On connaĂźt l’usage intempestif que fait de l’affaire Dreyfus la marĂ©chaussĂ©e mĂ©diatique et francophobe ?

IsraĂ«l Shamir, Ă©crivain juif anti-sioniste, de grande culture, et de subtilitĂ© unique, cite un historien anglais et culottĂ© nommĂ© Piers Read : « Si l’on s’en tient Ă  l’ouvrage de Read, c’est parce que son cas a Ă©tĂ© utilisĂ© pour attaquer l’Église catholique. L’Église n’était pas impliquĂ©e directement, mais la victoire des dreyfusards donna lieu de fait Ă  une profonde dĂ©faite pour les catholiques. Un innocent a peut-ĂȘtre bien Ă©tĂ© sauvĂ©, mais la France chrĂ©tienne a naufragĂ©, dans l’histoire. C’est la France de Henry James qui a disparu, enterrĂ©e, pour faire place Ă  un nouvel ordre, oĂč les mĂ©dias ont pris la place de l’Église pour guider les masses, et oĂč les classes argentĂ©es ont remplacĂ© la noblesse. C’est une dĂ©faite charniĂšre de l’Église dans ce que RenĂ© GuĂ©non a dĂ©crit comme le Kali Yuga (GuĂ©non, le traditionaliste, avait dix ans en 1894, lorsque Dreyfus fut arrĂȘtĂ©). »

L’Affaire comme rĂšgne de la quantitĂ© et signe des temps ? Citons Ovide (que GuĂ©non aime beaucoup) et sa premiĂšre mĂ©tamorphose : « Dans ce siĂšcle formĂ© d’un mĂ©tal pire que toutes divinitĂ©s, tous les crimes envahirent la terre : on vit s’enfuir la pudeur, la vĂ©ritĂ©, la bonne foi (Omne nefas fugere pudor, verumque fidesque) souillĂ©e de sang, et rĂ©gner Ă  leur place, la fraude, la ruse, la trahison et la violence, et la coupable soif des richesses (et amor sceleratus habendi). »

Du vrai monde moderne dĂ©jà


La célÚbre couverture du "Petit Journal" consacré à Dreyfuss.

La cĂ©lĂšbre couverture du « Petit Journal » consacrĂ© Ă  Dreyfuss.

Shamir poursuit : « Dreyfus a Ă©tĂ© un prĂ©curseur de la longue kyrielle des martyrs des droits de l’homme, telle que la produisent les mĂ©dias, cette liste interminable de refuzniks, dissidents, espions arrĂȘtĂ©s Ă  tort et tutti quanti
 Dreyfus avait eu le soutien de l’Angleterre (les USA de l’époque) et cela consolida la position des Ă©lĂ©ments pro-britanniques dans l’establishment français. »

L’affaire Dreyfus selon Shamir et Read, c’est la dĂ©christianisation de la France, un siĂšcle avant le catho zombie, son clergĂ© de pleutres et le pape Ă  Soros (le cercueil, en grec ancien).

« C’est le point de vue de Read. Il offre une prĂ©sentation dĂ©taillĂ©e et honnĂȘte de l’Affaire, mais son sujet central est plutĂŽt celui du destin du catholicisme en France. Il se pose la question de ce qui est advenu de l’Église et de ses ouailles, pendant ces annĂ©es dĂ©cisives, et c’est en ce sens-lĂ  que son livre est trĂšs important pour le lecteur contemporain. »

Shamir reprend l’historien ; Read Ă©crit : « En 1879 un gouvernement dont six sur dix membres Ă©taient protestants [
] fit voter des lois qui interdisaient au clergĂ© catholique d’enseigner, tant dans des Ă©coles privĂ©es que dans le public, alors que les enfants juifs et protestants continuaient Ă  recevoir une instruction confessionnelle
 Les couches supĂ©rieures de la vieille bourgeoisie furent exclues du pouvoir, les uns en tant que catholiques, d’autres en tant que royalistes, ou pour les deux motifs Ă  la fois. Le vide qu’ils laissaient fut rempli par les protestants et les juifs. Un prĂ©fet juif pouvait observer la pĂąque juive en toute impunitĂ©, mais un prĂ©fet ouvertement dĂ©vot pendant la Semaine sainte devait se retrouver violemment attaqué : communier Ă  PĂąques, sous la IIIe RĂ©publique Ă©tait un geste revendicatif, voire osé ; les fonctionnaires qui le faisaient savaient qu’ils avaient peu de chances d’obtenir une promotion. »

Si une petite partie de l’opinion est judĂ©ophobe, la sociĂ©tĂ© n’est certainement pas antisĂ©mite. Shamir ajoute : « Personnellement, j’ai Ă©tĂ© trĂšs surpris de dĂ©couvrir qu’au dĂ©but de l’Affaire Dreyfus, les Juifs n’étaient pas persĂ©cutĂ©s ; ce sont les catholiques qui Ă©taient brimĂ©s tandis que les Juifs frĂ©tillaient dĂ©jĂ  joyeusement. La situation des catholiques ne fit qu’empirer avec la fin de l’Affaire. L’Église avait perdu la main, et malgrĂ© la profonde religiositĂ© qui existait encore en province, les Ă©lecteurs choisissaient toujours un gouvernement antireligieux. Read considĂšre que si les femmes avaient eu le droit de vote (ce qu’elles n’avaient pas) le rĂ©sultat aurait Ă©tĂ© diffĂ©rent. »

AprĂšs commence la vague de dĂ©christianisation violente, mondiale, la rĂ©volution orange-rouge sang qui dĂ©vaste la chrĂ©tientĂ© du Mexique Ă  la Russie en passant par Paris ou la Turquie : « Read dĂ©crit la dĂ©faite de l’Église dans tous ses dĂ©tails. AprĂšs les Ă©lections de 1903, c’est un gouvernement encore plus radicalement anticatholique qui fut dĂ©mocratiquement Ă©lu, et il chassa les prĂȘtres des Ă©coles et les religieuses des hĂŽpitaux. Celles-ci travaillaient pour rien ; il fallait payer celles qui les remplaçaient, mais la haine de l’Église fut plus forte que l’avarice.

Les Ă©glises furent pillĂ©es, les monastĂšres assiĂ©gĂ©s et leurs propriĂ©tĂ©s confisquĂ©es. C’est une histoire bien triste, que nous devrions faire connaĂźtre pour comprendre le XXe siĂšcle et l’oppression des croyants qui le caractĂ©risa virtuellement partout, depuis la Russie jusqu’à la France, et de la Turquie jusqu’au Mexique, cet avĂšnement mondial du Kali Yuga. »

Shamir insiste avec Paul Read sur l’éternel rĂŽle subversif de l’Angleterre (qui fabriqua la lĂ©gende noire – leyenda negra, qui traumatise toujours l’Espagne – des pays ibĂ©riques pour leur chiper leurs colonies) : « Read, le catholique, constitue une excellente rĂ©fĂ©rence pour comprendre la dimension gĂ©opolitique de l’Affaire. Il souligne que l’Angleterre, la grande puissance protestante, Ă©tait traditionnellement anticatholique, et c’est pourquoi elle se rangea du cĂŽtĂ© des juifs français, qui Ă©taient certainement hostiles Ă  l’Église. L’Angleterre Ă©tait aussi puissante et influente Ă  l’époque que les USA de nos jours. Elle prĂ©conisait, comme les USA aujourd’hui, le Kali Yuga pour le monde entier. »

La couronne british, qui, en ricanant, laissa mourir de faim trois millions d’Irlandais et parqua les enfants boers dans des camps de concentration avant de brĂ»ler un million de civils allemands sous les bombes, « en fit des tonnes avec l’Affaire Dreyfus, exactement comme le font les USA de nos jours, et mobilisa la “communautĂ© internationale” contre la France dĂ©sobĂ©issante. »

Alfred Dreyfus dĂ©clarĂ© coupable pour ses origines ? Shamir : « AprĂšs avoir conclu que la lettre ne pouvait avoir Ă©tĂ© Ă©crite que par un trĂšs petit groupe d’officiers probablement en relation avec l’état-major, le service secret français fit faire une analyse graphologique et conclut que la seule personne dont l’écriture correspondait Ă©tait un capitaine d’artillerie d’origine juive alsacienne, riche, de bonne famille et arrogant, qui effectuait une mission temporaire Ă  l’état-major. Le graphologue Ă©tait arrivĂ© Ă  cette conclusion sans savoir Ă  qui appartenait l’échantillon qu’on lui demandait d’examiner, sans savoir non plus que la personne Ă©tait juive. »

Shamir cite aussi Albert Lindemann (lisez Esau’s tears) : « Albert Lindemann, expert Ă©minent en matiĂšre d’antisĂ©mitisme, conclut de son cĂŽté : “Aucune preuve n’est apparue d’un complot antisĂ©mite contre Dreyfus, qui aurait Ă©tĂ© ourdi par des officiers du renseignement, et certainement aucune tentative prĂ©mĂ©ditĂ©e pour faire condamner quelqu’un dont ils auraient su depuis le dĂ©but qu’il Ă©tait innocent”. »

On est content de l’apprendre. Le commandant Henry ne tapait pas le carton avec le dĂ©porteur Bousquet comme Mitterrand. Mais les Ă©lĂ©ments techniques favorisaient l’inculpation de Dreyfus : « Parmi les experts qui confrontĂšrent les Ă©critures, se trouvait Alphonse Bertillon, pĂšre de la criminalistique moderne. Il confirma que Dreyfus Ă©tait le coupable le plus probable. »

Et Shamir rappelle qu’on ne sait qui il faut plus plaindre, du Dreyfus de l’époque ou du gars de Guantanamo : « De nos jours, l’accusĂ© doit dĂ©jĂ  se sentir heureux s’il a droit Ă  un procĂšs : il y a des gens en IsraĂ«l, aux USA et ailleurs, qui passent des annĂ©es en prison, soupçonnĂ©s d’atteintes Ă  la sĂ©curitĂ© de l’État, mais sans qu’aucune preuve recevable soit prĂ©sentĂ©e Ă  la cour. Dans le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, les preuves vraiment solides sont rarement Ă©talĂ©es ; tout se fait sur la base des soupçons. Et s’il faut aller devant les tribunaux, les preuves peuvent ĂȘtre falsifiĂ©es, le mensonge est courant. »

Les accusateurs de Dreyfus n’étaient ni meilleurs ni pires que nos flics contemporains et autres sbires. Les dĂ©fenseurs de Dreyfus aussi ont fait autant de falsifications qu’ils l’ont pu, nous dit Lindemann.

Shamir se fait fort de rappeler que la presse mainstream tonne dĂ©jĂ  d’une voix en cette haute Ă©poque oligarchique : « L’écrivain Chesterton faisait partie de ceux qui croyaient dur comme fer Ă  l’innocence de Dreyfus, mais il fut outrĂ©, non pas tant par les faits, mais par la scandaleuse position dreyfusarde de la presse britannique. Tandis qu’“il y a peut-ĂȘtre une Ă©paisse couche d’injustice qui pĂšse sur les tribunaux français, je sais qu’il y en avait une autre sur les journaux anglais”. »

L’affaire Dreyfus agita, divisa et affaiblit l’opinion française durant des annĂ©es. Dans le monde moderne on agite pour asservir. La France en sortit dĂ©shonorĂ©e ; or, elle a pris goĂ»t Ă  ce dĂ©shonneur, avait rappelĂ© Alain Finkielkraut.

On ne comprend pas en tout cas pourquoi le président Macron ne sait pas situer la Guyane et son ßle du diable !

Bibliographie

Israël Shamir, La double affaire Dreyfus (israelshamir.net)

Piers Paul Read, The Dreyfus Affair, 2010

Nicolas Bonnal, Littérature et conspiration (Amazon.fr)

Albert Lindemann, Esau’s tears (Amazon.co.uk)

Benjamin Ginsberg, The fatal embrace

Ovide, MĂ©tamorphoses, I, v.128-131

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