Finalement bien peu sont disposĂ©s Ă  renoncer Ă  ce mode de vie devenu la norme dans les dĂ©mocraties libĂ©rales marchandes, quelles que soient les catĂ©gories sociologiques envisagĂ©es – y compris chez les plus pauvres dont le dĂ©sir consumĂ©riste est doublement stimulĂ© par le crĂ©dit et la publicitĂ©. Et si l’immigration de masse peut permettre de conserver et de perpĂ©tuer ce mode de vie « en garantissant une main-d’Ɠuvre jeune et bon marchĂ©, alors peut-ĂȘtre serons-nous prĂȘts Ă  supporter nombre d’éventuels inconvĂ©nients. »

Cet hĂ©donisme structurel est alimentĂ© par la remise en cause – sous l’effet des thĂ©ories corrosives de la dĂ©construction – des idĂ©es philosophiques qui ont irriguĂ© l’Europe depuis Rome et AthĂšnes. En rĂ©alitĂ©, confesse Murray, « la philosophie europĂ©enne en gĂ©nĂ©ral est ravagĂ©e par le doute », si bien qu’« au lieu d’ĂȘtre inspirĂ©s pas la quĂȘte de vĂ©ritĂ© et par les grandes questions qui occupaient leurs prĂ©dĂ©cesseurs, les philosophes europĂ©ens se sont laissĂ© envoĂ»ter : leur but est dĂ©sormais d’éviter toute question. La dĂ©construction, non seulement des idĂ©es mais aussi de la langue, relĂšve du mĂȘme dĂ©sir, celui de ne jamais aller au-delĂ  de l’analyse des outils philosophiques. En rĂ©alitĂ©, Ă©viter d’affronter les vrais problĂšmes semble parfois ĂȘtre la seule prĂ©occupation de la philosophie. [
] Le dĂ©sir de poser des questions sur tout pour ne jamais aller nulle part semble ĂȘtre devenu un enjeu essentiel ».

À cette enseigne, ne doit-on pas s’étonner de la perte du sens des mots (citoyens versus Ă©trangers, migrants versus rĂ©fugiĂ©s, immigrĂ©s versus clandestins, par exemple) qui participe de la dĂ©naturation des faits et de leurs travestissements idĂ©ologiques.(1)

Douglas Murray.

Douglas Murray.

Il en rĂ©sulte un relativisme ambiant qui tient en suspicion gĂ©nĂ©ralisĂ©e toute opinion qui se prĂ©senterait sous les atours quelque peu rassĂ©rĂ©nant d’une vĂ©ritĂ© minimale Ă©tablie. C’est une constante anthropologique, observe Douglas Murray, que « la plupart des gens aspirent Ă  une forme de certitude. La religion, la politique, la relation aux autres restent les rares moyens dont nous disposons pour Ă©tablir des convictions face au chaos qui rĂšgne autour de nous ». Et de poursuivre : « la plupart des peuples non europĂ©ens – ou les cultures que nous avons influencĂ©es – ne partagent pas ces angoisses, ces mĂ©fiances et ces doutes ».

On ne manquera pas d’ĂȘtre frappĂ© par le fait que le relativisme philosophique dans lequel baignent les EuropĂ©ens ne s’applique pas aux cultures d’importation en ce sens que l’Autre est d’abord apprĂ©hendĂ© comme un MĂȘme. Toujours ce tropisme universaliste qui empĂȘche une saine analyse anthropologique de l’altĂ©ritĂ©. Les travaux de LĂ©vi-Strauss sur ce point sont allĂšgrement passĂ©s par pertes et profits, lors mĂȘme qu’ils ont reprĂ©sentĂ©, durant des annĂ©es, le dogme immarcescible de la tolĂ©rance antiraciste. Pourtant, s’interroge Murray, « quelles rĂ©percussions peut avoir l’arrivĂ©e massive en Europe de gens qui n’ont reçu en hĂ©ritage ni les doutes ni les intuitions des EuropĂ©ens ? [
] La seule chose dont nous puissions ĂȘtre certains, c’est que cela ne saurait rester sans effet. Laisser s’installer des dizaines de milliers de gens, avec leurs idĂ©es et leurs contradictions, sur un autre continent qui professe d’autres idĂ©es et porte d’autres contradictions, a nĂ©cessairement des consĂ©quences. L’hypothĂšse que formuleraient les tenants de l’intĂ©gration, selon laquelle tout le monde, avec le temps, pouvait se transformer en EuropĂ©en, apparaĂźt d’autant moins valide aujourd’hui que de nombreux EuropĂ©ens ne sont eux-mĂȘmes pas vraiment certains de vouloir le rester. Une culture qui privilĂ©gie le doute permanent et le manque de confiance en soi n’a que peu de chances de convaincre les gens de l’intĂ©rĂȘt de l’adopter ».

La lecture d’un tel essai (542 pages) ne peut laisser de marbre aucun EuropĂ©en consĂ©quent – c’est-Ă -dire prĂ©occupĂ© par le devenir de sa civilisation. L’on mesure, une fois refermĂ© l’ouvrage, combien sera longue et fastidieuse la route de la reconquĂȘte – si l’on y parvient jamais. Les institutions et instruments dĂ©mocratiques semblent si peu adaptĂ©s aux nouveaux enjeux.

En 1954, dans son essai Assomption de l’Europe, Raymond Abellio Ă©crivait que « l’Europe actuelle, devant sa crise, mais non encore rĂ©ellement en elle, se tient aujourd’hui Ă  ce stade de l’alexandrinisme oĂč meurent les anciens dieux sans que les nouveaux soient encore apparus ». Nous avons plutĂŽt l’impression que les dieux, quels qu’ils fussent, se sont dĂ©placĂ©s vers l’est. La muraille contre-idĂ©ologique qu’érigent les pays du Groupe de ViĆĄegrad (Hongrie, Pologne, TchĂ©quie, Slovaquie) en atteste. Murray note que « ces pays sont certainement les seuls en Europe qui aient gardĂ© en mĂ©moire ce qu’est le tragique de l’existence, chose qu’ont oubliĂ©e leurs alliĂ©s occidentaux. Ils savent que tout ce qu’ils possĂšdent peut ĂȘtre balayĂ© dans un sens, puis dans l’autre, avec la mĂȘme facilité ». C’est dire que l’Europe a mĂ©tapolitiquement, mĂ©taphysiquement, spirituellement manquĂ© le rendez-vous de son occidentalisation – Ă  ne pas confondre avec son amĂ©ricanisation – qui eĂ»t pu la transfigurer si elle avait su concilier, dialectiquement, la vaine reviviscence du « passĂ© sans avenir » de l’Est et l’orgueilleuse quĂȘte promĂ©thĂ©enne de « l’avenir sans passé » de l’Ouest. Au lieu de cela, l’Europe s’est Ă©trĂ©cie dans l’instantanĂ©isme hors-sol d’un prĂ©sent sans passĂ© ni avenir.

Note

(1) Voir Ingrid Riocreux, La langue des mĂ©dias : Destruction du langage et fabrication du consentement, Éditions du Toucan, Paris, 2016 ; Laurent FidĂšs, Face au discours intimidant : Essai sur le formatage de la pensĂ©e Ă  l’ùre du mondialisme, Éditions du Toucan, Paris, 2015.

Douglas Murray, L’Étrange suicide de l’Europe. Immigration, identitĂ©, islam, L’Artilleur, Paris, 2018.

L'étrange suicide de l'Europe: Immigration, identité, Islam - Douglas Murray (L'Artilleur).

L’Ă©trange suicide de l’Europe: Immigration, identitĂ©, Islam – Douglas Murray (L’Artilleur).

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A propos de l'auteur

Aristide Leucate

Journaliste et essayiste, apporte rĂ©guliĂšrement sa contribution Ă  la presse d’information et d’opinion, de L’Action française 2000 Ă  Boulevard Voltaire. Conjuguant militantisme et rĂ©flexion politiques, il exerce des responsabilitĂ©s au sein d’un parti politique national. Il est l’auteur de trois essais (DĂ©tournement d’hĂ©ritages, prĂ©face de Pierre Hillard et La souverainetĂ© dans la nation, prĂ©face de Philippe Randa). et Dictionnaire du Grand Épuisement français et europĂ©en (PrĂ©face de Pierre Le Vigan).

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