Les derniĂšres annĂ©es du XXe siĂšcle et les premiĂšres du XXIe voient les hommes politiques et les mĂ©dias dĂ©velopper quelques idĂ©es-forces dont le seul objet est d’éluder des difficultĂ©s nĂ©es d’une dĂ©colonisation calamiteuse qu’aucun gouvernement de la Ve RĂ©publique n’a pu surmonter.

C’est la vulgarisation de la langue de bois, l’avĂšnement de nĂ©ologismes et l’invention de nouveaux concepts dont le seul but est de dĂ©tourner l’attention du citoyen afin de lui cacher la rĂ©alitĂ© d’une situation prĂ©occupante sinon alarmante. C’est pour camoufler leur impuissance que nos dirigeants recourent au style incantatoire et « charment » littĂ©ralement l’opinion publique en utilisant des formules aussi novatrices que magiques.

Ainsi a-t-on inventĂ© le « Devoir de mĂ©moire » qui n’engage personne dans la mesure oĂč, par dĂ©finition, la mĂ©moire est alĂ©atoire. Qui peut contester le caractĂšre fluctuant de la mĂ©moire quand tant d’expressions en relativisent la valeur : perte de mĂ©moire, trou de mĂ©moire, mĂ©moire sĂ©lective, trouble de la mĂ©moire, mĂ©moire courte, mĂ©moire infidĂšle


Pour qui observe l’émergence d’un tel concept, la manipulation de l’opinion publique est Ă©vidente : il s’agit d’imposer un prĂ©tendu devoir de mĂ©moire pour Ă©chapper aux dures contraintes du devoir de VĂ©ritĂ©. Et si d’aventure, un inconsĂ©quent cherchait Ă  perturber le cĂ©rĂ©monial thĂ©rapeutique de cette obligation salvatrice, en introduisant dans le Temple cette malheureuse VĂ©ritĂ© jusqu’alors enfermĂ©e au fond de son puits, les grands prĂȘtres ne manqueraient pas de prononcer l’excommunication de l’hĂ©rĂ©tique pour « rĂ©visionnisme » (encore un nĂ©ologisme surgi de l’aprĂšs-guerre). Et voilĂ  pourquoi votre fille est muette !

L’une des plus rĂ©centes illustrations de ce type de dĂ©marche est la commĂ©moration mĂ©diatique du « Massacre du 17 octobre 1961 ».

17 octobre 1961

Notre propos n’est pas de rĂ©Ă©crire l’histoire de cet Ă©vĂ©nement, mais d’analyser la genĂšse d’un mythe forgĂ© par le FLN, relayĂ© par ses porteurs de valises, et destinĂ© simplement Ă  stigmatiser les agissements du colonisateur odieux pour mieux recouvrir ses propres horreurs.

Le 17 octobre 1961 la Willaya VII du FLN (France mĂ©tropolitaine), clandestine Ă  preuve du contraire, organise, malgrĂ© son interdiction, une manifestation dans Paris au motif de protester contre le couvre-feu qui frappe les populations nord-africaines de la Seine (depuis plusieurs semaines les rĂšglements de compte meurtriers au sein de la communautĂ© musulmane se sont multipliĂ©s). Des milliers de manifestants venus des banlieues entrent dans Paris avant de buter sur des forces de police. Des heurts et des scĂšnes de panique s’ensuivent. Des blessĂ©s sont Ă©vacuĂ©s vers les hĂŽpitaux, des vĂ©rifications d’identitĂ© interviennent. Il est fait Ă©tat de morts dont certains noyĂ©s dans la Seine.

Les jours passent et l’émotion retombe. L’attention se porte dĂ©sormais sur les nĂ©gociations entreprises avec le GPRA. Des observateurs avisĂ©s s’interrogent d’ailleurs sur l’opportunitĂ© de cette manifestation alors que pour les leaders nationalistes la guerre est dĂ©jĂ  finie. Il s’agit tout simplement pour eux d’imposer leur reprĂ©sentativitĂ© exclusive afin d’éliminer dĂ©finitivement du tour de table toute autre partie prenante Ă  l’avenir de l’AlgĂ©rie.

19 mars – 5 juillet 1962. « DjezaĂŻr ! Yaya ! » Le 17 octobre n’est dĂ©jĂ  plus qu’un souvenir anecdotique. Il est temps de passer aux choses sĂ©rieuses. Mais encore ? Pour les diverses factions du FLN : prendre le pouvoir, le garder et nettoyer l’État nouveau-nĂ© des miasmes de la colonisation en faisant litiĂšre des accords d’Évian et des garanties consenties aux personnes et Ă  leurs biens. CoĂ»t de l’opĂ©ration : des milliers d’EuropĂ©ens assassinĂ©s ou disparus, des dizaines de milliers de musulmans massacrĂ©s pour leur engagement en faveur de la France. Tout cela il est vrai sous le regard indiffĂ©rent sinon complice du gouvernement français.

Juger l’arbre Ă  ses fruits est un sage principe qui peut ĂȘtre appliquĂ© Ă  la politique d’un gouvernement. Des lustres aprĂšs l’indĂ©pendance que reste-t-il du rĂȘve algĂ©rien ? L’espoir d’une vie meilleure
 en « MĂ©tropole » ?

Au cours des annĂ©es quatre-vingt-dix, l’émergence du FIS et du GIA et les sanglantes manipulations de l’ALN, vont occasionner plus de morts que « la Guerre de LibĂ©ration ». Comment dĂšs lors dĂ©tourner la vindicte populaire et donner l’illusion d’exercer encore un pouvoir aussi contestĂ© qu’écorné ? Une fois de plus en culpabilisant l’ex- colonisateur et en lui imposant un exercice nouveau : LA REPENTANCE. Comment ? En l’étouffant sous des cadavres exhumĂ©s d’improbables catacombes.

Et c’est ainsi que, en octobre 1991, Jean-Luc Einaudi, le providentiel historien du FLN, publie un ouvrage – La bataille de Paris. 17 octobre 1961 – qui fait Ă©tat de plus de 200 morts. Il est toutefois plaisant de noter qu’Ali Haroun (Ă  l’époque dirigeant de la FĂ©dĂ©ration de France du FLN) dans La VIIe Wilaya (1987) a pris la prĂ©caution d’écrire, concernant le mĂȘme bilan approximatif : « Ces chiffres paraissent crĂ©dibles Ă  la lumiĂšre des faits relatĂ©s par la “dĂ©claration de policiers rĂ©publicains” ».

Qui sont ces « policiers rĂ©publicains » ? Des membres du Parti communiste ? « le parti des 75 000 fusillĂ©s » inventĂ©s par ses dirigeants, professeurs Ă©mĂ©rites en dĂ©sinformation, pour faire oublier le pacte germano-soviĂ©tique et leur compromission avec l’occupant jusqu’à l’invasion de l’URSS par les troupes allemandes ? (4 520 personnes de toute appartenance politique ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©es par les Allemands sur le territoire mĂ©tropolitain).

Qu’importe que, des annĂ©es plus tard, les chiffres du prĂ©tendu massacre aient Ă©tĂ© considĂ©rablement revus Ă  la baisse (y compris par Benjamin Stora qu’on ne peut accuser de complaisance envers les sbires du colonialisme français). Qu’importe que ces Ă©vĂ©nements aient Ă©tĂ© objectivement replacĂ©s dans le contexte historique de l’époque avec pour toile de fond la lutte farouche entre FLN et MNA et l’enjeu de l’adhĂ©sion le plus souvent arrachĂ©e au travailleur musulman sous la menace du rasoir aiguisĂ© d’un collecteur de fonds impitoyable. Qu’importe que, entre 1955 et 1962, plus de 6 000 Nord-Africains aient succombĂ© en France mĂ©tropolitaine sous les coups du FLN.

Mentez ! Mentez ! Il en restera toujours quelque chose.

Un Candide Ă  l’humour un peu noir pourrait s’étonner de cet Ă©change de dupes consenti par la France : des complexes sidĂ©rurgiques et pĂ©trochimiques contre un complexe de culpabilitĂ©. La repentance Ă©ternelle serait-elle la nouvelle expression du fameux « Fardeau de l’Homme blanc » exaltĂ© naguĂšre par Rudyard Kipling ? Au nom de la nouvelle biensĂ©ance dĂ©crĂ©tĂ©e par l’obĂ©dience des Bien-pensants, devrons-nous, le 26 mars prochain, recourir Ă  un exorcisme collectif pour libĂ©rer notre conscience collective diabolique d’une complicitĂ© dans la mort de dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants rue d’Isly Ă  Alger ?

Ou bien, en pleine campagne prĂ©sidentielle, verrons-nous chaque candidat, devant le Mur des Disparus du Centre de Documentation des Français d’AlgĂ©rie de Perpignan, une fleur Ă  la main, exprimer quelque compassion, avant de reconnaĂźtre la responsabilitĂ© de l’État dans ces Ă©vĂ©nements douloureux ? On peut rĂȘver


Faut-il pour autant dĂ©sespĂ©rer de la VĂ©rité ? Surtout pas ! Car, comme le disait Camus, « La libertĂ© c’est le droit de ne pas mentir ». Soyons libres !

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