DĂšs janvier 1917, Charles Ier d’Autriche avait entamĂ© des pourparlers de paix secrets avec PoincarĂ©, qui se montre enthousiaste et prĂȘt Ă  faire des concessions (colonies et avantages commerciaux) Ă  l’Allemagne. Clemenceau, jusqu’au-boutiste, souhaite la guerre Ă  outrance et la destruction des ennemis de la France. Il refuse cette paix sĂ©parĂ©e, prĂ©textant que c’est un piĂšge tendu par l’Allemagne, qui dans son esprit manipule le jeune souverain autrichien. Rappelons que Clemenceau ne cachait pas son anti-catholicisme et son anti-monarchisme. Les nĂ©gociations se perdent en futilitĂ©s qui dĂ©gĂ©nĂšrent en amateurisme. Le secrĂ©taire d’État amĂ©ricain, Robert Lansing qualifie d’ailleurs la maniĂšre d’opĂ©rer de Clemenceau comme « un acte d’une bĂȘtise rĂ©voltante ».

En effet, Georges Clemenceau avait fait publier la premiĂšre lettre de Charles Ier du 12 avril 1918 dans lesquelles il Ă©tait prĂȘt Ă  des concessions territoriales pour lui et son alliĂ© allemand en vue de la paix, pour sauver son empire et surtout pour Ă©pargner des vies. Ces nĂ©gociations secrĂštes mais rendues publiques par le geste de Clemenceau, mettent dans l’embarras Charles d’Autriche. Il se trouve alors obligĂ© de dĂ©mentir les concessions prĂ©vues Ă  la France, notamment les mentions au sujet de l’Alsace-Lorraine et la Belgique. La paix par la voie de la nĂ©gociation est dorĂ©navant impossible. Elle se rĂ©alisera avec l’écroulement et la destruction des Empires Centraux. Cette « bĂȘtise rĂ©voltante » prolonge la guerre de plusieurs mois avec son long cortĂšge de deuils, de blessĂ©s et de gueules cassĂ©es.

Cependant, si la France tient en 1917 et gagne en 1918, indĂ©pendamment du concours amĂ©ricain et de la fermeture d’un front avec la rĂ©volution bolchevique, c’est que Clemenceau a su redonner du courage Ă  un pays en transmettant une Ă©nergie et une volontĂ© peu communes, sur lesquelles Winock revient longuement. Il flatte les soldats au front, les hommes, femmes et enfants restĂ©s Ă  l’arriĂšre et qui travaillent dans les usines. Il traque aussi les pacifistes. Finalement l’armistice est signĂ© le 11 novembre 1918. Il devient le « PĂšre de la Victoire ». AprĂšs la guerre, les dĂ©fenseurs de l’action de Clemenceau, et le Tigre lui-mĂȘme expliqueront que la mĂ©diation tentĂ©e par Charles 1er et les FrĂšres Bourbon-Parme ne pouvait aboutir. C’était la justification historique nĂ©cessaire pour imposer l’image du « PĂšre de la Victoire » en lieu et place de celle de « fauteur de guerre » qui aurait pu ĂȘtre retenu


AprĂšs « La Der des Ders » (6), il tente de devenir prĂ©sident de la RĂ©publique, car ses amis le poussent Ă  agir en ce sens. Il est donnĂ© perdant par les observateurs de l’époque, mais se lance quand mĂȘme. Il finit donc par perdre l’élection que Paul Deschanel remporte. Clemenceau se retire de la vie politique et profite de sa retraite. Il aime les arts, la culture, les impressionnistes (Monnet est son grand ami) et les voyages. Il Ă©crit diffĂ©rents livres oĂč il dĂ©fend son action politique, expose ses idĂ©es philosophiques, rĂ©flĂ©chit sur la culture et les diffĂ©rentes religions. Il meurt de vieillesse Ă  88 ans, le 24 novembre 1929. Avant de mourir, il dit Ă  ses amis avec son style dĂ©capant : « Pour mes obsĂšques, je ne veux que le strict minimum, c’est-Ă -dire moi ». A sa mort, L’HumanitĂ© ose Ă©crire au sujet du Tigre : « l’un des ennemis les plus acharnĂ©s de la classe ouvriĂšre » et qu’il fut « le dĂ©fenseur des intĂ©rĂȘts capitalistes ». Comme quoi, on finit toujours par ĂȘtre le conservateur de quelqu’un, comme l’avait Ă©crit Le Temps Ă  son sujet, quand il s’opposait farouchement aux collectivistes.

Winock nous prĂ©sente un Clemenceau rĂ©publicain, athĂ©e, Ă©nergique, combatif, et hĂ©ritier des grands ancĂȘtres de 1789 et de 1793. Cette biographie nous permet de comprendre que la politique a bien changĂ© depuis le dĂ©but du siĂšcle dernier, et pas nĂ©cessairement en bien. Winock parvient aisĂ©ment Ă  nous restituer la densitĂ© du Tigre, et nous propose de revivre intensĂ©ment le parcours d’un homme de gauche, qu’une historiographie politique de gauche frappe d’ostracisme. En effet la gauche rencontre toujours d’énormes difficultĂ©s a aimer et Ă  assumer ses grands hommes. Cette gauche a vu en Clemenceau un hĂ©ros pour sa cause. Cependant une fois au pouvoir, cet homme a fini par ĂȘtre dĂ©testĂ©, car il Ă©tait devenu Ă  leurs yeux, le briseur de grĂšves voire le bourreau de la cause ouvriĂšre et finalement l’ennemi des ouvriers.

Winock rappelle justement : « Par ses convictions, il a Ă©tĂ© un homme de gauche ; par les responsabilitĂ©s prises comme chef de gouvernement, il a Ă©tĂ© maudit par cette mĂȘme gauche, du moment que celle-ci s’est affirmĂ©e rĂ©volutionnaire avec la montĂ©e en puissance du socialisme puis du communisme. »

Livre magistral et Ă©poustouflant qui se lit trĂšs bien grĂące Ă  la trĂšs belle plume de Winock, il permet aussi de dĂ©couvrir un Clemenceau passionnĂ© des arts, notamment de la peinture. N’oublions pas qu’il fut l’ami et le dĂ©fenseur des impressionnistes. Nous y trouvons Ă©galement de nombreuses citations choisies avec soin. Elles permettent de comprendre les diffĂ©rents enjeux politiques soulevĂ©s tout au long du livre, et d’éclairer la nature profonde de Clemenceau et de ses nombreux adversaires. En novembre 2017, le prĂ©sident de la RĂ©publique française, Emmanuel Macron, a annoncĂ© que 2018 sera l’annĂ©e Clemenceau en France. Nous verrons bien quel hommage sera rendu Ă  celui qui fut « tour Ă  tour ou tout Ă  la fois le Tigre, le dreyfusard, le premier flic de France, le PĂšre de la Victoire » 

Note

(6) « La Der des Ders » est une expression qui s’est forgĂ©e Ă  la suite de la Ire Guerre mondiale, qui signifie la « derniĂšre des derniĂšres (guerres) ». « Le der des ders » dĂ©signe, par extension, le soldat, le poilu qui a participĂ© Ă  cette guerre.

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