Les programmes de prĂ©campagne des postulants Ă  l’élection prĂ©sidentielle offrent parfois quelques surprises. Il en est ainsi pour celui de Bruno Le Maire. Cet Ă©narque distinguĂ© prĂ©conise ni plus ni moins que la suppression de la prestigieuse Ă©cole qui l’a formĂ© sinon formatĂ©. « Chiche ! » s’écrient de nombreux malveillants.

Par dĂ©cret du 9 octobre 1945, le Gouvernement Provisoire de la RĂ©publique française prĂ©sidĂ© par Charles De Gaulle, crĂ©e l’École Nationale d’Administration. Elle va donc naĂźtre, osons le dire, de la relation contre nature entre Maurice Thorez et Michel DebrĂ©. Le premier, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du PCF, dĂ©signĂ© par le GĂ©nĂ©ral pour diriger la mission provisoire de rĂ©forme de l’administration, veille Ă  ce que soit concoctĂ© un cursus pĂ©dagogique conforme Ă  ses vues. La structure et le programme devront ĂȘtre compatibles avec son goĂ»t trĂšs marquĂ© pour ce centralisme dĂ©mocratique dĂ©jĂ  pratiquĂ© sous d’autres cieux. Un jeune maĂźtre des requĂȘtes au Conseil d’État et commissaire de la RĂ©publique, Michel DebrĂ©, est chargĂ© de sa mise en Ɠuvre. Il en devient le premier directeur.

Cette initiative combien louable qui affiche le noble dessein d’atteindre l’excellence en matiĂšre de formation des responsables de la haute administration, a en fait quelque arriĂšre-pensĂ©e. Il s’agit surtout de dĂ©truire ce pouvoir des fĂ©odalitĂ©s que reprĂ©sentent les ministĂšres au sein desquels dominent des corporatismes solidement ancrĂ©s et leur vigoureuse pratique du copinage, du nĂ©potisme et d’autres arrangements entre gens de bonne compagnie et d’obĂ©dience plus ou moins stricte.

Déjà, sous la IIIe République, Edouard Herriot avait porté un jugement peu amÚne sur cet état de fait : « Les bureaux ? La France vit sous la domination du scribe accroupi. »

HĂ©las ! Comme le rappelait un moraliste dont j’ai oubliĂ© le nom (est-ce François Mauriac ? est-ce AndrĂ© Malraux ?
. que c’est dur de vieillir) : « Les bons sentiments font rarement les bons gueuletons ». TrĂšs vite, des Ă©narques comprennent que travailler pour la plus grande satisfaction d’un homme politique est certainement vertueux, mais que consacrer leurs talents Ă  leur propre gloire est beaucoup plus gratifiant. D’oĂč cette Ă©pidĂ©mie frappant des trentenaires, jusqu’à leur faire quitter la Fonction publique pour aller goĂ»ter aux dĂ©lices parlementaires avant d’accĂ©der aux ineffables joies ministĂ©rielles, voire plus si affinitĂ©s.

Heureusement, me direz-vous, tous ne dĂ©sertent pas. « Dommage ! » se rĂ©jouirait plutĂŽt Michel Audiard, trĂšs critique sur ce personnel d’élite : « On est gouvernĂ© par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne sauraient pas faire pousser des radis. »

Si l’on doit Ă  Descartes le fameux Discours de la mĂ©thode, on doit Ă  l’ENA le triomphe d’une mĂ©thode : la sienne. Elle a ceci de rassurant qu’elle s’applique Ă  tous les cas de figure et permet de traiter un quelconque sujet sans en possĂ©der une connaissance approfondie. Bon en tout, l’Énarque devient ainsi propre Ă  rien. Puisque nous en sommes Ă  parler mĂ©thode, nous relĂšverons celles soulignĂ©es par un fin observateur dont je tairai le nom : « Il y a trois mĂ©thodes pour ruiner une affaire qui marche : les femmes, le jeu et les technocrates
 Le technocrate, c’est le plus sĂ»r. »

Je devine, parmi les lecteurs, un homme avisĂ© que mes propos ironiques agacent : « C’est facile de critiquer ! Vous ĂȘtes l’archĂ©type du franchouillard auquel s’applique Ă  la lettre le jugement Ă©tabli naguĂšre par Jules CĂ©sar : « Les Gaulois sont des hommes instables, soucieux de changement, peu aptes Ă  l’obĂ©issance, mais trĂšs habiles et trĂšs Ă©loquents lorsqu’il s’agit de discuter ». »

D’accord, j’en conviens. Mais puisqu’il en est ainsi, je me rĂ©fĂ©rerai Ă  plus important que moi : Pierre MendĂšs-France, gaulois-en-chef s’il en fut. Son jugement sur les Ă©narques n’était pas tendre : « La gestion de ces petits messieurs ne s’est pas avĂ©rĂ©e Ă  la hauteur de celle d’un tanneur, Antoine Pinay, ou d’un garagiste, RenĂ© Monory ». Hommage appuyĂ© Ă  l’Artisanat français.

Comme bien d’autres espĂšces, celle de l’énarque mute. De technocrate, il s’est mĂ©tamorphosĂ© en eurocrate. Il finira avant peu dans la peau d’un planĂ©tocrate. Il sera alors affectĂ© aux postes de pilotage de cette armada interplanĂ©taire maĂźtresse de notre destin. Dans ces Ă©tats-majors de technautocrates-en-chef, il participera Ă  cette nouvelle guerre des Ă©toiles Ă  l’issue de laquelle, si les vents lui sont favorables, il pourra ceindre son crĂąne d’Ɠuf d’autres feuilles de chĂȘne. Que la force soit avec lui !

On peut rĂȘver car, hĂ©las, rien n’est moins sĂ»r que l’incertain et la mondialisation reste encore Ă  ce jour le moyen le plus sĂ»r pour, parti de quelque part, arriver n’importe oĂč.

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.