Avec ce livre consacrĂ© Ă  NapolĂ©on (Éd.SPM-Lettrage), Nicole Gotteri s’interroge sur la fulgurante ascension du petit officier corse et sur la maniĂšre dont il menait sa barque, aussi bien Ă  la tĂȘte de la France que dans ses affaires personnelles. L’auteur est archiviste-palĂ©ographe, docteur en histoire et ancien membre de l’École française de Rome.

Loin de se complaire dans la lĂ©gende napolĂ©onienne, les analyses de Gotteri Ă©tonneront voire choqueront les dĂ©fenseurs de l’Aigle. Cependant, elle explique ne pas vouloir « s’enfermer dans des visions rĂ©ductrices » et qu’il est possible de « formuler des critiques, d’établir des comparaisons car ce genre d’essai l’autorise ».

L’historienne se montre lucide sur son ouvrage, car elle dit : « Ce nouvel Ă©crit sur un sujet qui n’a rien de bien neuf et sur un personnage que la France lĂ©gale a dĂ©cidĂ© d’ignorer depuis peu n’est pas une biographie raisonnĂ©e ou une histoire du Consulat et de l’Empire venant grossir une masse considĂ©rable d’études de ce genre. Son ambition se limite Ă  restituer un tĂ©moignage ».

Elle prĂ©cise qu’elle a travaillĂ© sur NapolĂ©on « par nĂ©cessitĂ© professionnelle ».

Gotteri a cĂŽtoyĂ© l’Empereur « au quotidien, dans l’environnement d’un souverain par le biais des prĂ©cieux vestiges de son passage. Cette frĂ©quentation quasi trentenaire a permis l’exercice d’une rĂ©flexion sur un homme exceptionnel et sur son rĂšgne qui a imprimĂ© sa marque en France et en Europe, en son temps et bien au-delà ».

Il s’agit d’un bel aveu pour une personne qui exprime de notables rĂ©serves sur l’Ɠuvre napolĂ©onienne.

Ainsi, bien qu’elle ne soit pas une inconditionnelle de NapolĂ©on, elle reconnaĂźt que « l’homme fut exceptionnel ». Par consĂ©quent, elle Ă©nonce que « les ĂȘtres d’exception sollicitent les interrogations. On se posera longtemps des questions sur la personnalitĂ© d’un homme comme NapolĂ©on qui, durant ce qu’on pourrait appeler sa pĂ©riode historique, s’inspira d’un ensemble de rĂ©fĂ©rences et manifesta des dispositions Ă©chappant Ă  la logique ordinaire ».

Elle poursuit de cette maniĂšre : « Le sĂ©jour Ă  Sainte HĂ©lĂšne appartient, je crois, Ă  un autre univers, dĂ©jĂ  irrĂ©el, oĂč le caractĂšre se dilue dans la quotidienne juxtaposition du sordide et du rĂȘve ».

Concernant la construction intellectuelle et sociale de NapolĂ©on, elle remarque que « lui-mĂȘme a cĂ©dĂ© aux tendances de l’époque, pour ensuite s’en affranchir partiellement ».

Le succĂšs de NapolĂ©on repose, en partie, sur sa capacitĂ© Ă  croire en ses possibilitĂ©s. En consĂ©quence, il convient de ne pas oublier qu’il a fait « preuve d’un individualisme constant dans sa vie privĂ©e comme dans son itinĂ©raire politique, se dĂ©marquant nettement de ce qu’on nomme aujourd’hui le communautarisme, qui enferme les forces vives propres Ă  chacun dans le carcan de pratiques intangibles, sacralisĂ©es par le temps ».

Gotteri Ă©crit « qu’un des premiers dĂ©rapages Ă  la fidĂ©litĂ© aux origines sera cet invraisemblable mariage avec JosĂ©phine. Il n’a pas Ă©pousĂ© une jeune fille corse et ne s’est pas souciĂ© de la possible fureur des siens, qui voient le clan Beauharnais concurrencer le leur ».

L’argent et la famille forment bien souvent un duo infernal

N’oublions pas de rappeler que NapolĂ©on est Ă  la fois « un lecteur de Jean-Jacques Rousseau et un fils de la RĂ©volution. Il se fie Ă  sa nature et obĂ©it Ă  ses inspirations. Mais du passĂ©, il ne fera jamais table rase, il est bien trop intelligent pour cĂ©der Ă  ce mirage ; il se contentera d’y puiser des exemples, des sujets de rĂ©flexion et des Ă©lĂ©ments pour sa gloire personnelle ».

L’auteur insiste sur ce point : « Aussi n’est-il pas surprenant qu’il se soit consacrĂ© avec un soin mĂ©ticuleux Ă  inscrire son existence dans une mise en scĂšne permanente ».

AprĂšs tout, NapolĂ©on disait bien qu’un « chef est un marchand d’espĂ©rance ».

NapolĂ©on fut sĂ»rement un grand homme d’État : « il crĂ©a beaucoup. Mais il ne faudrait pas s’imaginer qu’il crĂ©ait Ă  partir de rien ».

L’Ɠuvre du Directoire doit ĂȘtre rĂ©Ă©valuĂ©e selon Gotteri. Toutefois, elle stipule que malgrĂ© tout « la rĂ©organisation de la France consulaire s’effectua avec une Ă©tonnante rapidité ». Effectivement, en peu de temps de nombreuses institutions voient le jour, dont certaines existent encore aujourd’hui : « NapolĂ©on proclame la nouvelle constitution, Ă©tablit le Conseil d’État, le SĂ©nat, le Tribunat et le Corps lĂ©gislatif, il crĂ©e la Banque de France et le corps de prĂ©fets, ainsi que l’UniversitĂ© et la Cour des Comptes ».

Gotteri reconnaĂźt l’ampleur de la tĂąche : « Une telle rapiditĂ© force l’admiration ».

D’aucuns ont beaucoup reprochĂ© Ă  NapolĂ©on d’avoir trop fait la guerre. C’est oublier que celle-ci avait commencĂ© par la dĂ©claration du 20 avril 1792, Ă©manant de Louis XVI et de l’AssemblĂ©e lĂ©gislative, bien avant son accession au pouvoir. Par ailleurs, elle Ă©crit un propos trĂšs pertinent que nous citons : « La paix et la guerre sous le Consulat et l’Empire sont liĂ©s par autre chose que par les pulsions destructrices d’un quelconque prĂ©dateur. Bonaparte s’est imposĂ© comme nouveau maillon d’une chaĂźne. Il lui appartenait de la modifier ou de la rompre, mais il ne pouvait en faire abstraction ».

Abandonner ou rendre les conquĂȘtes de la RĂ©volution revenait donc Ă  condamner le rĂ©gime napolĂ©onien et Ă  renier le serment du Sacre
 Quoi qu’il en soit, jamais l’Angleterre n’aurait acceptĂ© que la France (rĂ©publicaine, impĂ©riale ou royaliste) ne possĂ©dĂąt Anvers et la rive gauche du Rhin.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, chaque camp peut juger diversement le grand dessein de NapolĂ©on. Gotteri semble le regretter mais elle pense que « notre Ă©poque cultive le manichĂ©isme et les formulations assassines. Elle fait mĂȘme parler le silence ».

Elle dĂ©veloppe son idĂ©e comme suit : « Il n’est pas nĂ©cessaire de se dire de droite pour admirer NapolĂ©on, il n’est pas indispensable de se dire de gauche pour le critiquer ».

Dans leur jugement de la geste napolĂ©onienne, certains nĂ©gligent de considĂ©rer que la France sortait de la guerre civile, conjuguĂ©e Ă  une guerre aux frontiĂšres. Au sujet des divisions franco-françaises, elle confesse volontiers l’anecdote suivante : « une vieille amie royaliste, qui Ă  ma grande surprise disait tout haut son admiration pour le gĂ©nĂ©ral Bonaparte, me dĂ©clara : sans lui les Français se battraient encore entre eux ».

N’est-ce pas encore le cas aujourd’hui ? Vaste sujet


Gotteri nous propose une analyse intĂ©ressante et sans concession de l’homme et du rĂ©gime napolĂ©onien. Elle pointe du doigt les rĂ©ussites et les Ă©checs du vainqueur d’Austerlitz, tout en expliquant pour quelles raisons les Français n’ont pas plus soutenu NapolĂ©on quand l’impĂ©ratif de la situation le rĂ©clamait. Cette Ă©tude permet de comprendre la stratĂ©gie politique et les moyens de gouvernement de NapolĂ©on qui avait dĂ©clamĂ© en son temps : « impossible n’est pas français ».

Napoléon par Nicole Gotteri (SPM-Lettrage).

Napoléon par Nicole Gotteri (SPM-Lettrage).

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