par Jean-Claude Rolinat.

La RTCN, RĂ©publique turque de Chypre du Nord, vous connaissez ? Cet Ă©trange « OJNI », objet juridique non identifiĂ©, a l’aspect d’un Etat, les couleurs d’un Etat, l’administration et la police d’un Etat, mais ce n’est pas un Etat. Tout au moins aux yeux de la communautĂ© internationale, Ă  l’exception de la Turquie et de deux de ses obligĂ©s, l’AzerbaĂŻdjan et le Bangla Desh, qui le reconnaissent. Ankara entretient une ambassade Ă  Nicosie nord, tandis que cette derniĂšre « capitale » accrĂ©dite un ambassadeur auprĂšs du prĂ©sident Erdogan. L’hypocrisie diplomatique atteint des sommets. De France, il existe bien des vols pour la RĂ©publique turque de Chypre du Nord, mais aucun n’est mentionnĂ© comme tel : l’arrivĂ©e finale, l’aĂ©roport d’Ercan, n’est nulle part mentionnĂ©e, car non reconnue par l’IATA et l’OACI, les « gendarmes » du transport aĂ©rien. La difficultĂ© est ainsi tournĂ©e : l’étiquette de vos bagages mentionne « Antalya », ville turque de villĂ©giature sur la cĂŽte Ă©gĂ©enne, mais votre avion continue pour Ercan, comme si de rien n’était.

Un monastĂšre, Ă  Morphou.

Un monastĂšre, Ă  Morphou.

Ce magnifique tour de passe-passe permet Ă  « l’État qui n’existe pas », de recevoir chaque annĂ©e des centaines de milliers de touristes qui alimentent une industrie touristique de masse, concurrençant allĂšgrement celle de la RĂ©publique de Chypre, sa voisine du sud. Des zones franches et un boom immobilier aidant assurent aux autoritĂ©s locales une tranquillitĂ© d’esprit, d’autant que le grand frĂšre turc est lĂ  pour alimenter Ă  hauteur d’environ 60 % le budget gouvernemental. Et le frĂšre ottoman ne s’arrĂȘte pas lĂ  dans sa gĂ©nĂ©rositĂ© intĂ©ressĂ©e : une gigantesque canalisation sous-marine ravitaille l’üle en eau douce venant du Taurus, tandis que 17 000 de ses soldats, au minimum, dissuadent toute tentative sudiste de rĂ©unification par la force. Les casernes sont aussi discrĂštes que les permissionnaires, et il faut un Ɠil aguerri pour discerner, ici ou lĂ , un vĂ©hicule camouflĂ©, un porte-char, des tentes Ă  l’ombre d’une vĂ©gĂ©tation abondante, ou encore un militaire sorti de nulle part en train de changer une roue de sa jeep.

Comme des frĂšres jumeaux, les drapeaux turcs et chypriotes turcs – ce dernier dĂ©ployant un battant blanc frappĂ© de deux bandes horizontales rouges, encadrant un croissant et une Ă©toile Ă  cinq branches de mĂȘme couleur –, ne flottent jamais l’un sans l’autre, ce qui conforte l’idĂ©e que la RTCN est bien plus un protectorat turc qu’un rĂ©el Etat indĂ©pendant.

Il n’empĂȘche que, si les ambassades Ă©trangĂšres ne se bousculent pas Ă  Nicosie nord (cette ville, double capitale, est le dernier « Berlin d’Europe »), les nĂ©gociateurs de l’ONU, comme feu Kofi Annan son ex-secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral, doivent en passer par son gouvernement. Depuis l’invasion militaire turque de juillet 1974 et la partition de Chypre en deux entitĂ©s, toutes les tentatives de rĂ©unification ont Ă©chouĂ©. Si les Turcs sont favorables au rattachement, sous conditions, de leur Etat Ă  la partie sud avec l’espoir, ainsi, de rejoindre l’Union europĂ©enne, les Grecs l’ont refusĂ© par 75,83 % de « non » lors du rĂ©fĂ©rendum du 24 avril 2004. L’accord prĂ©voyait un Etat fĂ©dĂ©ral, bizonal, bicommunautaire. Le sort des troupes turques, comme celui des rĂ©fugiĂ©s des deux zones, restait en suspens, comme la problĂ©matique restitution des terres et des immeubles des rĂ©fugiĂ©s.

Une cité fantÎme

Varosha, un quartier de Famagouste, ville chypriote grecque conquise par l’armĂ©e turque, oĂč une merveilleuse cathĂ©drale de style gothique (la dynastie des Lusignan, une famille noble issue du Poitou, a rĂ©gnĂ© pendant prĂšs de trois siĂšcles sur l’üle, crĂ©ant ainsi l’état fĂ©odal franc et latin qui dura le plus longtemps au Proche-Orient, pendant et aprĂšs les croisades. Il n’y eut jamais, Ă  leur service, plus d’un millier d’hommes) est souillĂ©e par un minaret, est une citĂ© fantĂŽme, verrouillĂ©e par les bĂ©rets bleus de l’ONU qui cantinent Ă  deux pas, dans un ancien hĂŽtel. Immeubles vides, murs nus, herbes folles, chats errants, bidons rouillĂ©s servant de clĂŽture, grillages coupĂ©s, tout donne l’impression d’un dĂ©part prĂ©cipitĂ© de ses habitants Ă  l’approche d’un cataclysme. Ce dernier avait le visage de la soldatesque d’Ankara qui punissait la Garde nationale chypriote grecque pour son aventurisme : n’avait-elle pas, pilotĂ©e par les « colonels » d’AthĂšnes, chassĂ© du pouvoir Mgr Makarios, prĂ©sident chypriote de tendance neutraliste, qui maintenait un fragile statu quo avec la communautĂ© turque ? Un magnifique prĂ©texte avait Ă©tĂ© offert aux gĂ©nĂ©raux ottomans pour intervenir dans l’üle et s’emparer d’un inestimable atout.

Le monastÚre Saint-Barnabé.

Le monastÚre Saint-Barnabé.

Depuis, environ 200 000 Chypriotes grecs et 40 000 de leurs « compatriotes » turcs attendent, vainement, de pouvoir rentrer chez eux ou, Ă  tout le moins, d’ĂȘtre indemnisĂ©s. C’est la question qui fĂąche, la pierre d’achoppement de toutes les rencontres entre dirigeants des deux entitĂ©s. Avec un formidable culot, Erdogan, le nĂ©o-sultan de Constantinople, qui fait chanter l’Europe avec son joker des rĂ©fugiĂ©s syriens, veut nĂ©gocier l’adhĂ©sion de son pays Ă  l’Union europĂ©enne, tout en occupant un bon tiers du territoire de l’un de ses membres !

Les casinos et le muezzin

Dans les rues de la capitale, comme dans celles des bourgades rurales, rares sont les femmes voilĂ©es : on en croise moins qu’en Seine Saint-Denis, assurĂ©ment. Seuls les appels rĂ©currents du muezzin relayĂ©s par haut-parleur nous rappellent que nous sommes en terre d’islam. Mais un islam qui aurait passĂ© un sacrĂ© compromis avec la modernité : business is business ! Les Ă©glises byzantines n’ont pas Ă©tĂ© pillĂ©es comme les Ă©difices religieux en France par les rĂ©volutionnaires de 89. Et si, par exemple, le cimetiĂšre grec de Kyrenia – charmant petit port de la cĂŽte nord oĂč dĂ©barquĂšrent les premiers tanks turcs en 74 –, les tombes semblent profanĂ©es et les crucifix de pierre sont renversĂ©s, c’est que les familles hellĂšnes ont exhumĂ© leurs morts pour les enterrer Ă  nouveau, en secteur grec. MalgrĂ© la charia qui interdit et condamne toute souillure par et avec l’argent, les frontons des casinos s’allument le soir et brillent effrontĂ©ment dans la nuit. BiĂšre, vin et raki peuvent couler Ă  flots dans les bars et les restaurants. Hommes et femmes sont habillĂ©s Ă  l’europĂ©enne, et une petite jeunesse dorĂ©e s’exhibe dans de monstrueux 4 X 4.

La camelote s’écoule, hors taxe, dans des zones industrielles reconverties en zones franches oĂč les touristes turcs, bien sĂ»r, mais aussi russes, europĂ©ens ou israĂ©liens, peuvent faire de bonnes affaires. Partout des chantiers de constructions, des routes en bon Ă©tat, un parc immobilier en expansion oĂč les transactions s’effectuent en livres sterling, prouvent que l’ancien colonisateur a encore une influence, la circulation ne s’effectuant-elle pas Ă  gauche ?

Un mirador de l’ONU.

Un mirador de l’ONU.

Des sites touristiques concurrentiels

Si la RĂ©publique de Chypre a de plus beaux monuments antiques et des plages ravissantes, la RTCN peut ĂȘtre fiĂšre d’avoir sur son sol les plus beaux restes de la prĂ©sence mĂ©diĂ©vale française, issue des croisades : le chĂąteau de Saint-Hilarion, accrochĂ© sur son Ă©peron rocheux du Pentadactylos dominant Kyrenia, sorte de petit Saint-Tropez ou de Byblos chypriote, les cathĂ©drales couleurs de miel de Sainte-Sophie Ă  Nicosie et de Saint-Nicolas Ă  Famagouste, hĂ©las transformĂ©es en mosquĂ©es, la superbe abbaye Ă  l’architecture champenoise de BellapaĂŻs, « la belle paix », dans son Ă©crin vĂ©gĂ©tal oĂč les cyprĂšs, dominant orangers et oliviers, partent Ă  l’assaut de ses murs.

Les amateurs d’icĂŽnes ne seront pas déçus, avec celles que l’on peut voir au monastĂšre de Saint-BarnabĂ©, sur la cĂŽte orientale, dĂ©sertĂ© par ses vieux moines qui ont fui aprĂšs les « évĂ©nements »  La paix est-elle dĂ©finitivement possible ? Huit points de passage permettent aux citoyens des deux zones de circuler librement, Ă  l’exception des Turcs « importĂ©s » d’Anatolie qui ne peuvent franchir la « green line », cette ligne de dĂ©marcation surveillĂ©e par l’ONU, tracĂ©e par les hasards de la guerre et qui serpente d’ouest en est. Dans la rĂ©gion de Karpasia, la pointe orientale de l’üle, dans le village de Rizokarpason situĂ© Ă  deux pas du monastĂšre de Saint-AndrĂ©, plusieurs centaines de familles grecques vivent Ă  cĂŽtĂ© de leur Ă©glise orthodoxe, laquelle survit Ă  l’ombre de la mosquĂ©e. Un fait de propagande ou une sincĂšre tentative de cohabitation ? Seul l’avenir qui, comme chacun le sait, n’est Ă©crit nulle part, nous le dira. En attendant, en MĂ©diterranĂ©e orientale, nous avons deux Chypre pour le prix d’une !

 Article paru dans les colonnes du quotidien Présent.

EuroLibertĂ©s : toujours mieux vous rĂ©-informer 
 GRÂCE À VOUS !

Ne financez pas le systÚme ! Financez EuroLibertés !

EuroLibertĂ©s rĂ©-informe parce qu’EuroLibertĂ©s est un mĂ©dia qui ne dĂ©pend ni du SystĂšme, ni des banques, ni des lobbies et qui est dĂ©gagĂ© de tout politiquement correct.

Fort d’une audience grandissante avec 60 000 visiteurs uniques par mois, EuroLibertĂ©s est un acteur incontournable de dissection des politiques europĂ©ennes menĂ©es dans les États europĂ©ens membres ou non de l’Union europĂ©enne.

Ne bĂ©nĂ©ficiant d’aucune subvention, Ă  la diffĂ©rence des mĂ©dias du systĂšme, et intĂ©gralement animĂ© par des bĂ©nĂ©voles, EuroLibertĂ©s a nĂ©anmoins un coĂ»t qui englobe les frais de crĂ©ation et d’administration du site, les mailings de promotion et enfin les dĂ©placements indispensables pour la rĂ©alisation d’interviews.

EuroLibertĂ©s est un organe de presse d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Chaque don ouvre droit à une dĂ©duction fiscale Ă  hauteur de 66 %. À titre d’exemple, un don de 100 euros offre une dĂ©duction fiscale de 66 euros. Ainsi, votre don ne vous coĂ»te en rĂ©alitĂ© que 34 euros.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

Quatre solutions pour nous soutenir :

1 : Faire un don par virement bancaire

Titulaire du compte (Account Owner) : EURO LIBERTES
Domiciliation : CIC FOUESNANT
IBAN (International Bank Account Number) :
FR76 3004 7140 6700 0202 0390 185
BIC (Bank Identifier Code) : CMCIFRPP

2 : Faire un don par paypal (paiement sécurisé SSL)

Sur le site EuroLibertĂ©s (www.eurolibertes.com), en cliquant, vous serez alors redirigĂ© vers le site de paiement en ligne PayPal. Transaction 100 % sĂ©curisĂ©e.‹ 

3 : Faire un don par chĂšque bancaire Ă  l’ordre d’EuroLibertĂ©s

à retourner à : EuroLibertés
BP 400 35 – 94271 Le Kremlin-BicĂȘtre cedex – France

4 : Faire un don par carte bancaire

Pour cela, téléphonez à Marie-France Marceau au 06 77 60 24  99

A propos de l'auteur

Jean-Claude Rolinat

Jean-Claude Rolinat a Ă©tĂ© successivement cadre administratif, documentaliste et journaliste dans la presse d’opinion. Il a publiĂ© plusieurs ouvrages consacrĂ©s Ă  l’histoire contemporaine et rĂ©digĂ© les biographies du gĂ©nĂ©ral Peron (Argentine), du marĂ©chal Mannerheim" (Finlande), et de Ian Smith (RhodĂ©sie), "Le Canada français, de Jacques Cartier au gĂ©nocide tranquille" (avec RĂ©mi Tremblay). Dernier livre paru : "La Bombe africaine et ses fragmentations", prĂ©facĂ© par Alain Sanders (Éd. Dualpha).

Articles similaires