En votant pour le Brexit, les partisans du retour au Splendid Isolement ne l’ont pas compris, mais ils ont votĂ© pour la sortie d’une Union europĂ©enne qui Ă©tait sous influence anglaise (ou anglo-amĂ©ricaine pour tenir compte de la relation fusionnelle entre Londres et Washington).

Ces Britanniques n’ont pas rĂ©alisĂ© que ce qu’ils reprochent Ă  Bruxelles (immigration massive, chĂŽmage et misĂšre des classes populaires, dĂ©gradation du systĂšme de santĂ© et des services publics, croissance des inĂ©galitĂ©s, etc.), ils le doivent, d’abord et avant tout, Ă  la politique ultra-libĂ©rale conduite par tous les gouvernements anglais depuis Margaret Thatcher, et que Londres s’efforçait de faire appliquer au niveau de l’Union par l’adoption d’un libre-Ă©change toujours plus laxiste, et Ă©largi Ă  des contrĂ©es non-europĂ©ennes. La dĂ©sarticulation sociogĂ©ographique du Royaume-Uni, c’est-Ă -dire l’opposition entre Londres et la vieille Angleterre industrielle Ă  l’abandon, en est la consĂ©quence la plus visible, et la plus dĂ©cisive pour le rĂ©sultat du rĂ©fĂ©rendum. De surcroĂźt, les votes contradictoires de l’Écosse et de l’Ulster, qui souhaitent demeurer en Europe, pourraient poser la question de sa continuitĂ© historique.

Il faut donc comprendre que derriĂšre le rejet de l’Union europĂ©enne, qui relĂšve de la symbolique du bouc Ă©missaire, et qui peut s’expliquer par des rĂ©actions xĂ©nophobes, le Brexit souligne plus encore le dĂ©sarroi social d’un pays en grand dĂ©clin, victime de l’égoĂŻsme de son propre Establishment, et rĂ©vĂšle la crise idĂ©ologique qui frappe, Ă  des degrĂ©s divers, tous les peuples de l’Union, en termes de choix de sociĂ©tĂ©, de politique Ă©conomique, et mĂȘme de style de civilisation, face aux dĂ©fis de la mondialisation. À ce titre, il convient de l’interprĂ©ter en Ă©vitant les ressentiments, mĂȘme quand ils sont lĂ©gitimes, car il ouvre un dĂ©bat qui dĂ©passe le seul Royaume-Uni.

 

L’Union europĂ©enne transformĂ©e et dĂ©naturĂ©e par l’influence anglaise

D’une certaine façon, la Grande Bretagne aura bien Ă©tĂ© le « cheval de Troie » que le gĂ©nĂ©ral De Gaulle redoutait, dans la mesure oĂč le « passage » du Royaume-Uni dans l’UE, qui aura durĂ© quarante-trois ans, l’a transformĂ©e, bouleversĂ©e, et mĂȘme dĂ©naturĂ©e.

En effet, sous la pression des Anglais et de leur mentor amĂ©ricain, l’UE a abandonnĂ© son principe fondateur de la prĂ©fĂ©rence communautaire, a rĂ©duit son tarif extĂ©rieur commun Ă  un taux ridicule, et elle est devenue ainsi, de communautĂ© Ă©conomique qu’elle Ă©tait, une zone de libre-Ă©change, presque comme les autres, en mĂȘme temps que l’élĂšve modĂšle de l’Organisation Mondiale du Commerce. Car c’est bien lĂ , bien plus que dans les sempiternelles demandes des gouvernements anglais de ristournes sur leurs contributions financiĂšres, que se situe le « problĂšme anglais » de l’Europe.

Les commissaires anglais de l’Union sont parmi les principaux responsables de son ouverture Ă  tous les flux de la mondialisation. L’un d’entre eux, Lord Brittan, commissaire au commerce de 1993 Ă  1995, et aux relations extĂ©rieures de 1995 Ă  1999, avait dĂ©jĂ  dans ses cartons le projet de traitĂ© de libre-Ă©change transatlantique qui se nĂ©gocie actuellement.

On peut donc espĂ©rer, Ă  moins que les dirigeants europĂ©ens soient plus irresponsables que l’on peut le penser, que le Brexit aura l’immense avantage de faire avorter cette nĂ©gociation, et que rien ne viendra remplacer le traitĂ© qui Ă©tait envisagĂ©.

Le dĂ©part du Royaume-Uni devrait aussi compliquer encore plus l’adhĂ©sion de la Turquie, qu’il souhaitait ardemment. En somme, sans ironie aucune parce que c’est tout le paradoxe, comme cela est arrivĂ© d’autres fois, le peuple britannique « file Ă  l’anglaise », pour Ă©chapper, ou en pensant croire Ă©chapper, Ă  une situation que ses dirigeants ont voulue et crĂ©Ă©e ; celle d’une Union europĂ©enne dĂ©labrĂ©e par la financiarisation de l’économie, et paralysĂ©e par la stagnation organisĂ©e de sa construction politique.

 

Le Brexit n’est pas une bonne solution pour le peuple britannique, mais il peut rendre service aux EuropĂ©ens

On comprend dĂšs lors tout le dĂ©sappointement de la City et des milieux d’affaires londoniens de devoir quitter, si le Brexit va jusqu’au bout, une UE qui Ă©tait Ă  leur main. Surtout Ă  un moment oĂč la place boursiĂšre vacille, et oĂč elle aurait eu besoin d’alliances continentales.

La victoire du souverainisme risque donc d’ĂȘtre une victoire Ă  la Pyrrhus, tant elle va engendrer de dĂ©sillusions. L’Angleterre n’a plus d’empire, et, devenue une Ă©conomie de services, elle n’exporte plus grand-chose. À l’aggravation des difficultĂ©s Ă©conomiques, va s’ajouter la non-rĂ©solution de problĂšmes comme celui de l’immigration, car ce n’est pas l’Union europĂ©enne qui a octroyĂ© d’office la nationalitĂ© britannique Ă  tous les ressortissants du Commonwealth. Les mesures anti-immigration atteindront, Ă©ventuellement, les nombreux EuropĂ©ens installĂ©s outre-Manche, et cela compliquera les relations avec les partenaires continentaux. Lesquels n’auront plus de raison d’enrayer les flux venus du Sud et qui se dirigent vers la Grande-Bretagne.

Aux coĂ»ts Ă©conomiques et financiers nouveaux vont s’agrĂ©ger les incertitudes politiques et, peut-ĂȘtre, l’instabilitĂ© gouvernementale ; autant les Conservateurs que les Travaillistes Ă©taient divisĂ©s sur l’attitude Ă  tenir par rapport au Brexit. Au fond, rien ne semble vraiment jouĂ©. Et comme le processus de sortie du Royaume-Uni de l’UE est long, entre deux et quatre ans, il faut s’attendre Ă  des surprises quant Ă  la future teneur des relations entre les deux entitĂ©s.

En attendant, pour les EuropĂ©ens, en tout cas pour les plus convaincus, le dĂ©part du Royaume-Uni peut ĂȘtre une chance de renouveau, parce qu’il entraĂźne un affaiblissement du « bloc libĂ©ral » dans l’UE, et qu’il fait sauter un obstacle dirimant Ă  l’Europe politique.

Ainsi allĂ©gĂ©e, l’UE peut changer d’orientation. L’Europe doit se re-construire en revenant Ă  ses fondamentaux, en se recentrant sur les intĂ©rĂȘts communs de ses peuples. De ce point de vue, le Brexit peut aussi avoir un effet salutaire dans les prochains mois en tant qu’exemple de ce qu’il ne faut pas faire, parce que finalement contreproductif pour le peuple britannique. De quoi refroidir, partout ailleurs, les vellĂ©itĂ©s nationalistes et l’euphorie souverainiste actuelle.

La question qui reste entiĂšre est de savoir comment conduire la re-construction europĂ©enne en l’absence de leaders charismatiques et de vĂ©ritables hommes d’État dans le vieux continent ? À partir de quelles nations aussi, parce qu’il apparaĂźt stratĂ©giquement inconcevable de ne pas s’appuyer sur un noyau dur pour recommencer ? La question vaut, en particulier, pour les Français. Car, chacun le sait, l’Histoire est plus une affaire d’hommes que d’institutions.

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