Les derniers Ă©vĂ©nements footballistiques renforcent un peu plus la russophobie ambiante ; c’est tout juste si les hooligans russes ne sont pas accusĂ©s d’avoir tentĂ© un coup d’État dans la France socialiste. Et la presse-systĂšme de tempĂȘter contre les services secrets de la Russie (car on n’est pas conspirationniste, mais quand mĂȘme
), et ce alors que l’OTAN peaufine dĂ©mocratiquement ses prĂ©paratifs de guerre nuclĂ©aire en Europe. Si la Russie comme empire du mal n’existait pas, il faudrait l’inventer


Un qui avait dĂ©jĂ  tout compris est DostoĂŻevski. Et voici ce qu’il Ă©crit dans son fabuleux Journal (annĂ©e 1873) que l’on peut lire en bon français (puisque la traduction est ancienne) sur wikisource : « On sait que notre peuple est assez ingĂ©nieux, mais qu’il manque de gĂ©nie propre ; qu’il est trĂšs beau ; qu’il vit dans des cabanes de bois nommĂ©es isbas, mais que son dĂ©veloppement intellectuel est retardĂ© par les paralysantes gelĂ©es hivernales. On n’ignore pas que la Russie encaserne une armĂ©e trĂšs nombreuse, mais on se figure que le soldat russe, simple mĂ©canisme perfectionnĂ©, bois et ressort, ne pense pas, ne sent pas, ce qui explique son involontaire bravoure dans le combat ; que cet automate sans indĂ©pendance est Ă  tous les points de vue Ă  cent piques au-dessous du troupier français. »

Et puis on arrive au choc de 1878 avec l’Angleterre et l’Autriche Ă  propos de la sainte Turquie que l’occident veut toujours protĂ©ger de la sainte Russie. En 1849 dĂ©jĂ , l’Angleterre veut « nous » (car la RĂ©publique obĂ©it toujours Ă  Albion) entraĂźner dans une folle guerre contre l’Autriche et la Russie pour protĂ©ger le Turc. Cela donne dans les beaux Souvenirs de Tocqueville : « Le gouvernement anglais, ainsi chauffĂ©, prit aussitĂŽt son parti. Cette fois il n’hĂ©sitait point, car il s’agissait, comme il le disait lui-mĂȘme, non seulement du sultan, mais de l’influence de l’Angleterre dans le monde
 Les Anglais nous conviaient Ă  agir comme eux ; mais notre position ne ressemblait guĂšre Ă  la leur
 En dĂ©fendant les armes Ă  la main la Turquie, l’Angleterre risquait sa flotte et nous notre existence. »

La crise chronique de cette russophobie donne la guerre de CrimĂ©e (dĂ©jà
). Puis, en 1878, les Anglais chauffent une nouvelle fois le monde libre contre la sainte Russie – toujours pour protĂ©ger la Turquie ottomane qui massacre les chrĂ©tiens orthodoxes.

Et cela donne sous la plume du maĂźtre : « Nous voici, de nouveau, menacĂ©s d’un choc avec l’Europe. Ce n’est pas encore la guerre. On est, pour l’instant, bien peu disposĂ© – ou plutĂŽt disons que la Russie est bien peu disposĂ©e Ă  la guerre. C’est toujours cette sempiternelle question d’Orient qui revient Ă  l’horizon. Une fois de plus l’Europe regarde la Russie avec mĂ©fiance. Mais pourquoi essayerions-nous de faire la chasse Ă  la confiance, en Europe ? Quand – à quelle Ă©poque – l’Europe nous a-t-elle Ă©pargnĂ© les soupçons ? Peut-elle seulement ne pas douter de nous et penser Ă  nous sans un sentiment hostile ? »

DostoĂŻevski remarque que l’on reproche Ă  la Russie d’ĂȘtre trop rĂ©volutionnaire. Or, on est bien d’accord : aujourd’hui tous les rĂ©volutionnaires en France et en Europe sont russophiles. Les autres veulent comme Hitler l’invasion et la destruction de la Russie.

DostoĂŻevski donc : « J’ai dit qu’on ne nous aime pas en Europe, nous autres, les Russes, et c’est un fait que personne ne dĂ©sirera nier. On nous accuse surtout d’ĂȘtre des “libĂ©raux” terribles et mĂȘme des rĂ©volutionnaires. On a cru constater que nos sympathies allaient plutĂŽt aux “dĂ©molisseurs” qu’aux conservateurs europĂ©ens. C’est pour cela qu’on nous considĂšre lĂ -bas plutĂŽt ironiquement, non sans une pointe de haine. On ne peut comprendre que nous nous posions en destructeurs de l’état social de nos voisins. »

Puis, comme s’il voyait venir nos hooligans, l’auteur de Crime et chĂątiment ajoute – avec la pointe d’humour qu’on lui connaĂźt (ou plutĂŽt qu’on ne lui connaĂźt pas, car on ne le lit pas) : « On nous refuse positivement le droit de dĂ©sapprouver ce qui se passe en Europe parce qu’on nous regarde comme Ă©trangers Ă  la civilisation europĂ©enne. Ce qu’on voit en nous, c’est une bande de barbares Ă©garĂ©e en Europe, toujours heureuse quand il y quelque chose Ă  dĂ©mantibuler pour le plaisir de dĂ©mantibuler, une horde de Huns toujours dĂ©sireuse d’envahir la vieille Rome. »

La Rome anglo-amĂ©ricaine, celle du film Gladiator, n’a en tout cas pas changĂ© et chasse toujours le barbare.

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