16 décembre 2017

La nouvelle sophistique : effets d’annonce et mirages

Par Bernard Plouvier

Née en Grèce au VIe siècle avant J.-C., la sophistique se définit comme étant l’art de fausser la problématique dans une discussion philosophique ou scientifique… comme d’ailleurs dans les « conflits de casseroles » (sublime expression d’Anouilh pour évoquer les scènes de ménage).

À écouter nos modernes politiciens et les avocats plaidant leur cause devant les médias, cet art est devenu l’un des fondements de notre société.

Bien plus, si l’on compare les antiques « sophistes », méprisés par Socrate et son porte-stylet Platon, à nos illustres philosophes et épistémologues contemporains, l’on se prend à penser, qu’en dépit d’une réprobation deux fois et demie millénaire, les antiques l’emportent et de loin sur les modernes : nos maîtres grecs et romains, même moqués par Socrate (lui-même ridiculisé par Aristophane), connaissaient la sémantique et savaient de quoi ils parlaient.

Les réflexions suivantes sont nées de la lecture de deux articles du site Metamag : l’un consacré à une soi-disant « greffe de cerveau », l’autre ayant pour titre racoleur « Tous crétins ? »

La « greffe » rapportée par une équipe chirurgicale sino-italienne était la transplantation d’un crâne de cadavre sur le cou d’un autre cadavre humain. Prouesse chirurgicale ? Pas vraiment : à l’époque des verres chirurgicaux grossissants, des fils ultrafins permettant des microsutures de vaisseaux et de nerfs, on ne voit pas bien où réside l’exploit. C’est une œuvre de couture de haute précision, assurément très longue et très minutieuse, mais le diagnostic d’une maladie rare ou prenant des masques très atypiques est bien davantage une affaire de haute voltige intellectuelle que ce geste opératoire.

Greffe de cerveau.

Greffe de cerveau.

Car, au bout du compte, tout médecin sait que les brillants Esculapes dont « l’exploit » a été narré dans ces colonnes n’ont strictement rien fait que l’on puisse qualifier de « greffe de cerveau ».

Tout nerf traumatisé, qu’il ait été sauvagement étiré, rompu – comme c’est forcément le cas d’une transplantation –, détruit par démyélinisation (soit la perte de l’isolant électrique, comme cela se voit dans les fibroses multiloculaires, vulgairement appelées scléroses en plaques, ou dans les poly-radiculo-névrites) ou par manque d’oxygène (comme lors d’une ischémie ou d’une hémorragie cérébrale ou médullaire), subit une dégénérescence.

Dans cette dégénérescence, l’axone (la fibre nerveuse qui conduit l’influx électrique jusqu’à l’effecteur : autres neurones, fibre musculaire, cellule sécrétoire etc.) est inutilisable, mais, si le noyau et les organites essentiels de la cellule nerveuse (le corps du neurone) ont été respectés, l’axone peut régénérer. C’est un processus extrêmement long et aléatoire.

En effet, un nerf étant composé de dizaine de milliers d’axones, il arrive que lors de la régénération, un axone se trompe de trajet. C’est bien connu chez les malades convalescents de paralysie faciale, où il n’est pas exceptionnel de constater un « syndrome des larmes de crocodile » : les axones destinés aux glandes salivaires peuvent se retrouver dans les glandes lacrymales.

C’est infiniment plus fréquent en cas de rupture du nerf : en dépit de la dextérité et des précautions de repérage des chirurgiens, les axones d’un nerf peuvent se retrouver dans un autre nerf. En clair, non seulement la réinnervation est toujours incomplète au plan quantitatif, mais elle réserve des surprises de taille par erreur(s) de chemin, de destination, donc de fonction.

Transplanter un cerveau sur un autre humain, en n’envisageant la chose qu’au plan technique, est sans commune mesure, en aléas, errances fonctionnelles et causes de dysfonctionnements, avec les difficultés d’une greffe de cornée (le geste le plus simple), de cœur ou de rein, pour lesquels compte surtout la vascularisation et, pour le rein, la voie excrétrice.

Mais, il est évident que le problème de la greffe cérébrale pose de façon quasi-exclusive un problème moral. Si l’on considère – et on ne voit aucune raison de ne pas le faire – que tout être humain est différent des autres et qu’il existe une inégalité absolue entre les humains en matière de capacités physiques, intellectuelles, artistiques et de conscience éthique, la greffe du cerveau, organe-clé de l’humaine condition, est la seule opération que nul n’est en droit de tenter.

En dehors même des monstrueux problèmes fonctionnels qui naîtraient de la dégénérescence axonale et de la perte de millions de neurones avant (le « donneur » ne pouvant qu’être en état de coma dépassé) et pendant la transplantation, le problème moral débouche obligatoirement sur la notion d’interdit majeur.

Sur ce point, comme sur tout sujet scientifique ou technique, l’honnête homme n’a que faire de l’avis d’un pape, d’un dalaï-lama, d’un ayatollah ou d’un imam, d’un shaman ou de quelque métaphysicien que ce soit. Les religions ayant toutes, même la bouddhiste, entraîné guerres et massacres, les membres de tous les clergés sont disqualifiés.

Un croyant peut se référer à son gourou préféré, mais une communauté nationale n’a que faire des discours filandreux, hypocrites et intéressés de théologiens vantant l’excellence de leur brouet à prétentions spirituelles. C’est aux maîtres de chaque État de poser à la Nation, seule souveraine toujours et partout, de l’opportunité de permettre ou d’interdire formellement telle ou telle recherche ou expérimentation.

L’humain n’est pas un être en perpétuelle amélioration morale : l’histoire s’inscrit en faux contre cette prétention, héritée de Socrate et Platon, reprise par les idiots optimistes du Siècle (autoproclamé : lisez « Voltaire ») des Lumières. Le XXe siècle ayant été le plus meurtrier et le plus immonde de l’histoire – et le XXIe s’annonce également très puissant sur ce point –, personne ne peut se fier en « l’évolution ascendante de la moralité humaine. »

L’humain n’est pas destiné à devenir un dieu, même pas au sein de la christosphère imaginée par un jésuite délirant. Laissons à la nature le soin de transformer éventuellement quelques spécimens d’Homo sapiens sapiens en ce Surhomme rêvé par d’autres délirants.

En attendant, considérons que la mort cérébrale est LE critère de la mort d’un être humain et qu’il est grotesque, absurde, immoral de vouloir jouer à l’apprenti-sorcier.

L’autre article amusant est une histoire à dormir debout, dans le registre : les progrès de la chimie nous tuent. Certes, ce genre de baratin est fort à la mode ; c’est même le slogan unificateur de tous les écolo-verdâtres de la planète : gauchistes aussi bien que mémères de la droite molle peuvent au moins s’entendre sur ce plus petit dénominateur commun.

Des « auteures », friandes de gros tirages, immanquablement issus du scandale d’un effet d’annonce, décident que « des études ont montré que… ».

Si ces dames avaient étudié le QI d’une population de rejetons de médecins de haut niveau, de docteurs en droit, de lauréats des grandes écoles, elles auraient conclu que l’humanité évolue vers des sommets, étant devenue majoritairement composée de surdoués.

Si à l’inverse, elles étudient le QI d’élèves fréquentant des écoles minables, où l’on a concentré les fils et filles d’individus qui n’ont pas été capables de suivre des études au-delà de la 3e (en équivalent du cursus secondaire français), qui n’ont pu devenir de bons artisans ou des ouvriers inventifs, ces enquêtrices ne peuvent que conclure à une humanité fort peu prometteuse… à ceci près que, si elles passent au crible un million de ces gamins et gamines, elles tomberont sur le surdoué de type képlérien : un crossing-over des chromosomes de deux parents médiocres aura abouti à l’éclosion d’un génie [Kepler, le vrai génie de la physique, des mathématiques et de l’astronomie à la jonction des XVIe et XVIIe siècles, est né d’une sorcière de village et d’un soudard reconverti en aubergiste].

Le plus beau sophisme des auteures tient en la détermination des causes qu’elles croient trouver à leurs statistiques, biaisées par un phénomène de recrutement : les produits chimiques de synthèse.

Un minimum de connaissances historiques et de réflexions leur aurait permis d’éviter d’écrire des âneries. Les ersatz alimentaires des Allemands durant les années 1915-1919 (car les gentils Alliés et Associés poursuivirent le blocus alimentaire du Reich jusqu’à la signature de l’immonde Traité de Versailles, le 28 juin 1919), puis durant les années 1936-1945, étaient tirés de la chimie du charbon, du lignite et du pétrole de synthèse.

En dépit de cette source, les Allemands firent deux démonstrations d’énergie et d’endurance, d’inventivité scientifique et technique, de fécondité et de puissance de travail, d’héroïsme et de pugnacité – également de Furor teutonicus, on le reconnaît volontiers… alors les divagations sur la chimie provoquant baisses du QI, de la fécondité, de la créativité, on peut les oublier.

Et imaginer que le brassage des ethnies est peut-être la cause de l’abaissement du QI moyen en écoles occidentales, que la baisse de la créativité et celle de la fécondité sont peut-être les sous-produits de ce que notre civilisation post-soixante-huitarde a produit de pire : le féminisme.

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Philippe Randa,
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