Nul moraliste classique – hormis Socrate, dont Nietzsche faisait un faussaire de la philosophie, et Blaise Pascal, optimiste comme tout chrĂ©tien sincĂšre peut l’ĂȘtre – n’a jamais prĂ©tendu que l’ĂȘtre humain Ă©tait venu sur terre pour ĂȘtre heureux. On y est nĂ©, au hasard de la conjonction de deux ĂȘtres de sexe diffĂ©rent (Ă  moins qu’un spĂ©cialiste mĂ©dical n’ait pratiquĂ© une fĂ©condation artificielle, comme on le fait avec les animaux d’élevage depuis le XVIIIe siĂšcle), et l’on y vit « bovinement » ou idĂ©alement, ce dernier terme impliquant de faire son devoir, Ă  la fois par respect de soi et pour servir la collectivitĂ©. La difficultĂ© est double : savoir ce qu’implique prĂ©cisĂ©ment ce devoir et l’accomplir sans dĂ©choir.

En toute Ă©poque, une civilisation qui naĂźt, puis se pĂ©rennise, est fondĂ©e sur les notions de dĂ©passement de soi et d’effort collectif, non sans heurts, et parfois violents, l’humanitĂ© Ă©tant ce qu’elle est : une espĂšce issue d’un genre animal fondamentalement identique aux autres, donc orientĂ©e vers la compĂ©tition pour la survie et la domination. Or, notre actuelle sociĂ©tĂ© mondialiste, vivant d’hyperconsommation non rĂ©gulĂ©e, mais sous-tendue par l’absurde respect d’une multitude de droits catĂ©goriels, est fondĂ©e sur l’individualisme, l’hĂ©donisme (Ă  crĂ©dit) et l’hypocrisie.

C’est une Ă©vidence : la vie au quotidien est beaucoup plus souvent morne, voire dĂ©gradante, que passionnante ou simplement amusante. De ce fait, tout individu normal – soit douĂ© d’une conscience Ă©thique, par opposition au psychopathe, Ă  la canaille ou Ă  la crapule –, au sein du mĂȘme nycthĂ©mĂšre (la journĂ©e et la nuit du mĂȘme jour selon le comput officiel), se jette alternativement dans la routine, bienfaisante car rassurante, et dans le rĂȘve Ă©veillĂ© – recourant aux paradis artificiels : tabac, alcool, stupĂ©fiants, s’il manque d’imagination crĂ©atrice. Il s’agit beaucoup moins de « s’évader hors du moi » (comme l’a Ă©crit Aldous Huxley) que de transplanter le moi, le temps d’un petit moment de bonheur imaginaire, en un monde, certes de fantaisie, mais moins triste, sale ou fade que la rĂ©alitĂ©.

Rien n’est plus stupide que la ritournelle, rĂ©pĂ©tĂ©e ad nauseam depuis des siĂšcles par des poĂštes puis des chansonniers : « Quand l’on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a ». La formulation est jolie : les chiasmes grammaticaux plaisent toujours, par leur subtilitĂ© au moins apparente. En rĂ©alitĂ©, l’ĂȘtre insatisfait de sa vie aurait tort de se contenter de la mĂ©diocritĂ© de sa condition, de la nullitĂ© de son entourage ou de la veulerie de ses contemporains. Il a le devoir de se constituer une vie imaginaire, dans l’attente hypothĂ©tique du jour, de plus en plus improbable Ă  mesure que s’écoulent les annĂ©es, oĂč cet idĂ©al pourrait devenir rĂ©alitĂ©.

Il est infiniment prĂ©fĂ©rable, pour le reste de l’humanitĂ©, que l’immense cohorte des insatisfaits de la condition humaine ou de leurs propres conditions de vie se mette Ă  fantasmer (ceci Ă©tant la traduction hispanisante du mot rĂȘver) sur le thĂšme d’une autre vie, plus aimable ou plus brillante, plutĂŽt que de tenter de rĂ©former le monde. Tous les utopistes, mĂȘme les plus gĂ©nĂ©reux et les plus idĂ©alistes, qui se sont efforcĂ©s de faire de la vie terrestre un Paradis l’ont transformĂ©e en un Enfer pour leurs contemporains, voire pour de nombreuses gĂ©nĂ©rations. C’est l’une des rares constantes de l’histoire humaine, qui semble avoir Ă©chappĂ© Ă  nombre de brillants analystes.

Sont beaucoup plus utiles Ă  l’humanitĂ© souffrante les poĂštes et les romanciers, rĂȘveurs professionnels, parfois heureusement inspirĂ©s. De mĂȘme, les dessinateurs, peintres, sculpteurs et architectes, quel qu’ait pu ĂȘtre leur niveau technique, ont exaltĂ© le goĂ»t du beau chez leurs contemporains, puis Ă©difiĂ© les gĂ©nĂ©rations suivantes
 Encore fallait-il, pour obtenir ce brillant rĂ©sultat, qu’ils fassent preuve, comme les musiciens, du sens de l’harmonie.

De 1918 aux annĂ©es 1970, le cinĂ©ma d’action – l’art populaire par excellence, qui est devenu de nos jours un non-art, sauf bienheureuse exception – narrait les exploits de groupes qui Ă©taient vainqueurs lorsque tous leurs membres concourraient au mĂȘme but et qui s’avĂ©raient vaincus en cas de dĂ©sunion ou de trahison au sein de l’équipe. En notre nouvelle Ăšre, l’on ne commercialise plus que les Ɠuvres virtuelles de super-hĂ©ros, de tous Ăąges, sexes et coloris (il en faut pour tous les genres et tous les publics), qui ont en commun de gagner ou de sauver le monde selon le schĂ©ma « seul contre tous », Ă©ventuellement avec la « petite amie » ou le pitre faire-valoir de service.

Pour nourrir l’excitation mentale des hallucinĂ©s et dĂ©lirants de tout poil, mĂ©diocrement satisfaits des (onĂ©reux) paradis artificiels commercialisĂ©s pour calmer l’angoisse existentielle des sujets Ă  mĂ©diocre vie intĂ©rieure, l’on met de nos jours sur le marchĂ© (Ă  des prix assez peu Ă©levĂ©s) quantitĂ© de jeux dont DumĂ©diocre ou Supernulle peuvent ĂȘtre le hĂ©ros (et Ă  l’ùre de la supercherie de la Gender theory, le « hĂ©ros » a le plus souvent perdu son identitĂ© sexuelle). AprĂšs avoir commercialisĂ© de l’estime de soi par le Charity business, on regonfle le moral du jeune consommateur, sur lequel l’on compte plus que jamais pour nourrir les profits des fabricants et des innombrables intermĂ©diaires du joli monde du nĂ©goce et de la finance, en attendant de lui faire rembourser la Dette de l’État, tandis que ses parents sont surendettĂ©s pour raisons de standing de vie.

Supermachin, ce jeune prodige de l’économie globale et de la nouvelle conception du monde, rĂȘve d’une Terre de fiction ou de Cyberespace. Pendant ce temps, il ne rĂ©flĂ©chit nullement Ă  la condition humaine et surtout pas aux valeurs humanistes, devenues d’authentiques pensĂ©es dĂ©moniaques dans notre nouvelle Ăšre, oĂč seuls l’hĂ©donisme et la niaiserie sont glorifiĂ©s, presque au mĂȘme titre que la valeur morale suprĂȘme : le consumĂ©risme.

Dans notre monde dominĂ© par l’achat et la vente, le nouveau hĂ©ros, le consommateur et gĂ©nĂ©reux donateur des officines Ă  prĂ©tentions « humanitaires », ne s’informe pas des grandes civilisations du passĂ©. Si l’envie lui en vient, on lui prĂ©sente une histoire-fiction oĂč de mauvais Blancs, avides et brutaux, asservissent de gentils primitifs colorĂ©s, d’une infinie sagesse. Il s’intĂ©resse encore moins aux notions terrifiantes d’effort, d’abnĂ©gation, de lutte en commun pour crĂ©er le monde rĂ©el de demain. Il est conditionnĂ© – formatĂ© serait le terme le plus juste – pour continuer Ă  consommer toujours plus et Ă  crĂ©dit, pour bien voter et continuer le jeu pervers du brassage des cultures et des races (sauf dans le milieu juif, oĂč on ne l’encourage, et fortement, que pour les autres).

Le nouvel Âge d’or est nĂ©, virtuel pour le consommateur-payeur, trĂšs rĂ©el pour ses organisateurs et leurs complices. Cet Éden, Ă  peine nourrisson, est tellement avariĂ© qu’il est condamnĂ© Ă  une trĂšs courte existence. La supercherie, la mĂ©diocritĂ©, l’égoĂŻsme n’ont jamais crĂ©Ă© de grande civilisation. MĂȘme les fourmis savent instinctivement que leur survie et l’expansion de leur espĂšce dĂ©pendent de l’effort collectif et de l’abnĂ©gation de chaque individu.

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