
  4. Les Ă©lĂ©ments ci-dessus peuvent laisser Ă  penser que la direction de la FĂ©dĂ©ration de France du FLN a dĂ©libĂ©rĂ©ment choisi la stratĂ©gie de la provocation, dans un contexte de logique de lutte d’influence au sein du FLN. Mobiliser ainsi plus de 22.000 personnes de nuit, dans un contexte de violence, de conflit et d’exaspĂ©ration policiĂšre en souligne la responsabilitĂ©.

 

 Jean-Paul Angelleli docteur en histoire

 Jean-Paul Brunet historien universitaire

 Gabriel Conesa universitaire

 Philippe Conrad universitaire, historien

 Gérard Crespo historien Universitaire

 Robert Davezac docteur en histoire

 Maurice Faivre historien

 GĂ©rard Hilaire professeur agrĂ©gĂ© d’Histoire

 Georges Jehel historien universitaire

 Alain Lardillier docteur en histoire

 Roger Le Doussal Historien

 Gregor Mathias  enseignant docteur en histoire

 Jean Monneret docteur en histoire

 Joseph PĂ©rez responsable du Centre de documentation sur l’Histoire de l’AlgĂ©rie (Aix-en-Provence).

 Danielle Pister-Lopez universitaire, agrégée de lettres modernes.

 Jean-Pierre Pister professeur agrĂ©gĂ© d’Histoire

 Michel Renard  historien universitaire

Thierry Rolando responsable du Centre de documentation des Français d’AlgĂ©rie (Perpignan)

 Rémy Valat historien

 Roger Vétillard historien

 Bernard Zeller historien

 Notes

[1] Jean-Paul Brunet, Police contre FLN, le drame d’octobre 1961, Flammarion, 1999.

[2] Remy Valat, les calots bleus et la bataille de Paris, Michalon, 2007 et 1961, l’étrange victoire, FLN, terrorisme et instrumentalisation mĂ©morielle, Dualpha, 2014.

[3] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/984000823.p.

[4] Le Monde, 13 août 1999.

[5] Roger VĂ©tillard, Un regard sur la guerre d’AlgĂ©rie, Riveneuve, 2016, pp 215/230.

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