Jean Mabire.

Jean Mabire.

par Jean Mabire (publiĂ© dans L’Esprit public, septembre 1964 ; rĂ©Ă©ditĂ© dans le livre La Torche et le Glaive, L’Æncre, 212).

Il paraĂźt qu’il faisait beau il y a juste un demi-siĂšcle, en aoĂ»t 1914. Les illustrĂ©s nous ont rappelĂ© ce que fut l’ago­nie de la Belle Ă©poque. Dans les champs de blĂ© de notre vieille Europe tous les coquelicots avaient la couleur du sang. Mais cette guerre, surprenante et fratricide, n’était pas l’évĂ©ne­ment comme le crurent les soldats de Charleroi et de Verdun. Elle n’était que la prĂ©face et la condition de celui-ci. L’évĂ©ne­ment, c’était la RĂ©volution et non pas la Grande Guerre.

Ce brutal renversement de toutes les valeurs et de toutes les idoles est localisĂ© par les historiens Ă  Saint-Petersbourg une cer­taine semaine d’octobre 1917. En rĂ©alitĂ©, la RĂ©volution devait durer en Europe une trentaine d’annĂ©es et embraser tout le conti­­nent, suscitant aussi bien le Frente popular espagnol de la Pasionaria que le National Samling norvĂ©gien du major Quis­­ling.

La victoire de 1945, malgrĂ© la spectaculaire avance soviĂ©ti­que et l’insoluble antagonisme russo-amĂ©ricain, signifiait le retour de la Belle Ă©poque et la fin de la RĂ©volution.

DĂ©sor­mais elle devenait rĂ©formisme Ă  gauche et progressisme Ă  droite, c’est-Ă -dire qu’elle ressemblait Ă  tout ce qu’on veut – sauf Ă  ce qu’avait rĂȘvĂ© LĂ©nine


Je parle toujours de ce qui agonise en Europe : ce qui fer­mente en Asie, en AmĂ©rique latine, en Afrique noire ou dans le monde musulman est une autre RĂ©volution qui n’a pas fini de nous surprendre.

La rĂ©volution des annĂ©es vingt ne fut pas seulement com­mu­­niste, elle fut Ă©galement « fasciste ». Pendant quelques annĂ©es, l’Europe fut parcourue de grands frissons d’enthou­siasme et de haine, de souffrance et de joie.

D’espoir aussi. Ce fut l’aventure de toute une gĂ©nĂ©ration, celle qui nous prĂ©cĂ©da dans la vie, et il est sans doute difficile d’ima­giner aujourd’hui dans une Europe plus ou moins satis­faite ces grandes veillĂ©es guerriĂšres de tant de jeunes hommes impa­tients de fonder de nouveaux empires.

Le mythe du « Grand Soir » ou celui du « RĂ©veil popu­laire » ont fait vivre dans une attente fiĂ©vreuse et active des mil­lions d’hommes. Cette foi naĂŻve et merveilleuse en une sorte de printemps du monde est un phĂ©nomĂšne trop extraor­di­naire pour qu’on se contente de l’expliquer par de seules rai­sons Ă©conomi­ques ou sociologiques.

Mais le fascisme est mort en 1938 (ou en 1945, peu importe aujourd’hui). Et le communisme dĂ©gĂ©nĂšre en Europe de l’Est sous des rĂ©gimes qui sont non seulement policiers mais aussi ennuyeux, ce que la jeunesse ne pardonne jamais.

En perdant le seul vĂ©ritable adversaire qui fut Ă  sa taille car il n’hĂ©sita pas Ă  copier ses mĂ©thodes pour le combattre et mit en marche des millions d’hom­mes, le bolchevisme perdit ce qui fit sa force et sa grandeur, cette volontĂ© de puissance qui permit Ă  un chef de la trempe de Staline de rĂ©aliser le vieux rĂȘve du panslavisme aprĂšs cette dĂ©faite wagnĂ©rienne du pan­ger­manisme. Adolf Hitler tint un instant l’Europe dans ses mains, mais crut qu’on pouvait la transformer, par le fer et par le feu, en une colonie autrichienne.

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Ce sont là de vieilles histoires mais la mode, cet été, sem­ble bien aux anniversaires. Les Européens ont toujours besoin de se nourrir de leur passé (les Américains et les Rus­ses aussi, qui ont ressuscité, au plus noir de la guerre, Buffalo Bill et Ivan le Terrible pour soutenir le moral de leurs armées).

Chaque peuple europĂ©en a plus ou moins essayĂ© – mĂȘme les SuĂ©dois avec Charles XII – d’établir son hĂ©gĂ©monie sur le conti­nent et notre vieux monde est fatiguĂ© de ces tentatives meur­triĂšres et avortĂ©es. Leur plus grave consĂ©quence est qu’au­cun de nos peuples ne croit plus en sa mission et que la haine de soi est devenue aujourd’hui la maladie la plus rĂ©pan­due en Europe. C’est une attitude fatale qui conduit les Anglais Ă  sourire de Kipling et les Allemands Ă  oublier Bis­mark.

Quant aux Français, ils ont donnĂ©, lors de cette aventure de l’AlgĂ©rie, la mesure de leur force, de leur courage, de leur sens de l’honneur et de la parole donnĂ©e.

Tous ces reniements Ă©taient nĂ©cessaires pour l’avĂšnement de la nouvelle Belle Ă©poque et, comme les temps de lĂąchetĂ© sont toujours des temps de sensiblerie, on parle beaucoup, dans les journaux et dans les Ă©glises, des peuples sous-dĂ©ve­lop­pĂ©s qui souffriraient des sĂ©quelles du colonialisme, en se gar­dant bien d’évoquer la misĂšre physique des EuropĂ©ens qui subis­sent l’oc­cupation soviĂ©tique, depuis prĂšs de vingt ans, comme la dĂ©mis­sion morale des EuropĂ©ens qui acceptent, depuis aussi long­temps, la tutelle amĂ©ricaine.

Nos peuples sont esclaves et nous ne le savons mĂȘme pas. De part et d’autre, nous nous habituons Ă  ce rideau de fer qui coupe en deux notre patrie europĂ©enne. Nous essayons, avec plus ou moins de bonheur, de nous arranger des systĂšmes que nous subis­sons : on fait un peu de socialisme Ă  l’Ouest et un peu de libé­ralisme Ă  l’Est. Mais nous passons Ă  cĂŽtĂ© de la RĂ©vo­lution, nous ne la voyons mĂȘme pas, obsĂ©dĂ©s par les deux gĂ©ants qui sem­blent Ă  jamais disposer de notre destin et qui en rĂ©alitĂ© ne sont forts que de notre division. C’est pourquoi il faut le rĂ©pĂ©ter sans cesse : La seule idĂ©e rĂ©vo­lutionnaire en Europe est l’idĂ©e euro­pĂ©enne. C’est la seule qui puisse sĂ©duire la nouvelle gĂ©nĂ©ration et rendre Ă  notre conti­nent la joie et la force.

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En choisissant comme mot d’ordre de notre combat : De l’AlgĂ©rie française Ă  la France europĂ©enne, nous accom­plis­sions un acte profondĂ©ment rĂ©volutionnaire. Nous enga­gions la bataille sur un terrain oĂč nous Ă©tions certains de la gagner. Mais, plus que jamais, il faut nous garder des illu­sions.

Nous devons avoir pour premier but de dĂ©noncer les chi­mĂšres qui tour Ă  tour ont fait des hommes de droite et des hom­mes de gauche de ce pays de perpĂ©tuels vaincus, au profit d’un petit clan qui n’est ni de droite ni de gauche mais se sou­cie uniquement du pouvoir et de l’argent.

Ce n’est pas parce que tout le monde en France est plus ou moins favorable Ă  l’idĂ©e europĂ©enne que notre tĂąche sera plus facile.

Tout d’abord parce qu’il y a un abĂźme qu’il faut mesurer entre ceux qui veulent bien d’une Europe unie, mais en posant une sĂ©rie de con­ditions sans cesse renouvelĂ©es, et ceux qui sont des EuropĂ©ens inconditionnels. Ensuite parce que nous avons des adversaires redoutables, les un parce qu’ils possÚ­dent l’organisation et les autres parce qu’ils sont au pouvoir.

Parlons d’abord des adversaires de l’Europe. Ils se sont dĂ©voi­lĂ©s un certain jour au Parlement français, voici une dizaine d’annĂ©es, lorsqu’ils ont repoussĂ© ce projet qui eut armĂ© de soldats europĂ©ens les places fortes europĂ©ennes de LĂŒbeck Ă  Taman­rasset(1). La collaboration, lors de ce vote, des com­munistes et des gaullistes, sur un problĂšme essentiel Ă  notre dĂ©fense, aurait dĂ» ouvrir les yeux des naĂŻfs et leur aurait sans doute Ă©pargnĂ© les dĂ©sillusions amĂšres et les pronun­cia­men­tos stĂ©riles qui suivirent le 13 mai.

Les nationalistes, dans ce pays comme dans tous les pays, ont toujours Ă©tĂ© aussi hostiles Ă  l’idĂ©e europĂ©enne que les com­munistes et mĂȘme davantage. Car l’Internationale peut conduire Ă  l’Europe, alors que le nationalisme intĂ©gral n’est que la rĂ©pĂ©tition de ces erreurs grandioses mais fatales que furent les impĂ©rialismes successifs et concurrents de chaque pays europĂ©en.

Pour des raisons de chauvinisme, inhĂ©rentes au personnage histo­rique qu’ils ont choisi pour guide, les gaullistes ne pour­ront jamais devenir europĂ©ens. Ou, s’ils le devenaient, ce serait de la pire maniĂšre : celle des Jacobins de 1792 qui en rĂ©alitĂ© ne voulaient pas la France europĂ©enne mais l’Europe fran­çaise. Les gaullistes d’ailleurs, qu’ils aient raison en vou­lant Ă©chapper Ă  la tutelle amĂ©ricaine ou qu’ils aient tort en refusant d’envisager la libĂ©ration des territoires administrĂ©s par les Russes, ne seront jamais prĂȘts Ă  accepter les conditions insé­parables d’une vĂ©ritable politique europĂ©enne : gou­ver­ne­ment fĂ©dĂ©ral, armĂ©e intĂ©grĂ©e et diplomatie unique.

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Les seuls vĂ©ritables EuropĂ©ens dans ce pays sont ceux qui non seulement acceptent mais exigent la crĂ©ation d’un Ă©tat europĂ©en. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de gaullistes dans leurs rangs. Y trouve-t-on mĂȘme ceux qui, depuis vingt ans, ont fait de l’idĂ©e europĂ©enne une des constantes de leur poli­ti­que, si floue par ailleurs ? Les indĂ©pendants et les radi­caux, les dĂ©mocrates chrĂ©tiens et les socialistes dĂ©mocrates sont-ils aussi europĂ©ens qu’ils le prĂ©tendent ? Ils ne l’ont guĂšre prouvĂ© jusqu’ici et jamais leur bonne volontĂ© n’a fait place Ă  la volontĂ© tout court. L’écrasante dĂ©faite que leur ont fait subir les gaullistes les a-t-elle incitĂ©s Ă  mesurer la timiditĂ© de leurs actes quand ils furent au pouvoir et l’inefficacitĂ© de leurs regrets quand ils furent rejetĂ©s dans les tĂ©nĂšbres exté­rieures ?

Cela semble douteux, sauf justement chez les socialistes, les chrĂ©tiens, les radicaux ou les indĂ©pendants qui menĂšrent jus­qu’au bout le combat dĂ©sespĂ©rĂ© pour l’AlgĂ©rie française et qui aujourd’hui, par-delĂ  la dĂ©faite et la rancune, ont enfin com­pris que la seule condition de leur politique eĂ»t Ă©tĂ© la France europĂ©enne. Ces quelques ralliĂ©s se comptent sur les doigts. Mais ils reprĂ©sentent sans doute le seul avenir des partis traditionnels dans cette bataille pour l’inĂ©luctable suc­ces­sion du rĂ©gime actuel.

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Pour notre part, nous avons tous, plus ou moins tĂŽt et plus ou moins fort, rompu avec le nationalisme hexagonal pour nous rallier sans rĂ©serve au nationalisme continental. Non pas seulement par romantisme et par dĂ©pit, mais aussi par rĂ©alisme et par calcul. Nous prĂ©fĂ©rons, dans le monde qui se transforme et devant l’orage qui menace, faire partie d’un Ă©tat de 400 millions d’hommes plutĂŽt que d’une Nation dix fois plus petite. Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que la nation euro­pĂ©enne de demain ne se composera pas, comme les USA ou l’URSS, d’états « Ă  l’échelle humaine » qui pourront fort bien ĂȘtre dix fois plus petits que la France actuelle. Cela ne nous gĂȘnera nullement de voir, au sein de notre Europe unie, une nation provençale comme il existe un Ă©tat texan ou une RĂ©pu­blique lettonne.

Nous sommes probablement les seuls EuropĂ©ens dans ce pays Ă  accepter ainsi ces deux consĂ©quences extrĂȘmes d’une vĂ©ri­­table et solide intĂ©gration europĂ©enne. Voici un premier thÚ­­me de propagande qui nous mettra Ă  notre vĂ©ritable place sur l’échiquier politique, bien au delĂ  de ces trĂšs vieilles his­toi­res oĂč nos adversaires veulent nous enfermer avec eux. Cette concep­tion rĂ©volutionnaire de l’unitĂ© et de la diversitĂ© euro­­pĂ©en­nes conduit Ă  une certaine solitude. Elle ne sera que pro­visoire. Mais notre intransigeance fut, demeure et restera notre force.

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Il reste Ă  savoir si l’idĂ©e europĂ©enne est une idĂ©e rĂ©volutionnaire, en France et ailleurs en Europe. On ne mĂšne pas une action politique sans utiliser certains courants et sans nouer certaines alliances. Il ne suffit pas qu’une idĂ©e soit juste pour vaincre. Il faut encore qu’elle corresponde Ă  la sensibilitĂ© popu­laire et Ă  l’actualitĂ© sentimentale
 Un vĂ©ritable mouve­ment rĂ©volutionnaire est justement celui qui sait utiliser des forces latentes pour les diriger vers un but lointain et parfois imprĂ©vu. Les paysans russes, les corps-francs de Baltique et de SilĂ©sie, les rĂ©giments parachutistes virent ainsi, en d’autres cir­constan­ces historiques, en 1917 , en 1923 ou en 1958, leur potentiel rĂ©vo­­­lu­tionnaire utilisĂ© par ces hommes qui se nom­maient LĂ©nine, Hitler ou De Gaulle. Ce sont des exemples sur les­quels on peut mĂ©diter


Ceux qui Ă  travers l’Europe ont entrepris comme nous cette longue marche vers l’unitĂ© et la puissance se trouvent dans notre cas : convaincus de l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de dĂ©passer un jour les frontiĂšres pour constituer une nouvelle nation, ils doivent cependant tenir compte des impĂ©ratifs sentimentaux et tac­­ti­ques des pays oĂč ils vivent et agissent. Nous ne par­viendrons jamais Ă  faire l’Europe si nous n’acceptons pas, Ă  la base mĂȘme de cette Europe, la diversitĂ© des situations rĂ©vo­lutionnaires. Elles sont d’ailleurs si rares dans cette Europe de la Belle Ă©poque que nous n’avons pas le droit de nĂ©gliger le moin­dre signe de vie, mĂȘme si les sursauts « activistes » ici et lĂ , en Catalogne ou au Sud-Tyrol, en Flandre ou dans le Jura paraissent se contredire ou se vouer Ă  des objectifs dĂ©ri­soires.

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Notre continent semble entrĂ© dans un long sommeil confortable. Jamais il n’y a eu autant d’automobiles sur les routes et autant de baigneurs sur les plages. La civilisation de l’argent rĂ©partit ainsi notre vie entre les doubles servitudes du tra­vail et du loisir. Il reste peu de place pour la vĂ©ritable culture et encore moins pour l’action rĂ©volutionnaire. Aussi ceux qui veulent vĂ©ritablement la rĂ©volution europĂ©enne doivent sans cesse encourager tous les mouvements qui luttent contre le statu quo europĂ©en, cet engourdissement bĂ©at du pro­gres­sisme et du libĂ©ralisme conjuguĂ©s au moindre risque.

La situation est essentiellement diffĂ©rente de celle de l’entre-deux-guerre avec son atmosphĂšre de crise accom­pagnant la double montĂ©e du fascisme et du communisme. La situation d’aujourd’hui s’apparente, au contraire, au calme trom­­peur de la Belle Ă©poque du dĂ©but du siĂšcle – sauf sur un point mais un point capital : l’Europe n’est plus maĂźtresse du monde, elle n’est mĂȘme plus maĂźtresse d’elle-mĂȘme. Nous som­mes passĂ©s de l’état de continent impĂ©rial Ă  celui de conti­nent colonisĂ©, en nous en rendant Ă  peine compte ou mĂȘme en nous en fĂ©licitant.

Et jamais notre isolement, en tant qu’individus comme en tant que nations, n’a Ă©tĂ© aussi grand.

Nous parlons d’Europe mais nous ne nous connaissons mĂȘme pas entre EuropĂ©ens. Et les milieux que les adversaires ran­gent dans un mĂȘme camp sont secouĂ©s de contradictions : il paraĂźt que les jeunes officiers plus ou moins activistes de la Bun­deswehr sont de farouches partisans du gĂ©nĂ©ral De Gaulle, tan­dis que les jeunes phalangistes espagnols se situent de plus en plus sur la gauche du trĂšs rĂ©actionnaire Franco.

Quelle que soit notre volontĂ© d’unification europĂ©enne il serait fou de ne pas tenir compte des particularismes natio­naux. D’abord parce que notre Europe, Ă  l’inverse de celle des par­le­mentaires ou des industriels, est une Europe diversifiĂ©e. Ensuite parce que les situations politiques actuelles sont essen­tiel­lement diffĂ©rentes d’un pays Ă  un autre.

Il est difficile de savoir ce qui se passe exactement en Europe de l’Est. L’amĂ©nagement plus ou moins tardif du com­munisme n’empĂȘ­chera pas les souvenirs douloureux de l’avance russe de 44-45 et la destruction systĂ©matique des Ă©li­tes traditionnelles. Il faut ĂȘtre aveugle pour penser que les Prus­siens accepteront de ne pas retourner en Prusse ni les Hon­grois de vivre libres. Yalta a instaurĂ© une paix aussi empoi­sonnĂ©e que celle de Versailles et la RĂ©volution euro­pĂ©enne doit se traduire en Europe de l’Est par LibĂ©ration euro­pĂ©enne.

L’Europe de l’Ouest, de Gibraltar au Cap Nord, essaye de crĂ©er le bonheur, dans une ambiance de jobardise et de veu­le­rie qui en dit long sur le pouvoir lĂ©nifiant de la tĂ©lĂ©vision au service du nĂ©goce.

Existe-t-il encore des ferments rĂ©volutionnaires dans cette Europe de la Belle Ă©poque ? Tout semble calme, pourtant cha­que pays a sa plaie secrĂšte : la rĂ©unification en Allemagne, la sĂ©ces­sion en Belgique, la succession en Espagne (et en France, puis­­que les deux rĂ©gimes s’ap­pa­rentent Ă©trangement, n’en dĂ©plaise aux uns et aux autres). Chaque pays a ses maladies inti­mes : le bavardage en Italie, le conformisme en Hollande, l’insu­laritĂ© en Angleterre, la solitude en Scandi­navie, l’iso­lement au Portugal


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MalgrĂ© notre apparente prospĂ©ritĂ© Ă©conomique et le retour de la Belle Ă©poque, nous sommes des peuples malades. Si nous possĂ©dions la « Grande SantĂ© » dont parlait Nietzsche, il y a longtemps que nous aurions retrouvĂ© notre unitĂ©, renvoyĂ© nos tuteurs et nos tyrans, remis Ă  leur place, c’est-Ă -dire dans le nĂ©ant d’oĂč nous les avons sortis, les avocaillons du tiers monde.

On peut parler de la tutelle amĂ©ricaine, de l’occupation soviĂ©tique ou du pĂ©ril jaune. Il n’empĂȘche que la premiĂšre menace est en nous-mĂȘmes, dans notre faiblesse et dans notre renie­ment.

Sur un continent qui aujourd’hui a honte d’ĂȘtre lui-mĂȘme il faut donc saluer comme des manifestations de vie et de santĂ© les actes de tous ceux qui luttent pour rester eux-mĂȘmes et conser­­ver leur individualitĂ© et celle de leur peuple.

Un vĂ©ritable esprit europĂ©en doit accepter toutes les mani­festations de vie en Europe, mĂȘme si elles semblent poursuivre des objectifs diffĂ©rents. En Grande-Bretagne un « Loyaliste de l’Empire » et un nationaliste gallois ou Ă©cossais luttent sans s’en rendre compte pour la mĂȘme cause : celle du droit des peu­­ples europĂ©ens Ă  disposer d’eux-mĂȘmes et Ă  maintenir leur hĂ©ri­tage.

Il faut apprendre Ă  nous connaĂźtre et Ă  nous entraider.

Parfois un groupe d’une dizaine d’hommes a plus d’impor­tance qu’un parti Ă©lectoral pourvu de permanences et de dĂ©putĂ©s. Et Ă  l’heure actuelle les courants d’idĂ©es comptent infini­­ment plus que les mouvements politiques. Dans tous les pays europĂ©ens il existe des foyers activistes. MĂȘme si leurs visages, leurs doctrines ou leurs mĂ©thodes sont diffĂ©rents, il n’en sont pas moins des signes de vie et d’espoir.

Et, malgrĂ© tout, ils se ressemblent. N’ont-ils pas les mĂȘmes obligations, dans leur solitude et leur pauvretĂ© : rechercher sans cesse la qualitĂ© plus que la quantitĂ©, la jeunesse plus que la renommĂ©e, mais aussi l’intelligence tout autant que l’en­thou­siasme ?

Nous ne sommes pas seuls. Dans l’Europe de la Belle Ă©po­que il est d’autres hommes que nous pour savoir que le confort n’apporte pas une rĂ©ponse Ă  toutes les questions et que la paix n’est rien sans l’honneur. Pour ces EuropĂ©ens le soleil d’aoĂ»t n’est pas celui des vacances et des plaisirs, c’est celui des combats et des victoires.

Notes

(1) La CED (CommunautĂ© europĂ©enne de dĂ©fense) Ă©tait un projet envisageant l’éventualitĂ© d’une armĂ©e euro­pĂ©enne intĂ©grĂ©e sous commandement unique. Il fut repoussĂ© Ă  l’AssemblĂ©e nationale le 31 aoĂ»t 1954, grĂące Ă  la conjonc­tion des voix gaullistes, communistes, socialistes de gauche (Jules Moch) et radicales (MendĂšs-France).

(2) Le problĂšme du Jura bernois, rĂ©gion de langue fran­çaise dans un canton helvĂ©tique germanophone, secoua la confé­dĂ©ration pendant de longues annĂ©es jusqu’à ce qu’une solu­tion soit trouvĂ©e par la crĂ©ation d’un nouveau canton en 1979. La capitale en est DĂ©lé­mont et on compte moins de 70 000 habitants dans ce canton.

La Torche et le Glaive, Ă©ditions de l'Æncre.

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