Penseur extraordinaire – dans l’acception littĂ©rale de l’adjectif – que Friedrich Nietzsche qui compte vĂ©ritablement comme le premier qui a tuĂ© Dieu[1], moins conceptuellement que dans sa dimension ecclĂ©siale et paulinienne qui lui faisait horreur.

Friedrich Nietzsche.

Friedrich Nietzsche.

Sa « volontĂ© de puissance » (Wille zur Macht) qui est, avant tout, une volontĂ© de l’esprit, est le rĂ©sultat de sa quĂȘte gĂ©nĂ©alogique des fondements de la morale. Son ressentiment envers Socrate, accusĂ© d’avoir, le premier, ouvert la brĂšche – dans laquelle s’engouffreront les chrĂ©tiens – du renoncement Ă  l’hĂ©roĂŻsme par la nĂ©gation du sens tragique de l’existence, lui a fait tourner le dos Ă  des monuments entiers de la philosophie occidentale (ou europĂ©enne).

À rebours de Malraux qui considĂ©rait que l’art est un anti-destin[2] –bien que la formule, mal comprise, soit bien plus nietzschĂ©enne qu’il n’y paraĂźt Ă  premiĂšre et rapide lecture[3] – Nietzsche estime que la vie doit s’accomplir comme une Ɠuvre d’art, se sublimer en faisant voler en Ă©clat les digues de la raison, cette derniĂšre n’étant rien de plus qu’un marais assĂ©chĂ©. L’art est riche de fĂ©condes et infinies potentialitĂ©s ; ce faisant, il rĂ©alise l’homme, le façonne, le transfigure, tout comme l’homme le rĂ©alise Ă  sa façon jusqu’à atteindre idĂ©alement un certain degrĂ© de perfection : « l’homme n’est plus artiste, il est devenu Ɠuvre d’art : ce qui se rĂ©vĂšle ici dans le tressaillement de l’ivresse, c’est, en vue de la suprĂȘme voluptĂ© et de l’apaisement de l’un originaire, la puissance artiste de la nature tout entiĂšre. »[4]

Évidemment, il n’y a guĂšre de place pour le vulgaire (du latin « vulgaris », qui a trait Ă  la « foule », au « commun », au « banal » Ă  « l’ordinaire ») qui caractĂ©rise, en propre, les masses. Celles-ci s’évertuent Ă  Ă©vacuer le tragique, Ă  se replier dans l’inconfort apeurĂ© – mais commode – d’une existence sans danger ni aspĂ©ritĂ©s. Les faibles se refusent Ă  la vie en se rĂ©fugiant dans un supra-monde tapissĂ© de valeurs morales qui sont autant d’idoles Ă  abattre Ă  coups de marteau.

L’instinct de vie est premier, loin de toute vĂ©ritĂ©, de toute morale. Il est fondateur. Sans lui, pas de mort possible – dĂšs lors, autant qu’elle soit sublime, couronnement d’une vie passĂ©e Ă  n’en avoir jamais nourri d’effroi excessif.

Éternel dĂ©fi que de l’affronter, lors mĂȘme qu’elle finira par vaincre invariablement. L’instinct de vie est premier, dĂšs la prime Ă©tincelle jusqu’à l’ultime consomption : « qu’est-ce que vivre ? – Vivre ?… c’est rejeter constamment loin de soi ce qui veut mourir. Vivre ?… c’est ĂȘtre cruel, c’est ĂȘtre impitoyable pour tout ce qui vieillit et s’affaiblit en nous, et mĂȘme ailleurs. »[5]

La vie ne ment pas, seule la foi peut nous Ă©garer et nous perdre enseigne Nietzsche[6]. Elle est cette trompeuse espĂ©rance qui oblitĂšre la rĂ©alitĂ© et nous contraindrait, de ce fait (par sa force logique et mĂ©canique), Ă  se retrancher du monde sensible. Il convient donc de revenir aux origines de l’instinct de vie, l’apprĂ©hender dans sa puretĂ© originelle et tĂącher de comprendre pourquoi et comment cet instinct s’est progressivement avili au contact Ă©mollient de la raison, cherchant Ă  justifier (domestiquer) la force brute des Ă©lans vitaux qui le commande.

Or, oublier la vie, revient Ă  s’engeĂŽler entre les murs dĂ©sespĂ©rants du nihilisme. Une fois Dieu terrassĂ©, que reste-t-il ? L’homme devenant prisonnier de sa propre solitude ne sait plus Ă  quel saint (idole/valeur) se vouer, autre que lui-mĂȘme. C’est l’avĂšnement du « dernier homme ». Parce que ses devanciers l’ont perdu dans la contemplation artificielle des idoles pauliniennes, le « dernier homme » a perdu de vue les Ă©ternelles valeurs cosmogoniques.

L’homme sans fin n’est alors plus qu’un moyen, une « monade », une masse ; « voilĂ  les hommes qui, avec leur â€˜â€˜Ă©galitĂ© devant Dieu’’, ont rĂ©gnĂ© jusqu’à nos jours sur le destin de l’Europe, jusqu’à ce qu’enfin ils aient obtenu une espĂšce amoindrie, presque risible, un animal grĂ©gaire, quelque chose de bienveillant, de maladif et de mĂ©diocre, l’EuropĂ©en d’aujourd’hui. »[7]

Il ne reste plus que la morale des esclaves, celle qui a Ă©tĂ© intĂ©riorisĂ©e et qui est au fondement de l’obĂ©issance servile et qui n’espĂšre l’extraction de son Ă©cƓurante condition de « bovin » veule que par un salut eschatologique qu’ils ont fini par rĂ©pudier, tant il leur est devenu odieux Ă  force de se faire attendre.

Ci-gĂźt l’(in)humaine facticitĂ© de l’existence Ă  laquelle l’ermite de Sils-Maria propose de remĂ©dier par un dĂ©passement Ă  la fois ontologique et axiologique qui passerait, avant tout, par une hĂ©roĂŻque acceptation de ce qui arrive. Nulle rĂ©signation, nonobstant, mais volontĂ© de tendre vers son « devenir ». Affronter le monde est un impĂ©ratif catĂ©gorique affranchi de toute considĂ©ration morale dans la mesure oĂč il implique d’unifier ce mĂȘme monde en le ramenant sur Terre.

La dualitĂ© du monde (intelligible et sensible) serait mensongĂšre car issue d’une autoconstruction intellectuelle visant Ă  masquer le monde tel qu’il est : « j’appelle mensonge se refuser Ă  voir certaines choses que l’on voit, se refuser Ă  voir quelque chose comme on le voit. (
) Le mensonge le plus frĂ©quent est celui qu’on se fait Ă  soi-mĂȘme » martĂšle le philosophe, Ă  la maniĂšre d’un Charles PĂ©guy dans L’AntĂ©christ[8]. Le mensonge apparaĂźt comme une pulsion de mort au mĂȘme titre que la morale Ă©ponyme et « contre-nature [9]» dont il se pare des atours morbides et vĂ©nĂ©neux. Cette pulsion n’est donc pas « naturelle », aux antipodes de l’instinct vital. Nietzsche affirme donc que « nos pulsions sont rĂ©ductibles Ă  la volontĂ© de puissance. La volontĂ© de puissance est le fait ultime auquel nous puissions parvenir »[10].

Notes

[1] « OĂč est allĂ© Dieu ? Je veux vous le dire ! Nous l’avons tuĂ©, – vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins », Le Gai Savoir, Gallimard, Paris, 1985 (trad. Alexandre Vialatte), III, 125.

[2] « Chacun des chefs d’Ɠuvres est une purification du monde, mais leur leçon commune est celle de leur existence, et la victoire de chaque artiste sur sa servitude rejoint, dans un immense dĂ©ploiement, celle de l’art sur le destin de l’humanitĂ©. L’art est un anti-destin. », Les Voix du Silence, Gallimard, Paris, 1951, p. 637.

[3] Dans son remarquable petit essai, Bruno Favrit notait que « les personnages de Malraux sont des Zarathoustra en puissance, soit en ce qu’ils cherchant Ă  ‘‘transvaluer les valeurs’’ (le Garine des ConquĂ©rants), soit qu’ils montrent une volontĂ© dans le surpassement de leur condition humaine (Magnin, dans L’Espoir. Dans Les Noyers de l’Altenburg, Malraux va jusqu’à faire jouer un rĂŽle Ă  Nietzsche (voir l’épisode du train effectuant un trajet entre Turin et BĂąle, deux villes chĂšres au pĂšre de Zarathoustra », Nietzsche, « Qui Suis-je ? », PardĂšs, Puiseaux, 2002, p.87.

[4] La Naissance de la tragédie, Gallimard, Paris, 1986 (trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy), 1er paragraphe.

[5] Le Gai Savoir, paragraphe 26.

[6] « La foi donne la bĂ©atitude : donc elle ment », L’AntĂ©christ, Garnier-Flammarion, Paris, 1996 (trad. Eric Blondel), paragraphe 50.

[7] Par-delĂ  bien et mal, Aubiers, Paris 1978 (trad. GeneviĂšve Bianquis).

[8] L’AntĂ©christ, prĂ©citĂ©,  paragraphe 55.

[9] Le Crépuscule des idoles, Hatier, Paris, 2001 (trad. Eric Blondel), paragraphes 1 et 2.

[10] Fragments posthumes (Automne 1884 – Automne 1885), Gallimard, Paris, 1982 (trad. Michel Haar et Marc de Launay), p. 40.

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A propos de l'auteur

Aristide Leucate

Journaliste et essayiste, apporte rĂ©guliĂšrement sa contribution Ă  la presse d’information et d’opinion, de L’Action française 2000 Ă  Boulevard Voltaire. Conjuguant militantisme et rĂ©flexion politiques, il exerce des responsabilitĂ©s au sein d’un parti politique national. Il est l’auteur de trois essais (DĂ©tournement d’hĂ©ritages, prĂ©face de Pierre Hillard et La souverainetĂ© dans la nation, prĂ©face de Philippe Randa). et Dictionnaire du Grand Épuisement français et europĂ©en (PrĂ©face de Pierre Le Vigan).

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