Wladimir Oulianov (1870-1924) est issu de la petite bourgeoisie, son pĂšre Ă©tant directeur d’école. Sa vie, son destin et celui d’une grande partie des peuples d’Europe et d’autres continents, rĂ©sultent pour l’essentiel de ses lectures et de l’influence qu’a eue sur l’adolescent son frĂšre aĂźnĂ©, Alexandre, pendu pour avoir participĂ© Ă  la prĂ©paration d’un attentat terroriste.

Wladimir est dĂ©portĂ© de 1896 Ă  1900 en SibĂ©rie et devient ainsi « LĂ©nine », le plus redoutable des thĂ©oriciens marxistes de stricte obĂ©dience avant 1914. Au physique, c’est « un petit homme insignifiant » (Staline dixit, qui Ă©tait lui-mĂȘme un nabot), d’un abord trĂšs simple et gĂ©nĂ©ralement gai.

Ses querelles dogmatiques sont poussĂ©es fort loin, jusqu’à la haine, comme le dĂ©montrent ses Ă©crits, notamment envers les chefs des diverses chapelles du marxisme – par exemple, Lev Bronstein- « Trotsky », Grigori Radomylski alias « Zinoviev »- « Apfelbaum » et Rosa Luxembourg, sans que cela dĂ©gĂ©nĂšre en pensĂ©es antijudaĂŻques, comme ce sera le cas chez Joseph Dougashvili- « Staline ».

En revanche, l’homme se montre peu pugnace lorsqu’il s’agit de passer aux actes. Pour tout dire, c’est un couard. De juillet Ă  octobre 1917, il prĂȘche l’insurrection Ă  Petrograd, mais il ne sort de son terrier qu’aprĂšs le triomphe du putsch bolchevique. Son talent oratoire fait de lui un personnage charismatique, non seulement auprĂšs des foules, mais aussi dans les assemblĂ©es, ce qui lui assure la prĂ©Ă©minence dans le gouvernement de la Russie soviĂ©tique, puis de l’URSS.

Le 30 aoĂ»t 1918, une exaltĂ©e juive, Fanya Kaplan, nĂ©e Raydman, dĂ©charge dans sa direction le contenu d’un revolver de faible calibre : les trois balles qui atteignent LĂ©nine dĂ©clenchent la premiĂšre terreur bolchevique. Dans les semaines qui suivent cette blessure, le grand homme prĂ©sente un Ă©tat d’agitation mentale et physique (un Ă©tat hypomaniaque), immĂ©diatement rapportĂ© par la victime et ses curieux mĂ©decins Ă  un « poison » dont auraient Ă©tĂ© enduites les balles !

Durant l’annĂ©e 1920, on lui dĂ©couvre une hypertension artĂ©rielle sĂ©vĂšre et des signes d’artĂ©riopathie des membres infĂ©rieurs, ce qui n’est guĂšre Ă©tonnant chez un individu fumant 40 cigarettes par jour depuis une trentaine d’annĂ©es !

Toutefois, lorsqu’en dĂ©cembre 1921 le patient se plaint de migraines et de vertiges, gĂ©nĂ©rant une insomnie sĂ©vĂšre, ses mĂ©decins reprennent l’hypothĂšse des « balles empoisonnĂ©es ». Le demi-dieu est opĂ©rĂ© le 23 avril 1922. On extrait Ă  grand-peine une balle nichĂ©e dans le trapĂšze droit, au sein d’un magma correspondant Ă  l’organisation d’un hĂ©matome et Ă  un cal exubĂ©rant de la clavicule brisĂ©e par la balle, 4 ans plus tĂŽt ; le 2e projectile est fichĂ© dans l’omoplate gauche et le chirurgien, qui a peinĂ© pour ĂŽter le premier, n’ose tenter l’exĂ©rĂšse – au moins la 3e balle a-t-elle eu la courtoisie de transpercer les muscles de l’épaule gauche et de ressortir aussitĂŽt.

Bien Ă©videmment, l’intervention s’avĂšre inefficace : persistent les vertiges et les cĂ©phalĂ©es. Le patient continue de fumer Ă©normĂ©ment. Le 26 mai 1922, le potentat est foudroyĂ© par son premier accident vasculaire cĂ©rĂ©bral. Les signes initiaux font penser Ă  une hĂ©morragie cĂ©rĂ©brale plutĂŽt qu’à une thrombose ou une embolie : de violents maux de tĂȘte et des vomissements prĂ©cĂšdent la paralysie, ce qui permet d’évoquer une hypertension intracrĂąnienne. En ce 26 mai, LĂ©nine perd en partie la commande de la moitiĂ© droite de son corps (c’est ce qu’en termes techniques, l’on nomme une hĂ©miparĂ©sie droite), mais surtout prĂ©sente de gros troubles de la comprĂ©hension et de l’expression du langage, ainsi que de grosses difficultĂ©s Ă  saisir le contenu d’un texte Ă©crit (soit : une aphasie mixte et une alexie). À compter de ce jour, il ne s’exprime plus correctement en sa langue d’élection, l’allemand.

Le 12 dĂ©cembre 1922, une rĂ©cidive d’accident vasculaire, dans le mĂȘme territoire cĂ©rĂ©bral, annule en quelques heures les progrĂšs accomplis depuis six mois. Il devient grabataire, ne peut plus Ă©crire et, dans son expression orale, il confond et dĂ©forme les mots. En dĂ©pit de l’optimisme de son mĂ©decin français, le communiste François Guettier, qui conserve l’espoir d’une guĂ©rison presque complĂšte (« La tendance Ă  la fatigue sera plus grande, mais le virtuose restera un virtuose »), les progrĂšs seront quasi nuls jusqu’à sa mort.

Tout ce que LĂ©nine est censĂ© avoir dictĂ© par la suite correspond au dĂ©chiffrement et Ă  la transcription par Nathalie Oulianov, nĂ©e KroupskaĂŻa, des bredouillements du maĂźtre d’un empire de 150 millions d’ĂȘtres humains. Or, l’épouse dĂ©vouĂ©e est elle-mĂȘme malade : elle souffre d’une hypothyroĂŻdie traitĂ©e par des protĂ©ines iodĂ©es et des extraits de glande thyroĂŻdienne animale – la bouffissure de son visage permet d’infĂ©rer que le traitement est peu efficace ! On comprend que les dignitaires du Politburo aient considĂ©rĂ© avec un certain dĂ©tachement, voire un mĂ©pris affichĂ©, la traduction libre par son Ă©pouse des paroles du maĂźtre.

Le calvaire du chef de l’État se poursuit. Le 9 mars 1923, un 3e accident vasculaire se produit, toujours dans le mĂȘme territoire – la rĂ©gion moyenne de l’hĂ©misphĂšre cĂ©rĂ©bral gauche, qui est l’hĂ©misphĂšre dominant chez un droitier comme l’était LĂ©nine. Du coup, « LĂ©nine » devient anarthrique, absolument incapable de prononcer le moindre mot (il est dĂ©jĂ  incapable de mouvoir les membres du cĂŽtĂ© droit, de lire et d’écrire) ! En juin 1923, il rĂ©ussit Ă  faire quelques pas, Ă©tant solidement maintenu par un garde, mais prĂ©sente des tremblements du membre supĂ©rieur gauche ; en octobre, il ne rĂ©ussit Ă  prononcer qu’un mot : « voilà ». Ses progrĂšs s’arrĂȘtent lĂ .

Le 20 janvier 1924, ses proches constatent un strabisme, secondaire Ă  la paralysie d’un nerf oculomoteur, et, le 21 janvier, il est foudroyĂ© par son 4e et dernier accident vasculaire cĂ©rĂ©bral. Aux crises d’épilepsie, succĂšdent une anarchie du rythme respiratoire et le premier maĂźtre de l’URSS meurt dans la soirĂ©e, ĂągĂ© de 53 ans.

Son autopsie est rĂ©alisĂ©e par deux mĂ©decins communistes venus d’Allemagne, Heinrich Vogt – un neurologue et anatomopathologiste fort cĂ©lĂšbre – et le Dr Klemperer. La mort est due Ă  une hĂ©morragie de la partie haute du tronc cĂ©rĂ©bral (le mĂ©sencĂ©phale). L’on constate des lĂ©sions d’artĂ©riosclĂ©rose considĂ©rables de l’aorte et des artĂšres carotides (on parlerait de nos jours d’athĂ©rothrombose : une obstruction de la lumiĂšre vasculaire et un Ă©paississement de la paroi artĂ©rielle, provoquant un obstacle Ă  la circulation sanguine et Ă  l’oxygĂ©nation du cerveau) et 7 sites d’accidents vasculaires cĂ©rĂ©braux, en plus de celui ayant occasionnĂ© la mort (3 dans l’hĂ©misphĂšre dominĂ© et 4 dans le gauche) !

Les deux anatomopathologistes, fort dociles, entĂ©rinent l’hypothĂšse de l’empoisonnement artĂ©riel. Ils extraient la balle de l’omoplate gauche et l’envoient au laboratoire de toxicologie de l’institut de mĂ©decine lĂ©gale de Moscou. Nul ne publiera jamais le rapport d’expertise ! Bien que le mĂ©decin personnel de LĂ©nine ait gĂ©nĂ©reusement administrĂ© du Salvarsan Ă  son patient les deux gloires de l’anatomopathologie allemande, Vogt et Ludwig Aschoff, rĂ©futent, aprĂšs l’examen des coupes de parois artĂ©rielles, l’hypothĂšse d’une artĂ©rite syphilitique.

Dans son pamphlet : Staline de 1940, « Trotsky » reprendra la thĂšse de l’empoisonnement du premier tsar rouge, mais en l’embellissant de l’action de « sbires de Staline », parvenant Ă  dĂ©jouer la vigilance de l’épouse dĂ©vouĂ©e et administrant une « poudre de succession » au maĂźtre de l’heure ! Tout ceci n’est pas sĂ©rieux. LĂ©nine, grand fumeur, sĂ©dentaire, hypertendu, a prĂ©sentĂ© une maladie cĂ©rĂ©bro-vasculaire sĂ©vĂšre, gĂ©nĂ©rant une incapacitĂ© totale dĂšs le premier accident, celui du 26 mai 1922.

Un an plus tĂŽt, au printemps de 1921, il Ă©tait encore en pleine possession de ses facultĂ©s, prenant conscience du dĂ©sastre Ă©conomique provoquĂ© par la rĂ©volution bolchevique et, dans un accĂšs d’autocritique aussi courageux que sympathique, introduisait la notion de profit individuel dans la vie soviĂ©tique. Cette NEP (nouvelle Ă©conomie politique) lui a permis, au prix d’une hĂ©rĂ©sie marxiste qui a dĂ» lui ĂȘtre particuliĂšrement douloureuse, d’amĂ©liorer les conditions de vie de ses administrĂ©s, jusqu’à ce que « Staline », en 1928-1929, revienne au dogme marxiste pur et dur, au crĂ©tinisme dogmatique gĂ©nĂ©rateur de sous-production et de pĂ©nurie.

L’invaliditĂ© de « LĂ©nine » a permis Ă  « Staline », jusqu’alors obscur tĂącheron d’un ministĂšre technique et totalement dĂ©pourvu de prestige personnel, de saisir les commandes du Parti communiste. Lorsque « LĂ©nine » meurt, son successeur est tout dĂ©signé : il tient les postes clĂ©s du PC de l’URSS. Il est infiniment probable que, si « LĂ©nine » avait pu organiser mĂ©thodiquement sa succession, il n’aurait pas investi « Staline » d’un pouvoir tel qu’il lui permette de devenir le dictateur omnipotent, le tyran sanguinaire, mais aussi le conquĂ©rant exceptionnellement heureux, Ă  qui tout rĂ©ussit, partie par l’effet de son indĂ©niable gĂ©nie politique, partie par la bĂȘtise de ses associĂ©s anglo-US et les bĂ©vues de son ennemi principal, Adolf Hitler, le surdouĂ© dĂ©lirant.

« LĂ©nine » a Ă©tĂ© un personnage promĂ©thĂ©en, laissant Ă  sa mort un monde radicalement transformĂ© par son action. Mais son incapacitĂ© totale durant les deux derniĂšres annĂ©es de son rĂšgne nominal, Ă©quivalant de fait Ă  une mort prĂ©maturĂ©e, a bouleversĂ© le destin de presque tous les peuples de la planĂšte pour trois quarts de siĂšcle, l’orientant dans une direction qu’il n’aurait probablement pas admise.

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Philippe Randa,
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